Procès d’un homme exemplaire

7 janvier 2014 par Sabine Schrader


C’est une histoire somme toute banale que nous conte le dernier livre d [1] : celle d’un homme au-dessus de tout soupçon, à l’image de tant d’autres, de ces directeurs d’institutions internationales que la fonction rend irréprochables. Mais c’est surtout le récit d’une impunité quasi totale, où la malhonnêteté, l’enrichissement personnel et les conflits d’intérêt sont monnaie courante.

L’homme s’appelle Jacques de Groote. Directeur exécutif de la Belgique à la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
et au Fonds monétaire international FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

Cliquez pour plus.
(FMI) de 1973 à 1994, il collectionne les reconnaissances : médailles, postes de professeur d’économie aux facultés universitaires de Namur, à l’UCL, maître de conférence... Il a fait la une de l’actualité en mai dernier, pour s’être retrouvé poursuivi par la justice suisse pour blanchiment d’argent aggravé, escroquerie et faux sur les titres. Dès 1990, le Wall Street Journal dénonçait les conflits d’intérêt dans lesquels Jacques de Groote était impliqué. En 2013, la justice suisse l’a jugé pour sa participation à la privatisation frauduleuse de la mine tchèque MUS. Il est condamné à deux ans de prison avec sursis et doit payer une amende de 200 000 francs suisses. Il va en appel du jugement.

UN PAVÉ DANS LA MARE

Cette condamnation par la justice suisse est l’occasion de se pencher sur le passé d’un homme à l’apparente brillante carrière. Dans les années 60, Jacques de Groote est présent à la table des négociations menant à l’indépendance du Congo, alors qu’il est déjà assistant exécutif de la Belgique auprès du FMI puis à la Banque mondiale. Mobutu y est présent aussi. Quelques années plus tard, alors que Patrice Lumumba a été assassiné et que Mobutu a pris le pouvoir avec le soutien de la Belgique dont il sert les intérêts, on retrouve Jacques de Groote conseiller économique du gouvernement Mobutu. C’est le début d’une catastrophe économique pour le jeune Zaïre, qui se voit contraint de rembourser une dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
qui avait été contractée par la Belgique pour investir dans ses colonies dix ans plus tôt. Une politique de l’appauvrissement programmé appuyée par Mobutu, dont on se souvient de la fortune personnelle réalisée en servant les intérêts de la Belgique, mais aussi ceux des Etats Unis. Cette politique de l’endettement durera tout au long des années 70 avec la complicité du FMI et ne prendra fin qu’à la chute du mur de Berlin, lorsque le régime de l’homme fort de Kinshasa perd de son intérêt pour les Etats-Uniens.

LE GÉNOCIDE RWANDAIS ACCÉLÉRÉ PAR LE FMI ?

A l’instar du Congo, le Rwanda, qui pourtant n’avait aucune dette jusqu’au début des années 80, se retrouve contraint de rembourser des prêts octroyés par la Banque mondiale dont le principal but est d’enrichir le régime dictatorial du général Habyarimana. Jacques de Groote, alors conseiller auprès du gouvernement rwandais, va intervenir en faveur d’une dévaluation Dévaluation Modification à la baisse du taux de change d’une monnaie par rapport aux autres. du franc rwandais qui va servir les intérêts de son ami le baron Van den Brande, propriétaire d’une mine au Rwanda. Résultat : le prix des exportations s’effondre alors que celui des importations monte en flèche. La politique du FMI de prêts massifs au Rwanda sur fond d’effondrement des cours du thé, du café et de l’étain va avoir des conséquences dramatiques sur la population. Des centaines de petits producteurs font faillite et deviennent des recrues potentielles pour une armée qui embauche massivement. L’argent des prêts fourni par le FMI est investi dans d’énormes dépenses militaires, sur lesquelles, selon Eric Toussaint, l’institution a fermé les yeux. Et l’auteur de dénoncer une aide indirecte à un régime qui préparait un génocide.

JACQUES DE GROOTE, SYMBOLE D’UNE CERTAINE ÉLITE

Au-delà de la figure de Jacques de Groote, la cible de l’ouvrage d’Eric Toussaint est double : d’une part, il dénonce l’impunité de certains personnages qui, sous le couvert de fonctions au sein d’organismes internationaux, sont prêts à s’enrichir personnellement sur le dos de populations entières. Et il souligne, d’autre part, la scandaleuse toute-puissance de quelques États et de sociétés privées internationales que ces exactions arrangent puisqu’elles servent des enjeux politiques et économiques. L’exemple du Congo est édifiant, où le régime de Mobutu a été soutenu par la Belgique mais aussi par les États-Unis sur fond de guerre froide. Et malgré une mise en examen pour escroquerie dans la privatisation de mines en Tchéquie, l’actuel directeur exécutif pour la Belgique au sein de la Banque mondiale, Gino Alzetta, ne voit rien de répréhensible dans le comportement de Jacques de Groote. Pourtant, la justice suisse a gelé 660 millions de francs suisses sur une centaine de comptes…

Comme le conclut Jean Ziegler dans la post-face de l’ouvrage : « Les États-Unis, la France, la Belgique, l’Angleterre, la Suisse et bien d’autres États occidentaux abritent à l’intérieur de leurs frontières des démocraties réelles, vivantes, respectueuses des libertés, (…) Mais dans leurs empires néo-coloniaux, face aux peuples périphériques qu’elles dominent, ces mêmes démocraties occidentales pratiquent ce que Maurice Duverger appelle le fascisme extérieur (…) les démocraties occidentales pratiquent le génocide par indifférence.(...) les peuples des pays pauvres se tuent au travail pour financer le développement des pays riches. Le Sud finance le Nord (...) le plus puissant des moyens de domination du Nord sur le Sud est aujourd’hui le garrot de la dette. »

Source : article publié dans le magazine du CNCD-11.11.11 dlm, Demain le monde, n°23, janvier - février 2014.



Notes

[1’Eric Toussaint, [[Docteur en sciences politiques de l’université de Liège et de Paris VIII, Eric Toussaint est le fondateur et président du Comité pour l’annulation de la dette du Tiers-Monde. Membre d’Attac, il est également l’auteur de plusieurs ouvrages dont AAA, Audit Annulation Autre politique, coécrit avec Damien Millet. Il s’est plusieurs fois penché sur le rôle du FMI et la Banque mondiale, notamment avec 60 questions, 60 réponses sur la dette, également avec Damien Millet. Avec Procès d’un homme exemplaire, il pose une nouvelle fois la question de la pertinence des politiques menées par ces institutions, en s’attachant à leur rôle pendant le règne de Mobutu et le génocide rwandais. Une question plus que jamais d’actualité car, comme l’a récemment avancé l’auteur, elle concerne également la façon dont l’Europe et la Banque centrale européenne gèrent la crise, en imposant des politiques d’austérité qui rappellent les plans d’ajustements structurels imposés aux pays endettés du tiers monde.