Situation de la dette publique et privée en Afrique subsaharienne

14 janvier par Broulaye Bagayoko


Broulaye Bagayoko, Secrétaire Permanent du CADTM Afrique basé à Bamako au Mali

 1. La menace de la dette en Afrique subsaharienne

L’encours de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
extérieure publique de l’Afrique subsaharienne a triplé entre 2010 et fin 2018, passant de 160 milliards $US à environ à 600 milliards de dollars, dont 500 milliards à long terme, composés de 370 milliards dus à des organismes publics et 130 dus à des personnes privés. La Chine détient 40 % de la dette africaine. Pour certains pays, le service de la dette Service de la dette Somme des intérêts et de l’amortissement du capital emprunté. représente plus de 25 % de leurs revenus, les pays dépensent plus dans le remboursement de dette qu’ils n’en consacrent aux services essentiels. Les pays riches investissent 8 % de leur PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
dans des mesures de relance économique, tandis que les pays africains dépensent 0,8 % de leur PIB, des différences importantes entre les pays.

En l’espace d’une dizaine d’années, la dette totale (publique et privée, intérieure et extérieure des pays dits en développement (PED) est passée de 120 % à 191 % du PIB, avec une proportion de 28 % de dette publique et 72 % de dette privée. On remarque une nette augmentation de la part détenue par les créanciers privés, passant de 41 % en 2000 à 62 % en 2018 [1].

 2. Les PED en situation de surendettement ou en suspension de paiement

Selon les dernières statistiques du FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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, en début 2020, dix (10) pays africains connaissent un niveau élevé d’endettement mais les pays les plus endettés du continent sont loin d’être ceux auxquels l’on pourrait penser
. Ces pays sont : le Soudan, avec une dette publique équivalant à 207 % du PIB, l’Érythrée (165,1 %), le Cap-Vert (123,5 %), le Mozambique (108,8 %), l’Angola (95,0 %), la Zambie (91,6 %), l’Égypte (84,9%), la Gambie (80,9 %), la Mauritanie (78,5 %) et la République du Congo (ou Congo- Brazzaville, 78,5 %). L’Afrique francophone est la moins endettée, avec un taux de 50,1 % du PIB pour cet ensemble de 25 pays, en début 2020, c’était de 44,1 % pour sa partie subsaharienne composée de 22 pays. Le Mozambique avait déjà du mal à rembourser sa dette extérieure de 14 milliards de dollars soit 130 % du PIB en cette année 2020 [2].


Tableau 1 : Liste par région des PED en situation de surendettement ou en suspension de paiement :


Le fameux moratoire Moratoire Situation dans laquelle une dette est gelée par le créancier, qui renonce à en exiger le paiement dans les délais convenus. Cependant, durant la période de moratoire, les intérêts continuent de courir. Un moratoire peut également être décidé par le débiteur, comme ce fut le cas de la Russie en 1998 et de l’Équateur en 1999.  :

En réponse à la pandémie de coronavirus, le 19 mars 2020 les ministres africains des Finances appelaient « à l’exonération des paiements d’intérêts sur la dette et les obligations Obligations
Obligation
Part d’un emprunt émis par une société ou une collectivité publique. Le détenteur de l’obligation, l’obligataire, a droit à un intérêt et au remboursement du montant souscrit. Il peut aussi, si la société est cotée, revendre son titre en bourse.
souveraines d’un montant de 44 milliards de dollars et la constitution d’un fonds supplémentaire de 50 milliards de dollars pour faire face au report du paiement des intérêts de la partie non-annulée de la dette africaine. La Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement
CNUCED
Elle a été créée en 1964, sous la pression des pays en voie de développement pour faire contrepoids au GATT (prédécesseur de l’OMC).
Site web :
(CNUCED) propose quant à elle un plan de soutien de 2 500 milliards $US pour les pays du Sud, plan comprenant une annulation de la dette 1 000 milliards. Pour ce faire, la CNUCED appelle à la création d’un mécanisme pour réaliser une telle opération.

Face à ces constats, le G20 G20 G20 : Le Groupe des vingt (G20) est un groupe composé de dix-neuf pays et de l’Union européenne dont les ministres, les chefs de banques centrales et les chefs d’État se réunissent régulièrement. Il a été créé en 1999, après la succession de crises financières dans les années 1990. Il vise à favoriser la concertation internationale, en intégrant le principe d’un dialogue élargi compte tenu du poids économique croissant pris par un certain nombre de pays. Sont membres : Allemagne, Afrique du Sud, Arabie saoudite, Argentine, Australie, Brésil, Canada, Chine, Corée du Sud, États-Unis, France, Inde, Indonésie, Italie, Japon, Mexique, Royaume-Uni, Russie, Turquie, l’Union européenne (représentée par le Président du conseil et celui de la Banque centrale européenne). a opté pour une suspension, en décidant le 15 avril dernier de reporter du 1er mai au 31 décembre 2020 les échéances du service de la dette dues par 77 pays, parmi lesquels 40 pays africains, pour un montant de 20 milliards de dollars. Pour la France, qui détient 45 milliards de créances Créances Créances : Somme d’argent qu’une personne (le créancier) a le droit d’exiger d’une autre personne (le débiteur). sur 41 pays africains, l’effort porte sur 1 milliard d’euros, dont 300 millions d’euros dus à l’AFD. En revanche, il n’y a pas de moratoire sur les dettes privées, dont les 68 pays éligibles auront versé près de 10,22 milliards de dollars à des créanciers privés, et les 46 pays qui bénéficient de la suspension du service de la dette auront versé 6,94 milliards à des créanciers privés. Cela représente 1, 64 milliard de dollars de plus que ce qu’ils reçoivent des créanciers bilatéraux au titre de la suspension de la dette. En marge des assemblées annuelles de la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
et du FMI qui se tiennent du 12 au 18 octobre, les ministres des Finances du G20 se sont réunis mercredi le 14 octobre 2020 et ont décidé de prolonger de 6 mois, jusqu’au 30 juin 2021, l’ISSD.

La liste des bénéficiaires a été réduite à 73 dont 46 pays avaient confirmé leur participation à l’ISSD, 4 pays étant exclus en raison de leurs arriérés envers le FMI ou la Banque mondiale (Érythrée, Soudan, Syrie et Zimbabwe). D’après les analyses conjointes de la Banque mondiale et du FMI sur la viabilité de la dette, parmi les 26 pays qui n’ont pas demandé à rejoindre l’initiative, 11 pays présentaient un risque élevé de surendettement en août 2020. Il s’agit du Ghana, d’Haïti, du Kenya, de Kiribati, du Laos, des îles Marshall, de la Micronésie, des Samoa, de Saint-Vincent-et-les-Grenadines, de Tuvalu et de la Zambie. Le montant total de la suspension est de 5,3 milliards de dollars, cela ne représente que 1,66 % de ce que l’ensemble des pays en développement doivent rembourser. Selon la Banque mondiale, la dette des 73 pays a augmenté de 9,5 % en 2019, atteignant un record de 744 milliards de dollars US.

Rappelons tout de même que le montant global de la dette des pays éligibles à l’initiative du G20 est estimé à un peu plus de 750 milliards de dollars, soit 1 % du PIB du G20 de 2019 (78 286 milliards dollars), moins que le plan d’aides adopté par le parlement allemand (1100 milliards d’euros) ou que celui des États-Unis (2000 milliards de dollars) … une goutte d’eau dans l’océan de la finance ! L’annulation de la dette est économiquement possible mais pas de volonté politique pour aller dans ce sens. Si l’UE et les États-Unis ont pu débloquer 2 500 milliards de $US pour soutenir leurs économies depuis le début de la crise, effacer la dette de 3 000 milliards de $US des 135 pays du Sud, soit 83 % de la population mondiale, ne semble pas être un obstacle insurmontable. Surtout qu’un fonds fiduciaire destiné à compenser les pertes des institutions multilatérales avait été créé et financé par les contributions des bailleurs, la vente des réserves d’or du FMI. Cette annulation pourrait être financée par les bénéfices provenant de la seule vente de 6,7 % de l’or détenu par le FMI qui rapporterait 8,2 milliards de dollars aux pays pauvres. [3]

 3. Dette et fuite des capitaux en Afrique

Le déficit de financement pour atteindre les objectifs de développement durable, estimé à 200 milliards de dollars par an. Chaque année, on estime que 88,6 milliards de dollars quittent le continent africain sous forme de fuite illicite de capitaux. L’Afrique pourrait gagner 89 milliards de dollars par an en réduisant les flux financiers illicites. C’est aussi important que le total de l’aide publique au développement, évalués à 48 milliards de dollars et les investissements directs étrangers, estimés à 54 milliards $US ».

Avec des FFI estimés à 836 milliards $US entre 2010 et 2015, et une dette extérieure de 770 milliards $US en 2018, l’Afrique est un créancier net du reste du monde. A fin 2017, l’Afrique comptait 148 000 individus fortunés ayant une fortune cumulée de 920 milliards de dollars, selon l’étude « Africa Wealth Report 2018 », publiée le 12 septembre. Le montant global de la richesse privée a atteint 2300 milliards de dollars [4].

 4. Luttes et alternatives

A l’annonce du moratoire :

A l’échelle africaine, des communiqués de presse, des articles, des émissions radiophoniques, des débats télévisés et des conférences de presse ont été réalisées pour nuancer l’annulation au moratoire contrairement au discours de Macron.


Campagne africaine pour l’Annulation de la dette menée par CADTM Afrique et le WoMin :

Un appel à l’Union africaine, aux chefs d’État africains et aux institutions financières internationales pour une annulation totale et inconditionnelle de la dette africaine a été rédigé et a reçu la signature de plus 300 organisations. Nous sommes en train de converger les différentes initiatives à l’échelle africaine. Une action continentale, sous régionale et nationale sera menée pour attirer l’attention du public surtout les classes appauvries. D’autres actions de plaidoyer seront menées en direction des cibles primaires et secondaires responsables de la gestion de la dette.


Initiative pour l’Annulation de la Dette Africaine (IADA) :

Face à la pandémie du Covid-19 et à la suite de l’appel lancé par le Président Macky Sall pour une annulation totale de la dette, des échanges approfondis ont eu lieu entre différents groupes d’acteurs, en vue de faire converger leurs initiatives. C’est ainsi que plusieurs organisations syndicales, politiques, du secteur privé et des ONG, ainsi que des personnalités de divers horizons, ont décidé de lancer une initiative commune, fédératrice, pour mobiliser le maximum de forces au Sénégal, en Afrique et dans le monde.

L’objectif est de développer les actions d’envergure nécessaires, par-dessus les clivages partisans, en vue d’obtenir la satisfaction de cette exigence de justice et d’humanité. Le CADTM Afrique est membre de cette IADA.


Semaine d’Action mondiale contre la dette et les institutions financières internationales :

Beaucoup de webinaires entre les organisations anti dette ont été réalisés au cours desquels, une lettre ouverte à tous les gouvernements, institutions et prêteurs internationales a été rédigée et validée. Dans toute l’Afrique, des mouvements et organismes se mobiliseront pendant un mois, du 10 octobre au 9 novembre, pour lancer une convergence d’initiatives visant à renforcer le mouvement africain de lutte contre la dette. Vous trouverez des actions locales et nationales dans les pays, une série de conversations panafricaines en ligne, et d’institutions nationales, sous-régionales et régionales avec des déclarations africaines.

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Broulaye Bagayoko

membre de la Coalition des Alternatives Africaines Dette et Développement (CAD-Mali) et Secrétaire Permanent du CADTM Afrique (Comité pour l’Abolition des Dettes Illégitimes) Tél : 65 88 11 53/74 90 73 95 e-mail : secretariatcadtmafrique chez gmail.com

Traduction(s)