Qu’est-il arrivé au printemps arabe, cinq ans après ? - Partie 2 sur 2

Entretien avec Gilbert Achcar conduit par Nada Matta

21 janvier par Gilbert Achar , Nada Matta

Une photographie de la famille Assad, non datée : assis Hafez el-Assad, sa femme Anisa ; derrière, de gauche à droite : Maher, Bachar, Basel, Majd et Bushra. Une dynastie

Dans la première partie de ce long entretien, Gilbert Achcar expose les racines socio-économiques de ce qui fut qualifié de « printemps arabes » en s’attachant, entre autres, à la Tunisie et à l’Egypte, pays enchâssés dans une vaste région. Puis, G. Achcar éclaire, dans ce processus révolutionnaire de longue durée, les relations complexes entre forces sociales, politiques et idéologiques qui conduisent à une phase contre-révolutionnaire, pas stabilisée. Nous publions ci-dessous la suite de cet entretien. (Rédaction A l’Encontre)

Venons-en à la Syrie. Pourquoi autant de gens à gauche « se perdent » sur la Syrie ? Le régime syrien est extrêmement oppresseur et mène une politique confessionnelle forte. Pourtant, la révolution syrienne n’a pas reçu le soutien que d’autres révolutions ont obtenu.

Je pense que cela provient avant tout d’idées erronées, en réaction contre le gouvernement des Etats-Unis. Ceux qui ne connaissent pas l’histoire de la région pensent que parce que le régime syrien est allié à l’Iran et au Hezbollah libanais, il est antisioniste et anti-impérialiste.

La propagande du régime syrien le dépeint également de cette manière. Fin janvier 2011, dans un entretien fameux que Bachar el-Assad a accordé au Wall Street Journal, avant le début du soulèvement en Syrie, il expliquait que son pays était immunisé contre la contagion régionale – ainsi qu’il voulait le croire – parce que son régime était « étroitement lié aux convictions du peuple ». Il ajoutait que « les gens ne vivent pas exclusivement d’intérêts ; ils vivent aussi de convictions, en particulier dans des domaines très idéologiques ». En laissant penser que le peuple syrien était « très idéologique » il voulait faire croire qu’il était lui-même antisioniste et anti-impérialiste, qu’il répondait de la sorte à une attente populaire en syntonie avec son régime.

Ainsi, lorsque Hosni Moubarak a été démis par l’armée égyptienne, la télévision d’Etat syrienne annonça la nouvelle sous le titre : « Chute du régime de Camp David » [accord entre Anouar el-Sadate et Menahem Begin en septembre 1978, sous la médiation du président démocrate des Etats-Unis, Jimmy Carter]. Elle voulait croire, ou plutôt faire croire, que le soulèvement égyptien était le résultat du traité de paix de 1978 avec Israël, alors que le régime syrien prétendument nationaliste était immunisé face aux révoltes populaires. Il s’agissait bien sûr d’une pure volonté de prendre ses désirs pour des réalités, ainsi que les événements l’ont prouvé quelques semaines plus tard.

Le fait que quiconque à gauche puisse être piégé par une telle propagande et y croire est une chose déplorable. Si le régime syrien n’a pas conclu un traité de paix avec Israël, la vérité est que ce n’était pas en raison d’un manque de volonté du côté syrien, mais par manque de volonté du côté israélien. Il y a en fait eu plusieurs cycles de négociations entre les deux Etats. Avant 2011, le premier ministre turc d’alors, Erdogan, faisait office de médiateur entre celui qui était alors un bon ami, Bachar el-Assad, et Israël.

Ce qui a rendu la conclusion d’un accord de paix entre Israël et la Syrie plus difficile qu’entre l’Egypte et Israël tient dans les différences géographiques. Israël a rendu le Sinaï à l’Egypte [en 1982] parce que cette région est en elle-même un rempart, en particulier parce que l’une des conditions de l’accord était que la région soit démilitarisée. La durée nécessaire à l’armée égyptienne pour traverser le désert entre le canal de Suez et la frontière israélienne permet aux forces aériennes israéliennes de la détruire plusieurs fois.

En revanche, le plateau du Golan est une position stratégique qui surplombe directement le territoire de l’Israël d’avant 1967. C’est la raison pour laquelle Israël a officiellement annexé le Golan en 1981. A part Jérusalem-Est, c’est la seule partie des territoires arabes occupés en 1967 qui ont été officiellement annexés par l’Etat israélien.

Le régime Assad est intervenu au Liban en 1976 après avoir reçu le feu vert des Etats-Unis et d’Israël afin d’écraser l’OLP [Organisation de libération de la Palestine] et la gauche libanaise ainsi que pour sauver l’extrême droite libanaise d’une défaite imminente. Suite à l’invasion israélienne du Liban en 1982, le régime Assad a poursuivi ce qu’Israël avait commencé en expulsant les combattants palestiniens de la moitié sud du pays, jusqu’à et y compris Beyrouth.

L’année suivante, par agents interposés, le régime Assad expulsa les combattants de l’OLP ainsi qu’Arafat lui-même du nord du Liban. Damas a soutenu ses alliés libanais du mouvement confessionnel shiite, Amal, dans sa guerre contre les camps palestiniens pour le reste de la décennie 1980. Et, en 1990, Hafez el-Assad a rejoint la coalition sous direction des Etats-Unis dans son assaut contre l’Irak, envoyant des troupes syriennes dans la guerre. Les gens oublient ou ignorent tout cela.

Le régime Assad n’a strictement aucune dimension anti-impérialiste. Il s’agit d’un régime de type mafieux purement opportuniste, cherchant à satisfaire ses propres intérêts. Il est, en même temps, l’un des régimes les plus despotiques de la région, pratiquant une répression extrêmement brutale.

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Rami Makhlouf

Au début des années 1980, une répression majeure de la gauche s’est déroulée : près d’un millier de membres du Parti d’action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
communiste [fondé en 1975], clandestin, ont été jetés en prison et ont été soumis à de terribles tortures. Des centaines d’entre eux sont restés en prison pour des périodes qui ont oscillé entre dix et vingt ans, bien qu’ils n’aient jamais été impliqués dans de quelconques actes violents ni même prêché la violence.

Sans résultats en termes de « croissance », le régime syrien a implanté au cours des quinze dernières années des changements néolibéraux d’ampleur. La Syrie a été le témoin du développement d’une classe capitaliste des petits copains très corrompue, et le clan au pouvoir est passé du contrôle du pouvoir militaire et politique au détenteur clé de la puissance économique. Le cousin de Bachar el-Assad [Rami Makhlouf] est de loin l’homme le plus riche de Syrie. Et plusieurs de ses proches sont devenus très riches.

A l’autre extrémité du spectre social, la Syrie a vu déferler le chômage, la désindustrialisation et l’appauvrissement des campagnes. Tout cela a abouti à d’immenses tensions sociales, qui ont explosé en 2011. Sous cet angle, la Syrie a suivi le même « modèle » que le reste de la région.


En quoi ceux qui se sont soulevés contre Bachar el-Assad en 2011 diffèrent-ils, si c’est le cas, de leurs homologues tunisiens et égyptiens ?

Afin de justifier leur soutien au régime Assad, certains affirment que le soulèvement syrien, à la différence d’autres pays arabes, a été mené par des forces réactionnaires islamiques. C’est, une fois encore, totalement faux. Avant tout, autant en Tunisie qu’en Egypte, ceux qui sont parvenus à tirer avantage du soulèvement sont les forces islamiques fondamentalistes. Autant les Frères musulmans en Egypte que Ennahdha en Tunisie ont remporté les premières élections.

Si l’argument selon lequel le soulèvement syrien est tombé sous la domination de forces islamiques, ceux qui font appel à de tels arguments auraient donc dû aussi soutenir l’ancien régime en Tunisie et en Egypte pour être cohérents.

En réalité, une partie de la gauche en Tunisie et en Egypte soutient actuellement l’ancien régime sur la base d’un argument similaire. En Egypte, une majorité de la gauche a soutenu le coup de Sissi, même si certains d’entre eux ont pu ensuite le regretter. Le fait élémentaire est qu’il y a eu des soulèvements populaires à travers l’ensemble de la région.

Si les forces islamiques fondamentalistes sont parvenues à devenir les plus importantes parmi les forces organisées dans ces soulèvements, sans exception, cela est probablement dû, d’un côté, à la faiblesse pratique et/ou politique de la gauche mais, d’un autre côté, c’est aussi et surtout le produit de plusieurs décennies du règne de régimes despotiques. Cela devrait être compris de tout le monde. Le régime syrien n’était pas un bouclier contre le fondamentalisme islamique, ni Moubarak ou Ben Ali, et ce n’est le cas actuellement ni de Sissi ni d’Assad.

Depuis que Bachar el-Assad est arrivé au pouvoir [en juillet 2000], succédant à son père sur un mode dynastique, il a encouragé le salafisme en Syrie. Les gens familiers avec la Syrie pouvaient remarquer la prolifération des niqabs dans les rues syriennes. C’est une chose qu’a encouragée le jeune Assad, convaincu qu’il obtiendrait ainsi la paix sociale pour son régime et que l’idéologie islamique salafiste maintiendrait les gens éloignés de tout engagement politique. Finalement, cela lui a éclaté à la figure.

L’histoire est similaire dans l’ensemble de la région. Les Etats-Unis eux-mêmes ont favorisé le fondamentalisme islamique contre le nationalisme arabe et la gauche depuis les années 1950, jusqu’à ce que cela finisse par leur éclater à la figure. Afin de battre le nassérisme, Sadate relâcha de prison les membres des Frères musulmans et les laissa s’organiser. Ils ont été tolérés comme parti de masse sous Moubarak, bien qu’ils aient été placés sous surveillance policière étroite. En écrasant la gauche à l’aide des forces islamiques fondamentalistes, les Etats-Unis et les régimes de la région ont produit les conditions de la montée de l’opposition au sein de ces forces.

Ajoutons à cela que lorsque le soulèvement syrien débuta, le régime Assad fit tout ce qu’il put pour empêcher le développement le potentiel laïc, plus exactement non confessionnel. C’était effectivement la menace principale aux yeux du régime. Il a écrasé le mouvement avec la plus grande brutalité, emprisonnant des dizaines de milliers de personnes, principalement des jeunes, qui étaient la force organisatrice et le fer de lance du soulèvement.

Parallèlement, ainsi que cela a été documenté dans de nombreux articles et livres, le régime a relâché de ses prisons les djihadistes qu’il détenait après les avoir utilisés en Irak. La mise en liberté de ces djihadistes était une opération machiavélique du régime afin d’accomplir la prophétie auto-réalisatrice qu’il propageait depuis le premier jour : l’affirmation selon laquelle que le soulèvement n’était rien d’autre qu’une conspiration djihadiste. Le régime a tout fait pour créer les conditions d’essor du fondamentalisme islamique en Syrie afin de modifier les traits du soulèvement.

Au même moment, le régime dépendait de manière croissante des alliés régionaux du Liban (Hezbollah), de l’Irak (gouvernement chiite) et de l’Iran pour sa défense, lesquels ne sont pas moins fondamentalistes islamiques que la majorité des forces islamistes syriennes opposées à Assad. Ceux qui prétendent que le régime syrien est « laïc » négligent totalement ce fait manifeste qui heurte de front leurs affirmations.

Début 2012, Al-Qaida est apparu en Syrie sous le nom de Front Al-Nosra, avec une forte implication de sa section irakienne, le prétendu Etat islamique d’Irak (EII), au sein duquel d’anciens membres du parti Baas d’Irak, le frère ennemi du parti Baas syrien au pouvoir, jouaient un rôle crucial.

Lorsqu’ils ont décidé de fusionner Al-Nosra avec l’EII sous le nom d’Etat islamique d’Irak et de Syrie (al-Sham, c’est-à-dire la Grande Syrie) connu sous le nom d’EIIS ou EIIL (L pour Levant) [ISIS ou ISIL selon l’acronyme anglais], les Irakiens ont provoqué une rupture aussi bien avec une partie des Syriens qui continuèrent en tant qu’Al-Nosra qu’avec Al-Qaida à l’échelle internationale. C’était un développement très favorable pour Assad et ses acolytes. L’EIIL s’affrontait bien plus souvent à l’opposition à son régime qu’à ses troupes.

La vérité est la suivante : l’EI [Daech] est « l’ennemi préféré » du régime Assad car il suscite tant de répugnance en Occident qu’il est le meilleur argument du régime lorsqu’il tente de séduire les puissances occidentales pour qu’elles opèrent un changement d’attitude envers lui. La manière dont le régime syrien fait tout son possible, avec l’aide russe [accentuée dès septembre 2015 entre autres par des bombardements], pour pousser l’Occident à le soutenir au nom du combat contre l’EI est aujourd’hui tout à fait claire.

Une fraction croissante des élites des puissances occidentales – on peut même y repérer des réactionnaires du type Donal Trump ou Marine Le Pen et ses semblables – prône précisément cela. Elles appellent à une alliance avec Assad et Poutine.


Observant la Syrie d’aujourd’hui, des critiques affirment que toutes les forces sur le terrain sont contre-révolutionnaires. Cela est-il exact ? Les combattants sur le terrain ne sont-ils pas dans leur grande majorité des Syriens qui combattent la dictature ?

En effet, ils le sont. Mais l’un des aspects complexes de la situation dans la région est qu’il n’y a pas une opposition binaire classique révolution-contre-révolution. Nous sommes face à un triangle de forces. D’un côté, un pôle révolutionnaire constitué d’un bloc de forces sociales et politiques représentant les aspirations des travailleurs, des jeunes et des femmes qui se sont soulevés contre l’ancien régime et qui aspirent à une société différente et progressiste.

Néanmoins, d’un autre côté, se trouvent non pas un mais deux camps contre-révolutionnaires. L’un d’eux est constitué par le camp de l’ancien régime, la contre-révolution classique. Le second, pour les raisons historiques que j’ai déjà mentionnées, est constitué par des forces réactionnaires de caractère religieux, lesquelles ont été initialement encouragées par les anciens régimes comme contrepoids face à la gauche, mais elles se sont développées et retournées contre ces régimes. Dans les deux cas il s’agit de forces contre-révolutionnaires dans le sens que leurs intérêts fondamentaux ainsi que leurs programmes s’opposent frontalement aux aspirations du pôle révolutionnaire qui lutte pour un changement social, économique et démocratique.

Lorsqu’ils ont accédé au pouvoir en 2011, les Frères musulmans en Egypte [2012] et Ennahdha en Tunisie incarnaient une autre version de la contre-révolution. Washington était convaincu qu’elle fonctionnerait mieux que l’ancien régime. Les deux formations ont continué les politiques sociales et économiques des anciens régimes.

Le seul changement qu’ils tentèrent de mettre en œuvre portait sur une « islamisation » des institutions – ou, plus exactement, l’approfondissement de l’islamisation des institutions en Egypte, car sous Sadate et Moubarak celle-ci était déjà bien entamée. Des tensions entre ceux-ci et l’ancien régime sont nées lorsqu’ils ont tenté d’affirmer leur contrôle sur l’appareil d’Etat. C’est l’arrière-fond du coup d’Etat de 2013 en Egypte.

Existe ainsi dans l’ensemble de la région deux camps contre-révolutionnaires rivaux ainsi qu’un pôle révolutionnaire. La faiblesse pratique et/ou politique de ce dernier a permis à la situation de se développer en un affrontement plus bipolarisé entre les deux camps contre-révolutionnaires, tandis que le pôle révolutionnaire était lui-même marginalisé.

La Syrie constitue le cas le plus extrême. Le soulèvement de 2011 possédait un immense potentiel progressiste, autant si ce n’est plus que dans d’autres pays de la région en raison de la diffusion plus importante d’idées de gauche et progressistes au sein de la population syrienne – plus qu’en Egypte, mais moins qu’en Tunisie. Ce potentiel ne s’est toutefois pas matérialisé sous une forme organisationnelle. Des réseaux virtuels sur Internet sont excellents lorsqu’il s’agit d’organiser des manifestations et des rassemblements, mais ils ne peuvent se substituer à un réel réseau organisationnel.

A cela il faut ajouter l’implication très active du bastion régional de la contre-révolution que représentent les monarchies pétrolières du Golfe, lesquelles firent tout leur possible pour renforcer la composante islamique fondamentaliste de l’opposition syrienne aux dépens de tout le reste, car un véritable soulèvement démocratique est une menace sérieuse autant pour eux que pour Assad. En un certain sens, ils entraient en compétition avec le régime Assad dans la promotion de la composante islamique fondamentaliste de l’opposition au détriment de sa frange démocratique laïque.

Le résultat final en Syrie est effectivement une situation dominée par un affrontement entre deux forces contre-révolutionnaires : d’un côté le régime et ses alliés, de l’autre une opposition armée au sein de laquelle les forces dominantes soutiennent des perspectives politiques profondément en contradiction avec les aspirations progressistes initiales du soulèvement telles qu’elles étaient exprimées en 2011. Il est aussi exact de dire qu’il y a des forces d’opposition armées qui sont moins réactionnaires, bien qu’il soit difficile de les qualifier de progressistes.

Un fait plus important est qu’une bonne partie de ceux qui ont rejoint les groupes armés fondamentalistes islamiques ne l’ont pas fait pour des raisons idéologiques mais parce qu’ils pouvaient y recevoir des salaires, cela dans un contexte de détérioration rapide des conditions de vie en raison de la guerre. C’est un facteur clé y compris dans le développement de l’EIIL, ce qui lui a permis de recruter plusieurs milliers de combattants.

Cela dit, le potentiel qui s’est exprimé en 2011 n’a pas été écrasé, il est plutôt marginalisé politiquement. Nombreux sont ceux représentant ce potentiel à avoir quitté le pays pour l’exil parce que, d’un côté, ils sont radicalement opposés au régime et sont menacés par celui-ci et, de l’autre, parce qu’ils constatent la prolifération des forces réactionnaires, lesquelles sont aussi dangereuses pour eux.

La plupart de ceux qui ont survécu et qui n’ont pas fini en prison ont quitté le pays. Ces milliers d’activistes qui incarnaient le potentiel démocratique et progressiste du soulèvement de 2011 – qui sont aujourd’hui en exil – constituent une raison d’espoir en l’avenir.

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Kerry-Lavrov en mai 2013. Préparation de l’enjambement de la « ligne rouge » en août 2013

Pour l’instant, néanmoins, le mieux que l’on puisse espérer est qu’un terme soit apporté à cette terrible dynamique de ce « choc des barbaries » [voir l’ouvrage de G. Achcar, Le choc des barbaries, Ed. Complexes 2002, 10/18 2004], ainsi que je l’ai nommée dans le sillage des attentats du 11 septembre 2001, avec, à une extrémité le régime barbare d’Assad et, de l’autre, le barbare EIIL, ce dernier étant à l’origine un produit de la barbarie « mère » représentée par l’occupation américaine de l’Irak. La guerre civile, la destruction de la Syrie et le massacre de sa population par un régime doivent arriver à leur terme dans des conditions qui permettent aux réfugié·e·s de revenir d’exil ou des déplacements à l’intérieur du pays dans leurs villes natales [la moitié de la population syrienne est déplacée soit dans des camps de réfugié·e·s à l’extérieur du pays, soit en divers endroits à l’intérieur du pays]. C’est aujourd’hui la chose la plus urgente.

Il n’existe pas, en ce moment, une quelconque perspective progressiste. Quiconque pense autrement rêve. En l’absence de telles possibilités, le mieux qui puisse arriver c’est qu’il soit mis fin à la détérioration continue provoquée par la guerre. Pour que la guerre se termine, un certain type de compromis entre un élément du régime et l’opposition est nécessaire. Mais pour que cela se produise, Assad doit partir, car aucun compromis réalisable, aucune fin au conflit n’est possible si Assad reste en place.

Par leur soutien à Assad, la Russie et l’Iran bloquent la possibilité d’un compromis. Depuis 2012, l’administration Obama déclare « nous ne prônons pas un changement de régime en Syrie, mais nous pensons qu’Assad devrait se retirer afin qu’un compromis entre le régime et l’opposition puisse voir le jour. »

Obama favorisait ce qu’il appelait une « solution yéménite ». Au Yémen, le président [Ali Abdallah Saleh] a accepté de quitter ses fonctions et de remettre le pouvoir au vice-président [Abd Rabbo Mansour Hadi en février 2012] et le régime est resté le même. En lieu est place, un gouvernement de coalition entre l’opposition et le régime, à l’exception du clan du président, a été mis en place. Comme nous le savons, celui-ci n’a pas duré longtemps, mais, en 2012, il était considéré par Obama comme le modèle à suivre en Syrie, ce qui est toujours le cas.

L’Iran et la Russie, en revanche, craignent que le clan Assad s’en aille, ce qui pourrait désorganiser l’ensemble d’un régime devenu passablement chancelant, et ils auraient beaucoup à perdre car la Syrie est l’un de leur Etat allié clé dans la région. Ils empêchent donc tout progrès en direction d’un compromis négocié. Un tel compromis serait certes loin d’être un idéal.

Mais sans un arrêt de la guerre, aucun renouveau du potentiel progressiste et démocratique tel qu’il est apparu lors du soulèvement de 2011 n’est possible. Le potentiel existe encore : si la guerre cesse et que les questions sociales et économiques reviennent sur le devant de la scène, les gens s’apercevront de la futilité des deux camps, lesquels n’ont aucune solution à apporter aux problèmes du pays.


Certains prétendent que si Assad devait quitter le pouvoir, l’EI et Al-Nosra prendraient la suite. Tu affirmes au contraire que l’éviction d’Assad hâterait la lutte pour la libération.

En effet. La raison principale qui permet à Al-Nosra et l’EI de se développer réside dans la présence persistante du régime Assad. C’est, en premier lieu, la barbarie du régime Assad dans sa répression du soulèvement qui a créé le terreau permettant la croissance d’Al-Qaida et de l’EI en Syrie.

Il n’existait pas de masses disponibles, attendant de rejoindre de tels groupes cinglés. Les gens ont fini par trouver en eux une réponse appropriée aux atrocités commises par le régime aussi bien que contre le chaos dominant. L’EIIS a joué là-dessus, imposant un ordre religieux totalitaire qui fournit des services sociaux de type étatique. C’est la raison pour laquelle il s’est baptisé Etat islamique.

La seule voie réalisable pour se débarrasser de l’EIIS et d’Al-Qaida consiste à supprimer les causes qui ont conduit des gens à rejoindre ces groupes. Lorsque les Etats-Unis ont tenté d’écraser Al-Qaida en faisant usage de la force pure lors de la bataille et des massacres à Falloujah en Irak [en 2004], ils ont échoué lamentablement. Ce n’est que lorsqu’ils ont changé de stratégie et donné un rôle de protagoniste aux tribus arabes sunnites au moyen de fonds et d’armes qu’ils sont parvenus à marginaliser Al-Qaida [par le biais du mouvement dit « du Réveil », Sahwa].

Al-Qaida devenu EIIS est ensuite arrivé à reprendre le contrôle sur de larges parties de l’Irak au cours de l’été 2014 parce que le gouvernement confessionnel [chiite] de Nouri Al-Maliki [2006-2014, puis vice-président], soutenu par l’Iran, a recréé les conditions d’un mécontentement des Arabes sunnites d’Irak qui avaient permis à Al-Qaida de se développer à l’origine sous l’occupation américaine. C’est la raison pour laquelle la plupart des Arabes sunnites d’Irak craignaient paradoxalement l’évacuation américaine d’Irak en 2011. Par une ironie de l’histoire, ils en sont arrivés à voir les troupes américaines comme une protection contre le gouvernement confessionnel chiite de Maliki.

Il est nécessaire de supprimer les conditions du mécontentement confessionnel arabe sunnite en Syrie pour pouvoir mettre un terme à l’attraction sectaire d’Al-Nosra, de l’Etat islamique et d’autres forces fondamentalistes. Pour cela, la première condition est le retrait du pouvoir du clan Assad, car il est rejeté par une majeure partie de la société syrienne.


Venons-en à la géopolitique et aux Etats-Unis. Comment décrirais-tu la réponse américaine à ces soulèvements ?

C’est une fois de plus une dimension sur laquelle la gauche réagit par inertie. Nombreux sont ceux qui ne parviennent pas à saisir que l’expérience irakienne a été un désastre décisif. Il s’agit en réalité du plus important désastre dans l’histoire de l’impérialisme américain. D’un point de vue stratégique, il est même pire que le Vietnam.

Les gens ne parviennent pas à comprendre qu’après George W. Bush [2001-2009], l’administration Obama n’est plus impliquée dans l’entreprise des changements de régime. Le slogan d’Obama face aux soulèvements arabes de 2011 était « transition dans l’ordre » et non « changement de régime ». Il souhaitait préserver les régimes au moyen de changements limités au sommet qui permettraient une transition douce sans une perturbation fondamentale de régime.

Cela s’applique y compris à la Libye. L’intervention sous direction américaine en Libye était une tentative de cooptation le soulèvement libyen et de le piloter vers une transition négociée avec le fils de Kadhafi [Saïf al-Islam], le rejeton du clan chéri par l’Occident. Ils ont tenté cela jusqu’au dernier moment, mais ils ont lamentablement échoué parce que l’insurrection à Tripoli a abouti à l’effondrement du régime.

C’est pourquoi la Libye est devenue un désastre supplémentaire du point de vue de l’impérialisme américain et un argument de plus contre tout « changement de régime » qui comprendrait un démantèlement de l’Etat, ainsi que cela s’était produit auparavant en Irak. C’est pourquoi le gouvernement américain n’a jamais dit qu’il souhaitait un renversement du régime en Syrie. Ils se sont limités à dire que Bachar el-Assad devait se retirer afin de permettre une transition négociée.

Ils veulent que l’homme s’en aille, avec un régime qui reste en place. Les Etats-Unis ont été confrontés au soulèvement arabe de 2011 alors qu’ils se trouvaient en fait au point le plus bas de leur hégémonie régionale depuis 1990. Au cours de cette même année 2011, ils ont évacué l’Irak sans avoir atteint aucun des objectifs impérialistes clés fixés lors de l’invasion.

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Sarkozy sous la tente de Kadhafi… à Tripoli le 25 juillet 2007 : la vente d’armes se prépare sous la tente

L’intervention en Libye a pu se faire également grâce au feu vert russe. Autant la Chine que la Russie se sont abstenues au Conseil de sécurité de l’ONU. Elles auraient pu opposer un veto à l’intervention, mais elles ne l’ont pas fait. A la différence de Kadhafi, cependant, le régime syrien est considéré par la Russie comme un allié important alors que Kadhafi avait, dans les dernières années, modifié ses rapports, devenant un bon ami de Washington, Londres, Paris [réunion avec Sarkozy en décembre 2007, sa tente étant dans les jardins de l’Hôtel Marigny] ainsi que de l’Italie de Berlusconi.

En ce qui concerne la Syrie, Washington n’a jamais envisagé sérieusement une intervention militaire directe. A un moment donné, en [août] 2013, Obama s’est empêtré dans sa propre « ligne rouge » sur la question de l’utilisation d’armes chimiques. Il a été très soulagé par le compromis avec Assad que la Russie lui avait offert. Dans l’ensemble, la situation est bien plus complexe que la logique simpliste « l’ennemi de mon ennemi est mon ami » qui façonne une bonne partie de la gauche « anti-impérialiste » aux réactions pavloviennes.


Si les Etats-Unis et la Russie s’accordent quant au maintien du régime syrien, quel est donc le nœud de leur désaccord ?

Le désaccord porte, bien sûr, sur la question Assad. Jusqu’à maintenant la Russie s’agrippe à lui parce qu’ils estiment que le clan Assad est la seule garantie de leur domination sur la Syrie. La Russie n’est pas moins impérialiste que les Etats-Unis, et elle est même plus brutale si l’on se souvient ce qu’elle a fait en Tchétchénie malgré le fait qu’elle fasse partie de la Fédération de Russie (l’équivalent de l’un des Etats des Etats-Unis).

En ce qui concerne les standards sociaux, le régime russe a une orientation de droite néolibérale, y compris plus affirmée que les normes encore en vigueur aux Etats-Unis. L’impôt forfaitaire sur le revenu est de 13% en Russie alors que la limite est de 40% pour les impôts fédéraux aux Etats-Unis, sans compter les impôts locaux. L’impôt sur les entreprises russes est de 20% alors qu’il est de 35% aux Etats-Unis, une fois encore sans compter les impôts locaux. Le républicain le plus acharné rêverait d’implanter quelque chose de semblable aux Etats-Unis.

Poutine joue également la carte religieuse en amenant l’Eglise orthodoxe russe à bénir son intervention en Syrie comme Guerre sainte. L’opinion de certaines personnes de gauche, qui vivent dans une autre dimension temporelle et sont convaincues que la Russie est la poursuite de l’Union soviétique et que Vladimir Poutine est l’« héritier de Vladimir Lénine », est passablement grotesque.

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Base navale de Tartous


Mais quels sont les intérêts impérialistes de la Russie en Syrie ?

La Syrie est un pays où la Russie possède une base aérienne et une base d’entretien de navires de guerre [seule ouverture sur la Méditerranée]. La Russie réagit de la même manière que Washington l’aurait fait envers tout pays où se trouvent des bases semblables. Le régime Assad est l’allié stratégique le plus étroit de Moscou dans la région.

Cela permet aussi à Poutine de dire à tous les dictateurs : « Vous pouvez compter sur moi pour vous protéger contre les soulèvements populaires, bien plus que sur Washington. Comparez mon soutien à Assad avec l’abandon de Moubarak par les Etats-Unis. » C’est pourquoi Poutine est devenu un tel ami du nouveau dictateur d’Egypte, Sissi.


Poutine souhaite donc améliorer son rôle impérialiste dans le monde arabe ?

Les actions de Moscou sont fondées sur la même logique que celles de Washington. La Russie considère la Syrie comme une ressource stratégique de la même manière que les Etats-Unis voyaient le Vietnam par le passé, ou tout régime que Washington était disposé à soutenir par le biais d’une intervention militaire directe.

Actuellement, cependant, Poutine est plus enclin à recourir à une intervention militaire directe que ne l’est Obama. L’impérialisme américain est toujours affecté par l’héritage du « syndrome vietnamien », qui a été en fait ravivé suite au terrible échec en Irak, même si les Bush, père et fils, pensaient parvenir à s’en débarrasser.

Poutine en tire avantage en se montrant plus décidé que Washington sur la Syrie en soutenant pleinement le régime Assad alors que le soutien que les Etats-Unis apportent à l’opposition syrienne ne peut se comparer en aucune mesure. Le soutien de Washington à l’opposition est plus une matière à plaisanteries qu’autre chose. Alors que Moscou et Téhéran fournissent un soutien total, y compris par un fort engagement de combattants par « procuration » de la part de l’Iran.


Le royaume saoudien et les autres monarchies du Golfe se sont montrés enthousiastes dans la destruction des soulèvements. Le coup de Sissi en Egypte n’aurait pas été possible sans le plein soutien saoudien. Les Saoudiens seront-ils capables de jouer ce rôle longtemps ? Quelles sont les perspectives de changement dans les pays du Golfe ?

Il s’agit là en effet d’un problème majeur. Le Royaume saoudien a toujours été une pièce maîtresse de la réaction dans la région. C’est le rôle qu’il joue depuis sa création car il a toujours été l’Etat le plus réactionnaire de la planète. Si on considère que l’Etat islamique est bien un Etat, il y a là un concurrent des Saoudiens sous cet angle. Ils ont un grand nombre de traits communs et partagent une histoire similaire à l’exception qu’ils ont été créés par des moyens très différents à un siècle de distance.

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Début des bombardements sur le Yémen par la monarchie des Saoud, mars 2015

Le Royaume saoudien est un bastion réactionnaire majeur de la région, mais sa capacité à jouer un rôle militaire direct tient plus à son environnement proche, le Golfe. Il a joué un rôle clé en aidant la monarchie du Bahreïn à réprimer le soulèvement dans ce pays. Au Yémen, l’Arabie saoudite intervient aux côtés du gouvernement de coalition issu du compromis yéménite de novembre 2011, en opposition au président déposé Ali Abdullah Saleh, allié actuellement avec les Houthis. Fondamentalement, il s’agit là d’un autre affrontement entre deux camps contre-révolutionnaires, comme nous en avons déjà discuté.

En Syrie, le régime saoudien joue un rôle, mais principalement par le biais du financement et non par une intervention directe. Pour les populations de toute la région, c’est une « malchance » terrible que les Al Saoud aient pris – et ont été appuyés – la tête d’un pays qui s’est révélé posséder les plus vastes réserves de pétrole du monde. Cela leur assure des moyens extraordinaires, qu’ils utilisent depuis des décennies en aidant leur suzerain américain et en diffusant leur idéologie fondamentaliste profondément réactionnaire.

De bien des façons, il n’est pas possible de comprendre la force du fondamentalisme dans le monde islamique contemporain si on ignore le facteur crucial que constitue le Royaume saoudien dans son développement. Sur le long terme, cet obstacle majeur ultra-réactionnaire doit disparaître afin que les processus révolutionnaires dans la région puissent déboucher sur une perspective progressiste.

Les deux pôles de la contre-révolution dans la région arabe sont soutenus par des forces rivales : les Etats-Unis et la Russie, les monarchies du Golfe et l’Iran. N’oublions pas que l’Iran est également un régime islamique fondamentaliste, bien que d’un autre genre. Le processus révolutionnaire arabe fait face à toutes ces forces.


Si l’on considère les quantités d’argent à disposition, il semble sans espoir que l’Arabie saoudite puisse changer. Je me demandais comment tu évaluais les perspectives de changement dans ce pays.

Ils disposent certes d’énormément d’argent, mais il y a néanmoins beaucoup de pauvreté au Royaume saoudien. Le paradoxe d’un Etat si riche ayant une telle pauvreté – parmi ses ressortissants, sans même parler des migrant·e·s – produit de profonds mécontentements contre la monarchie.

L’expression la plus rudimentaire d’opposition à la monarchie a consisté jusqu’à maintenant à faire de la surenchère par rapport à sa propre marque d’ultra-fondamentalisme, connue sous le nom de wahhabisme. C’était le cas lors de l’assaut de 1979 contre la Mosquée de La Mecque [des islamistes opposés à la monarchie ont pris en otage les personnes présentes dans la mosquée, il y a eu plusieurs dizaines de morts] et plus récemment avec Al-Qaida. Tout le monde sait que 15 des 19 attaquants du 11 septembre 2001 étaient de nationalité saoudienne. Un grand nombre de membres d’Al-Qaida étaient, et le sont encore, de nationalité saoudienne.

Une telle opposition est la seule qui soit arrivée à se développer en Arabie saoudite, précisément parce qu’elle pouvait œuvrer à l’intérieur de l’idéologie du régime, tandis qu’il est bien plus difficile qu’une opposition progressiste puisse s’y développer, sans même parler d’une opposition féministe ou chiite.

Un potentiel progressiste dans le royaume existe cependant, il explosera tôt ou tard, de la même manière que ce qui s’est produit dans les autres pays de la région. Après tout, le shah d’Iran disposait d’un régime très répressif, que beaucoup pensaient à l’abri de l’effondrement.

Nous avons pourtant vu comme la vague révolutionnaire qui débuta en Iran à la fin des années 1970 est rapidement parvenue à mettre à bas le régime du shah. Les régimes éternels n’existent pas, et le régime saoudien, basé sur une oppression terrible, d’énormes inégalités ainsi que sur un traitement effroyable des femmes, n’en est certainement pas un.


En connaissant ta familiarité avec la gauche radicale dans le monde arabe, es-tu optimiste quant aux perspectives de la révolution arabe ? Est-il juste de dire que le succès de la révolution arabe repose en dernière instance sur un succès de la mobilisation des travailleurs ?

Pour résumer ce dont nous discutons depuis le début de notre conversation, je reste plein d’espoir, même si je ne me qualifierais pas d’optimiste. Il y a une différence qualitative. L’espérance est la conviction qu’il y a toujours un potentiel progressiste. L’optimisme est la croyance que ce potentiel gagnera.

Je ne parie pas sur sa victoire, car je sais combien difficile est la tâche, ce d’autant plus lorsque, dans de nombreux pays, la construction de directions progressistes alternatives doit se faire presque à partir de zéro. La tâche est titanesque, immense, mais elle n’est pas impossible. Personne ne s’attendait à un soulèvement progressiste aussi impressionnant que celui de 2011.

Le processus révolutionnaire sur le long terme dans la région se mesure en décennies, pas en années. A partir d’une perspective historique, nous nous trouvons encore dans ses phases initiales. Cela devrait être un encouragement majeur pour engager des actions intensives dans la construction de mouvements progressistes à même d’en prendre la tête. L’alternative : poursuivre la descente dans la barbarie ainsi qu’un effondrement général de l’ordre régional dans une espèce de chaos horrible que nous voyons déjà se développer dans certains pays.

Quant aux travailleurs, lorsque je parle de directions progressistes, il va sans dire pour moi que le mouvement des travailleurs devrait être une partie clé de celles-ci. C’est pourquoi les pays où le potentiel le plus important sous cet aspect, comme la Tunisie et l’Egypte, devraient indiquer la voie. Nous pourrions ensuite assister à un effet boule de neige.

N’oublions pas que le monde arabe n’est pas situé sur une autre planète. Il s’insère dans un contexte mondial, très proche de l’Europe. Ainsi, le développement de la gauche radicale en Europe peut aussi avoir une grande influence sur le développement de son équivalent dans le monde arabe.

(Article publié le 17 décembre 2015 sur le site de la revue américaine Jacobin. Traduction A l’Encontre)


Source : A l’encontre

Auteur.e

Gilbert Achar

est professeur au SOAS (Université de Londres). Il a publié dernièrement, en français, Le peuple veut (février 2013), Marxisme, orientalisme et cosmopolitisme (6 mai 2015), Les Arabes et la Shoah (2009).


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