Journal L’Humanité

Quand la Banque mondiale finance la destruction de la forêt tropicale

26 octobre 2007 par Jean Chatain


(L’Humanite 25/10/2007)

Une filiale de l’institution financière multiplie les cadeaux à un groupe international spécialisé dans le pillage des richesses forestières africaines.
Le bassin du Congo - accueille le deuxième plus grand massif de forêts tropicales au monde. Juste après l’Amazonie. À ce titre, sa préservation représente un enjeu capital pour la lutte contre le réchauffement climatique induit par les émissions de CO2. Ce que la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
(BM) reconnaissait expressément, appelant en 2005 les autorités de la République démocratique du Congo (RDC) ainsi que les entreprises concernées à mettre en œuvre un « engagement politique pour une gestion durable de la forêt ». Et affirmant sur son site Web : « La Banque ne finance l’exploitation forestière nulle part en Afrique et nous recommandons au gouvernement de la RDC de ne pas étendre les activités d’exploitation industrielle de la forêt »…

300 000 hectares de fôret concernés

Cette pétition vise la galerie et elle seule. Au courant de l’été dernier, Greenpeace révélait qu’International Finance Corporation (IFC), société filiale du groupe de la BM, finance OLAM International Ltd, entreprise forestière basée à Singapour, pour des opérations d’exploitation illégale des forêts de la province du Bandundu. Une superficie supérieure à 300 000 hectares serait concernée, en violation du moratoire Moratoire Situation dans laquelle une dette est gelée par le créancier, qui renonce à en exiger le paiement dans les délais convenus. Cependant, généralement durant la période de moratoire, les intérêts continuent de courir.

Un moratoire peut également être décidé par le débiteur, comme ce fut le cas de la Russie en 1998, de l’Argentine entre 2001 et 2005, de l’Équateur en 2008-2009. Dans certains cas, le pays obtient grâce au moratoire une réduction du stock de sa dette et une baisse des intérêts à payer.
instauré en mai 2002 par le ministère congolais des Affaires foncières.

Dans un premier temps, la BM nie avec indignation, puis se résigne à concéder du bout des lèvres qu’une « enquête interne » corroborait malheureusement l’accusation portée, ajoutant contre toute vraisemblance que l’IFC « ne - savait pas que l’entreprise avec laquelle elle travaillait au Congo détenait une licence controversée ». Une ignorance d’autant moins crédible que OLAM s’est déjà illustrée par son mépris des lois dans d’autres pays africains comme sur le marché américain. Au passage, la BM donne un - satisfecit à la direction du groupe OLAM qui, elle aussi, aurait mené une « enquête - interne » lui révélant un pot-aux-roses méconnu jusqu’alors de son conseil d’administration. Défense de rire !

Décembre 2003, l’IFC investissait 15 millions de dollars au profit de cette entreprise aux administrateurs si naïfs ; une garantie partielle de 50 millions supplémentaires était approuvée l’année suivante ; enfin, durant l’exercice fiscal 2006, l’IFC reconnaissait détenir dans cette société 11,2 millions de dollars sous forme de prêts et de garanties Garanties Acte procurant à un créancier une sûreté en complément de l’engagement du débiteur. On distingue les garanties réelles (droit de rétention, nantissement, gage, hypothèque, privilège) et les garanties personnelles (cautionnement, aval, lettre d’intention, garantie autonome). . Pas mal pour un groupe dont « on » ne connaissait pas avec certitude les opérations ainsi financées… Ce que maintient le responsable des communications au bureau Afrique de l’IFC (basé à Johannesburg) : « Les financements de l’IFC ne visaient pas une activité spécifique », assure-t-il en réponse au journaliste africain Déo Mugongo.

Suit cette phrase elliptique : « L’IFC maintient ses actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
dans OLAM. » On n’en saura pas plus. La seule chose que Desmond Dodd aura eu la pudeur d’épargner à son interlocuteur, c’est le sempiternel - discours des institutions - financières internationales proclamant que leurs subsides sont conditionnés par la « bonne gouvernance » et la volonté de « lutte contre la pauvreté » animant ou non les dirigeants africains. Lesquels, dans ce cas précis, n’en peuvent mais : Déo Mugongo relève que la poignée de fonctionnaires chargés dans les - forêts du Bandundu de faire respecter la loi sont peu ou pas formés, et surtout privés de moyens de transport et d’équipements dignes de ce nom. Très exactement quelques bicyclettes et une (vieille) machine à écrire. À rapporter aux centaines de milliers d’hectares qu’ils sont censés contrôler. Ajoutez à cela l’insécurité persistante dans une large partie du territoire de la RDC et le tableau sera complet.

Jean Chatain