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Rio Tinto Alcán et le coup d’Etat au Paraguay (2ème partie)

12 juillet 2012 par Silvio Núñez

Comme nous l’avions relaté dans la première partie de notre article, de hauts fonctionnaires gouvernementaux, responsables de la rupture institutionnelle au Paraguay, ont intensément manœuvré en faveur de la multinationale canadienne Río Tinto Alcán (RTA), principale bénéficiaire - tout comme les multinationales du complexe agro-exportateur - du changement de Chef d’Etat.

Diego Zavala : représentant de RTA ou conseiller du gouvernement ?

L’avocat Diego Zavala est devenu célèbre au Paraguay pour avoir négocié la rançon de son frère Fidel Zavala suite à un enlèvement revendiqué par la supposée guérilla de l’EPP |1| entre octobre 2009 et janvier 2010. Ses liens avec le gouvernement étaient alors des plus étroits, particulièrement avec le Ministre de l’Intérieur Rafael Filizzola, pré-candidat actuel à la Vice-présidence selon Efraín Alegre, sénateur libéral et candidat potentiel à la présidence |2|. En outre, Rafael Filizzola est cousin germain et opposant politique à Carlos Filizzola, Ministre de l’Intérieur de Lugo durant le massacre de Curuguaty |3|. Il est aussi le déclencheur du procès politique à l’encontre de Lugo. A présent, le Vice-ministre de l’Intérieur de l’époque et partisan de Rafael Filizzola, Carmelo Caballero, a été désigné Ministre de l’Intérieur |4| de Federico Franco.

Les premiers articles de presse sur Diego Zavala et Río Tinto Alcán sortent en octobre 2010. Très curieusement, la confusion semble régner dans les médias - comme au sein de l’opinion publique - quant au rôle joué par Diego Zavala. Ainsi, le site PARAGUAY.com signale le 26 octobre 2010 dans son article Les investissements de Río Tinto stimulent le gouvernement de Lugo :« De son côté, le représentant de l’entreprise à Asunción, Diego Zavala, a dit aux journalistes que le raffinage de l’aluminium emploiera mille travailleurs de manière directe et quelque neuf mille travailleurs de manière indirecte » |5|. Diego Zavala est qualifié de manière similaire dans l’article paru à la même date dans Última Hora |6|.

D’autre part, trois jours après la parution de ces articles, le quotidien ABC Color explique le rôle de Diego Zavala : « Participeront également l’avocat Diego Zavala, en sa qualité de coordinateur institutionnel pour le gouvernement paraguayen des investissements de cette entreprise, et l’économiste, Fernando Masi. » |7|.

En tant que représentant de RTA, Roberto Codas, frère du Directeur général d’Itaipú Gustavo Codas, a également participé à la réunion du 26 octobre 2010 au Palais (du Gouvernement) |8|.

Visite de l’entreprise au Canada

Quelques jours avant la publication dans le journal ABC Color de l’article mentionné dans le paragraphe précédent, le Vice-président d’alors, Federico Franco, a visité l’entreprise Río Tinto Alcán au Canada. Selon ABC Color : « Le Vice-président de la République, Federico Franco, a visité le site industriel dans la région de Saguenay dans la province du Québec (Canada). Après la visite et un examen minutieux, il a mentionné que l’entreprise ‘ est leader mondial de l’aluminium tout en assumant sa responsabilité sociale, en mettant grandement l’accent sur la sécurité au travail et en permettant le développement de la communauté locale là où l’entreprise est implantée’ » |9|.

A propos du commentaire du Vice-président de l’époque, mentionnons qu’en 2012 RTA a fait face à des dépôts de plaintes au Canada du fait de licenciements massifs de travailleurs. On dénonce le fait que RTA a choisi de vendre l’énergie à meilleur prix en contrepartie d’une réduction de la production d’aluminium et du licenciement de plus de 700 employés |10|.

A noter également les déclarations du Vice-président témoignant de son intérêt à concrétiser l’accord le 15 mai 2011 |11|, jour de la fête nationale où le Paraguay célébrait ses 200 ans d’indépendance.

Visite à Oman et au Bahreïn

Comme l’indique le quotidien Última Hora |12|, RTA a invité en février 2011 trois ministres à visiter des usines dans le Sultanat d’Oman : Francisco Rivas, Ministre de l’industrie et du commerce - le seul ministre confirmé dans son poste par le Président actuel Federico Franco -, Efraín Alegre, Ministre des travaux publics et des communications, qui a voté, en tant que sénateur libéral, en faveur de la condamnation de Fernando Lugo, et Dionisio Borda, Ministre des finances, indépendant, à présent démissionnaire et remplacé par le libéral Manuel Ferreira. Cependant, selon le Décret n° 6.146/11, seuls Rivas et Alegre auraient effectué ce déplacement et se seraient également rendus au Sultanat d’Oman |13|.

Un an plus tard, tandis que l’actualité sur le Bahreïn traitait exclusivement du printemps arabe, le gouvernement paraguayen reçut une invitation à se rendre à l’usine d’aluminium Alba, entreprise à actionnariat public majoritaire. La visite se déroula en février 2012. Río Tinto Alcán couvrait les frais d’hébergement et de séjour. L’entreprise avait demandé qu’un haut fonctionnaire du secteur énergétique fasse également partie de la délégation. Finalement, celle-ci fut composée de Francisco Rivas, Ministre de l’industrie et du commerce, d’Oscar Rivas, Ministre de l’environnement à présent démissionnaire |14|, et du conseiller de Francisco Rivas, Fernando Masi |15|.

Lors de la première visite, on ne prit pas en considération le fait que ce petit pays du Moyen-Orient, peuplé d’1,2 million d’habitants, était dirigé de manière autoritaire par une monarchie dictatoriale au pouvoir depuis 228 ans. On ne prit pas davantage en compte, lors de la seconde visite, le fait qu’après les manifestations qui se tenaient depuis un an et qui ont rassemblé près de 300 000 manifestants, il y eut plus de 1 500 arrestations arbitraires, plus de 1 800 cas de torture dénoncés et plus de 2700 travailleurs licenciés pour avoir participé aux manifestations |16|.

Mise sur pied de l’ETI

L’analyse du projet d’investissement de RTA a impliqué la mise sur pied, en janvier 2011, par Décret du Pouvoir exécutif n° 5938/11, d’une Equipe Technique interinstitutionnelle (ETI) coordonnée par le Ministre de l’industrie et du commerce et « composée des Ministères de l’industrie et du commerce, des travaux publics, de l’environnement, de la Chancellerie, de la Banque centrale Banque centrale La banque centrale d’un pays gère la politique monétaire et détient le monopole de l’émission de la monnaie nationale. C’est auprès d’elle que les banques commerciales sont contraintes de s’approvisionner en monnaie, selon un prix d’approvisionnement déterminé par les taux directeurs de la banque centrale. du Paraguay et de l’Administration nationale d’Electricité (ANDE) » |17|. Dans le cadre de ce long processus d’analyse du projet, le consultant britannique CRU Strategie a été engagé.

La centrale hydroélectrique Itaipú Binacional a payé 470 000 $ US à CRU Strategie pour son travail de consultance grâce à un contrat direct « douteux » |18| conclu entre la firme binationale et CRU Strategie à la demande d’Héctor Lacognata |19| - alors Ministre des relations extérieures, ex-membre du Parlasur (Parlement de la communauté sud-américaine MERCOSUR Mercosur Le Mercosur est une zone régionale de coopération économique du Cône Sud (marché du Cône Sud) qui rassemble le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay et le Paraguay, en plus de deux pays associés, le Chili et la Bolivie. ) pour le parti Patria Querida (Patrie bien aimée) et conseiller de Miguel López Perito, ex-Chef de Cabinet de Fernando Lugo |20| -, Germán Fatecha |21| libéral, alors Président de la ANDE, et Francisco Rivas. Selon des critiques émises par la presse paraguayenne, CRU Strategie serait liée à RTA |22|.

Positions face au projet d’investissement de RTA

Après l’euphorie initiale à l’égard du projet d’investissement de RTA au Paraguay, dont le montant est passé de 2 500 à 3 500 millions de $ US, au cours des années 2011 et 2012 les positions se sont partagées voire polarisées. Ainsi, le 17 décembre 2011, deux jours avant l’Audience publique sur le projet d’investissement convoquée par le gouvernement, le quotidien La Nación publie |23| : « Fernando Lugo a indiqué que les investissements de Río Tinto Alcán ne créeraient pas tant de postes de travail mais qu’il s’agit plutôt d’un « appât » pour attirer d’autres capitaux de l’étranger. Il a ajouté que la demande d’un subventionnement via la réduction du prix de l’électricité en faveur de l’industrie prévue par la compagnie basée au Canada allait trop loin. Il a expliqué qu’en cinq ans, l’Etat y laisserait un milliard de dollars s’il acceptait de diminuer le prix comme le proposent les investisseurs. « Nous ne sommes pas ici pour offrir autant d’argent », avança le président » |24|.

L’article d’ABC Color du 23 avril 2012 présente un résumé de la situation. Les réactions des hauts fonctionnaires du gouvernement sont divisées.

Contre le subventionnement de RTA : la ANDE (Administration nationale de l’électricité), le Ministère des travaux publics et des communications (le MOPC dont dépend le Vice-ministre des mines et de l’énergie), la Commission des Sociétés binationales hydroélectriques (CEBH) dépendant du Ministre des relations extérieures (MRE). Leur position est fondée sur le fait « que le tarif ne peut descendre sous 60 $ US le mégawattheure puisque Itaipú Binacional perçoit pour cette même unité 48,8 $ US auxquels il faut encore ajouter à titre de compensation 8,4 $ US, ce qui fait un total de 52,2 $ US. Et ce montant n’inclut pas les pertes ».

En faveur du subventionnement : les représentants du Ministre de l’industrie et du Commerce (MIC), le Ministre des finances (MH), le Secrétariat technique de la planification (STP) et Itaipú Binacional. Il s’agit de « ceux qui ont fait remonter devant l’Exécutif le rapport technique qui recommande d’appliquer à RTA le tarif de 32 $ US le mégawattheure » |25|.

Conséquences pour RTA du coup d’Etat parlementaire au Paraguay

Comme nous le disions dans la première partie de cet article, deux éléments ont fortement attiré l’attention. Le premier est que le Canada ait été le troisième pays, après le Vatican et l’Allemagne, à reconnaître le nouveau gouvernement du Paraguay, prenant en considération l’apport fiscal important de RTA au gouvernement du Canada |26|. Le second élément consiste, grâce au coup d’Etat parlementaire, à avoir éliminé la majorité, sinon la totalité, des voix opposées au sein du gouvernement aux conditions imposées par RTA pour s’installer au Paraguay.

Aujourd’hui, nous avons entendu les premières déclarations sur RTA du nouveau Président de la ANDE (Administration nationale d’électricité), Carlos Heisele, du Parti Colorado : « Soyons clairs, la ANDE ne peut pas subsidier, n’est pas en condition de subsidier. De toute manière, on devrait en parler au sein de l’Equipe économique pour voir qui peut subsidier  » |27|.

Quelques minutes plus tard, la nouvelle suivante était publiée dans ABC Color : « ‘Le Président de la République, Federico Franco, a donné des instructions au Ministre de l’Industrie et du Commerce dans le but d’entamer au plus vite les négociations avec Río Tinto Alcán’ a informé le titulaire du portefeuille d’Etat, Francisco Rivas Almada. Il a dit que l’idée était d’avancer pour définir tous les points abordés dans les discussions avec l’entreprise et qu’il prévoit un investissement d’environ 4 milliards $ US… Il convient de mentionner que le Président actuel est un fervent partisan de l’arrivée de ce « méga » investissement dans la production d’aluminium… » |28|.

Est-il encore besoin d’ajouter quelque chose ?

Traduit de l’espagnol par Anne Deprez

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