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Maroc. Taza ou l’échec de Mohammed VI

8 février 2012 par Salaheddine Lemaizi

Pour la deuxième fois en un mois, Taza (Nord-est du pays à 409 km de Casa) subit une répression atroce de la part de l’appareil répressif de l’Etat. Au cœur des revendications des habitants, l’emploi décent et la baisse des factures d’eau et de l’électricité. Des doléances sociales que l’Etat affronte avec une violence inouïe, dissimulant ainsi l’échec de son modèle de développement néolibéral.

Voulant soigner sa communication, la nouvelle ère n’a pas lésiné sur les moyens. Les Jeune Afrique, Paris Match, Le Point, L’Express & Co ont ouvert leurs pages pour aider le régime marocain à fabriquer une image séduisante à son chef, le roi Mohammed VI. Ces services sont, souvent, généreusement récompensés en publicités ou en séjour dans les raids de Marrakech |1|. Ainsi, après le « Le Roi des pauvres », nous avons eu droit à des petites phrases pour redorer le blason du chef absolu de l’Etat marocain. « Taza avant Gaza » est l’une des plus célèbres phrases soufflées par le Cabinet royal marocain à la revue Jeune Afrique qu’elle a publiée en 2006 |2|. Ironie du destin, Taza fait tomber un mythe.

Échec au roi

Cette « maxime » résume « la philosophie » de l’actuel souverain marocain. Celle-ci consiste à privilégier le développement socio-économique du pays et surtout à visiter les coins les plus reculés du Maroc au lieu d’être présent diplomatiquement dans des dossiers comme la question israélo-palestinienne. « Taza avant Gaza », cette formule de communicants, pensée dans les opulents palais, est mise à nu devant le dénuement de Taza. Pauvres, les habitants de cette ville se sont révoltés et ils ont été…réprimés.

La fronde des Tazaouis commence le 4 janvier. Ce jour-là, les forces de l’ordre répriment un sit-in des diplômés chômeurs. Au même moment, des habitants des quartiers pauvres de la ville, dont El Qoucha, organisent un sit-in contre la cherté des factures de l’eau et de l’électricité. Cette action citoyenne subit le même sort. Solidaires, les deux groupes soutenus d’une partie de la jeunesse de la ville ripostent héroïquement aux forces de l’ordre. Les habitants voulaient exprimer, pacifiquement, leurs revendications et voilà qu’ils subissent une répression sans précédent dans cette ville réputée calme et sans histoire. C’est l’émeute. Des scènes dignes de l’Intifada palestinienne, balles en moins, sont visionnées sur Youtube |3|. La scène du jeune écrasé par une estafette des forces auxiliaires reste tragiquement célèbre sur le net marocain.

Makhzen arrogant et répressif

En toute objectivité, le premier responsable de ces événements c’est le gouverneur de la ville (représentant du roi et nommé par lui). Lors de la réunion avec des diplômés chômeurs, il aurait eu ces propos abjects à l’égard de ces militants : « Si vous tentez de faire un sit-in encore une fois devant le siège de la préfecture, je réduis vos crânes en poussière. Vous n’êtes pas des Sahraouis pour que je vous emploie dans la fonction publique |4|. Sortez de mon bureau ! ».

A ce moment-là, les habitants revendiquent le départ du gouverneur de la région, du maire de la ville et du directeur régional de l’Office national d’Eau et d’électricité, responsable de la hausse vertigineuse des factures.

Un mois après, c’est le même scénario qui se répète. Le Makhzen (régime) aveuglé par son arrogance sécuritaire provoque les habitants des quartiers pauvres de la ville. Le 31 janvier, la PJ kidnappe 5 jeunes qu’elle suspecte d’avoir incendier une estafette de la police le 4 janvier. Un acte qui met le feu aux poudres. Le 1er février, des sit-in se tiennent devant le tribunal local et la préfecture. La riposte de la police serait sanglante dans ce qu’on appelle le « Mercredi noir ». Entre la nuit du mercredi et du jeudi, la police et l’ensemble des forces du « désordre » sèment la terreur dans la ville.

Les maisons envahies, les jeunes torturés et embarqués et les femmes menacées de viols. En somme, un Ifni bis sous nos yeux et un régime arrogant plus que jamais. Le bilan est lourd : Plus d’une centaine de blessés du côté des habitants, une cinquantaine du côté des forces de sécurité et plus d’une vingtaine arrestations.

A cela s’ajoute la couverture médiatique HONTEUSE des événements de Taza. A lire l’agence officielle MAP et écouter les radios publiques et privées, on dirait que ce sont les Tazaouis qui tabassent à coup de matraques et de gazes lacrymos, les « pacifiques » forces du désordre. La réalité, c’est que Taza et ses habitants sont meurtris. Pendant ce temps, le Makhzen assiège la ville. Comme quoi tous les coups sont permis pour sauver le slogan « Taza avant Gaza » et ses artisans.

Marketing de la pauvreté

Le roi Mohammed VI qui a visité la ville en septembre 2008 a traduit son slogan par l’inauguration d’un centre social pour personnes âgées, un centre de qualification féminine et un foyer pour jeunes filles. Des infrastructures construites par sa royale Fondation Mohammed V pour la solidarité (300 millions de dirhams soit 27,16 millions d’euros). Ces inaugurations sociales comme toutes les autres que connaît le pays tout au long de l’année n’ont jamais résolu le problème de la pauvreté et de la précarité parmi les populations mais ils n’ont servi qu’à embellir l’image du souverain marocain. Des actes de charité qui cachent mal l’absence d’une réelle politique sociale. « Taza avant Gaza », les Fondations royales et l’Initiative nationale du développement humain ne sont qu’un marketing de la pauvreté au service du pouvoir en place.

La réalité des chiffres contredit tout le discours officiel sur le développement humain. Dans le cas de Taza, une ville de 150 000 habitants, le taux de pauvreté est de 9.9% |5| (la moyenne nationale en 2007 était de 9.5%) et le taux de vulnérabilité dans la population est de 20,1% (moyenne de 18%). Le taux de ce chômage dans la région de Taza-Al hoceima-Taounate, dont fait partie la ville, est de 17,9% (2010), alors que la moyenne nationale est de 13,7%.

Cette région est en queue de 16 régions marocaines en termes de production de richesse |6|. Sa contribution au PIB PIB Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. . On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre. ne dépasse pas 3,2%. Si le PIB régional par habitant au Maroc est de 23240 dirhams (2088 euros), pour la région de Taza-Al hoceima-Taounate, il ne dépasse pas les 12564 dirhams (1129 euros). De quel développement humain nous parle-t-il alors ?

Taza aujourd’hui, Safi, Youssofia, Ifni, Sefrou hier, ces révoltes populaires démontrent que ce bricolage social n’a jamais profité aux populations durant les douze dernières années. Sans tourner la page du néolibéralisme à la marocaine et passer à une politique de répartition des richesses juste, ces révoltes sociales continueront à faire trembler le régime. Entre-temps, Taza panse ses blessures.

La ville et ses habitants appellent notre solidarité…

Notes

|1| Sur les relations scandaleuses entre la classe politique française et ses médias avec le pouvoir marocain, lire le tout nouveau Paris-Marrakech : luxe, pouvoir et réseaux (éd. Calmann-lévy) de Jean-Pierre Tuquoi et Ali Amar.

|2| Lire le subliminal François Soudan sur : www.jeuneafrique.com/Article...

|3| Parmi ces vidéos : http://www.youtube.com/watch?featur...

|4| En raison du conflit du Sahara occidental, l’Etat emploie tous les diplômés de cette région. Ce qui crée une discrimination entre les Marocains du Nord et du Sud.

|5| Les chiffres de ce paragraphe sont tirés du site du HCP : http://www.hcp.ma/Indicateurs-provi...

|6| Les comptes régionaux de 2009 : http://www.hcp.ma/Les-Comptes-regio...

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