Série : L’ABC du Capital au XXIe siècle de Thomas Piketty

Thomas Piketty et Le Capital au XXIe siècle : précision dans la recherche et confusion dans la théorie

Partie 6

2 avril par CADTM


(CC - Flickr - Universitat Pompeu Fabra)

Autant Th. Piketty est précis dans la collecte des données et fait œuvre utile avec son analyse de la répartition inégale des patrimoines et des revenus, autant certaines de ses définitions sont nettement confuses et contestables. Prenons la définition du capital proposée par Th. Piketty [1] : « Dans toutes les civilisations, le capital remplit deux grandes fonctions économiques : d’une part pour se loger (c’est-à-dire pour produire des « services de logement », dont la valeur est mesurée par la valeur locative des habitations : c’est la valeur du bien-être apporté par le fait de dormir et vivre sous un toit plutôt que dehors), et d’autre part comme facteur de production pour produire d’autres biens et services… ». Il poursuit : « Historiquement, les premières formes d’accumulation capitalistique semblent concerner à la fois les outils (silex, etc.) et les aménagements agricoles (clôtures, irrigation, drainage, etc.), ainsi que des rudiments d’habitation (grottes, tentes, cabanes, etc.), avant de passer à des formes de plus en plus sophistiquées de capital industriel et professionnel et de locaux d’habitation sans cesse plus élaborés. » Nous voilà plongés par Th. Piketty dans une histoire de l’humanité où le capital est présent depuis les origines.

Pour Piketty le capital est présent depuis les origines de l’humanité

Cette confusion majeure trouve son prolongement dans l’analyse au cœur de son livre Le capitalisme au XXIe s.. Pour Th. Piketty, un appartement d’une valeur de 80 000 € ou un dépôt de 2 000 € sur compte postal [2] constitue un capital tout comme une usine ou un bâtiment commercial de 125 millions €. Évidemment, dans la vie de tous les jours, Monsieur et Madame tout-le-monde considèrent qu’ils ont un capital sous la forme d’un appartement d’une valeur de 80 000 € auquel s’ajoute une assurance-vie de 10 000 € et peut-être 2 000 € sur un compte postal, ils seront pleinement d’accord avec la définition donnée par Th. Piketty, les manuels d’économie traditionnels et leur banquier. Mais ils se trompent car le capital dans la société capitaliste ne se réduit pas à cela. Le capital est autre chose que ce que montrent les apparences ; il est un rapport social qui permet à une minorité de la société, le 1 % le plus riche si on veut donner un chiffre, de s’enrichir en s’appropriant le travail d’autrui.

Or, quand Th. Piketty parle d’un impôt progressif sur le capital, il a en vue tous les patrimoines privés que ce soit 1 000 € sur un compte bancaire ou la fortune de Lakshmi Mittal, de Jeff Bezos, de Bill Gates ou d’Elon Musk.

La confusion se poursuit quand il s’agit des revenus : le revenu tiré de la location d’un appartement de 80 000 € est considéré par Th. Piketty comme un revenu du capital au même titre que le revenu que tire que tire de Facebook, son patron Mark Zuckerberg.

Idem pour le revenu que tire un retraité de son compte à la banque (s’il a 10 000 € à du 2 % en 2014, cela lui procure 200 € par an) est considéré comme un revenu du capital aussi petit soit-il.

Si on passe aux salaires, Th. Piketty considère que tous les revenus déclarés comme salaires sont des salaires, qu’il s’agisse d’un PDG d’une banque qui touche un salaire de 3 millions € par an ou d’un employé de la banque qui gagne 30 000 € par an.

Il convient de questionner le sens attribué par Th. Piketty à des mots comme « capital » ou « travail » et de définir d’une autre manière ce qu’on entend par revenus du capital ou revenus du travail.

Par exemple, le revenu tiré d’un bien mis en location, d’un dépôt bancaire ou d’actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
d’entreprise ne devrait être considéré comme revenu du capital qu’à partir d’un certain montant. De même le patrimoine en-dessous d’un certain montant ne devrait pas être considéré comme du capital.

Et par ailleurs, si on veut comprendre comment le 1 % accumule du capital, il faut aller au-delà de réflexions comme celle-ci : « À partir du moment où le capital joue un rôle utile dans le processus de production, il est naturel qu’il ait un rendement. » [3].

La confusion maintenue par Th. Piketty est sans doute à mettre en relation avec ses convictions :

« Cela ne m’intéresse pas de dénoncer les inégalités ou le capitalisme en tant que tel, (…) les inégalités sociales ne posent pas de problème en soi, pour peu qu’elles soient justifiées, c’est-à-dire fondées sur l’utilité commune (…) » [4].

La critique des définitions données par Th. Piketty n’enlève rien à l’intérêt du tableau monumental qu’il dresse de l’évolution des inégalités en matière de patrimoine et de revenu au cours des deux derniers siècles.




Notes

[1Chapitre 6, p. 337.

[2À noter que les sommes détenues en France sur les comptes d’épargne, sur les comptes chèques, etc. ne représentent qu’environ 5 % du patrimoine (privé) ! p. 330.

[3Chapitre 11, p. 674

[4Introduction, p. 62

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