Quand la République française assassinait à Genève

7 novembre 2020 par L’Atelier-Histoire en mouvement


L’indépendantiste camerounais Félix Moumié

Le 3 novembre 1960, l’indépendantiste camerounais Félix Moumié décède dans sa chambre d’hôpital après une longue agonie. Comme tant d’autres avant et après lui, il a été victime des guerres sales menées par la France contre les opposants à son empire colonial. Seulement, son assassinat s’est déroulé sur le sol de la paisible et supposément neutre cité de Calvin…

Malgré son jeune âge, Félix Moumié est depuis 1952 déjà le président de l’Union des peuples du Cameroun (UPC), une organisation indépendantiste qui lutte depuis la fin des années 1940 contre les autorités françaises en Afrique centrale. Ces dernières octroient au Cameroun son indépendance au début de l’année 1960, mais il s’agit d’une indépendance de façade puisque Paris conserve une influence politique et économique décisive sur le gouvernement nouvellement formé d’Ahmadou Ahidjo. Exilé depuis 1957, Moumié organise de l’étranger la résistance aux nouvelles autorités supposément indépendantes. Il réside ainsi avec sa femme dans la République de Guinée de Sekou Touré depuis plusieurs mois, lorsqu’il se rend à Genève en octobre 1960.

Il rencontre à l’occasion de ce voyage de jeunes militants camerounais étudiant en Europe mais également des sympathisants suisses et français de la lutte anticoloniale. Il passe ainsi la soirée du 15 octobre avec un certain Claude Bonnet, un journaliste pigiste au sein de l’agence Allpress qu’il avait déjà rencontré à Accra deux ans auparavant. Ce dernier profite d’une courte absence de Moumié pour verser un poison dans son verre de pastis. L’assassin a-t-il mal calculé sa dose ou bien a-t-il versé, par précaution, le thallium dans un second verre que Moumié aurait finalement également ingurgité ? Toujours est-il que le leader de l’UPC aurait vraisemblablement dû mourir quelques jours plus tard à son retour à Conakry afin de faire peser le moins de soupçons possible sur cette soirée du 13octobre.

Car c’est un homme tout à fait conscient du meurtre dont il est la victime qui est hospitalisé, déjà mal en point, dans la nuit du 16 au 17 octobre : « J’ai été empoisonné », crie-t-il au personnel soignant qui le prend en charge. Impuissants, les médecins voient rapidement son état se dégrader, jusqu’à ce qu’il sombre dans un coma de plusieurs jours. Il décède le 3 novembre, quelques heures après l’arrivée de sa femme, Marthe Ekemeyong Moumié, sur le sol suisse. Cette dernière, militante de l’UPC elle aussi, fera par la suite tout son possible pour ramener la sépulture de son mari sur sa terre natal, sans succès [1].

Les enquêteurs genevois qui se sont pressés au chevet de Moumié dès son hospitalisation se tournent naturellement vers la piste Claude Bonnet. Mais lorsqu’ils pénètrent au domicile de ce dernier, à Chêne-Bourg, le supposé journaliste a semble-t-il déjà quitté le pays. L’enquête leur permet néanmoins de déterminer assez vite que l’homme est en réalité un agent du Service de documentation extérieure et de contre-espionnage, le service de renseignement extérieur français. Plus connu sous le nom de William Bechtel, c’est un vétéran des deux guerres mondiales, fait chevalier de la Légion d’honneur en 1945 pour son action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
dans la Résistance. A l’image du général Aussaresses, il est passé en quelques années des maquis de France à la lutte acharnée pour la défense de son empire colonial par tous les moyens possibles.

Et comme bon nombre de serviteurs de l’impérialisme hexagonal, il ne payera jamais pour ses crimes : arrêté à Bruxelles en 1974, il est extradé vers Genève, libéré sous caution après quelques mois puis bénéficie finalement, en 1980, d’un non-lieu. Alors que sa culpabilité ne fait pas grand doute et que les médias romands eux-mêmes ont depuis vingt ans documenté son rôle dans l’assassinat de Moumié, son avocat, MeBonnant, parvient à convaincre la Chambre d’accusation de son innocence.

De nombreux flous entourent sans surprise cette affaire. Des témoins assurent en effet que les autorités genevoises avaient été mises en courant de la présence de Bechtel sur leur sol plusieurs mois avant l’assassinat de Moumié. Et l’agent français possédait, c’est avéré aujourd’hui, des contacts au sein de la police cantonale. Autant d’éléments qui pourraient expliquer pourquoi le vice-président de l’UPC, Ernest Ouandié, arrivé à Genève dans la foulée de l’empoisonnement, répond de manière ironique au journaliste suisse qui l’interroge sur les bienfaits de la neutralité helvétique. Pour couronner le tout, il semblerait que le dossier Moumié ouvert par la justice genevoise au moment des faits a tout simplement… disparu [2].




Source : Le Courrier

Notes

[1Voir à ce sujet le documentaire L’assassinat de Felix Moumié, de Frank Garbely (2005).

[2Comme le confirme l’historienne Karine Ramondy dans son livre récent Leaders assassinés en Afrique centrale, 1958-1961, L’Harmattan, avril 2020.

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