Maroc : Développement humain, beaucoup de bruit pour rien

9 octobre 2009 par Mimoun Rahmani


Le PNUD PNUD
Programme des Nations unies pour le développement
Créé en 1965 et basé à New York, le PNUD est le principal organe d’assistance technique de l’ONU. Il aide - sans restriction politique - les pays en développement à se doter de services administratifs et techniques de base, forme des cadres, cherche à répondre à certains besoins essentiels des populations, prend l’initiative de programmes de coopération régionale, et coordonne, en principe, les activités sur place de l’ensemble des programmes opérationnels des Nations unies. Le PNUD s’appuie généralement sur un savoir-faire et des techniques occidentales, mais parmi son contingent d’experts, un tiers est originaire du Tiers-Monde. Le PNUD publie annuellement un Rapport sur le développement humain qui classe notamment les pays selon l’Indicateur de développement humain (IDH).
Site :
(Programme des Nations Unies pour le Développement) vient d’éditer son rapport mondial sur le développement humain pour l’année 2009.

Ledit rapport classe le Maroc au 130e rang, loin derrière la Turquie, le Liban, la Jordanie, la Tunisie, l’Algérie, l’Egypte et la Syrie. Avec un IDH Indicateur de développement humain
IDH
Outil de mesure, utilisé par les Nations unies pour estimer le degré de développement d’un pays, et prenant en compte le revenu par habitant, le degré d’éducation et l’espérance de vie moyenne de sa population.
 
(Indicateur de Développement Humain) de 0,654, le Maroc présente un niveau de développement humain moyen, à cause en partie d’un taux d’alphabétisation de 55,61% et d’un taux de scolarisation de 61%.

Malgré la création de nombreuses institutions qui œuvrent dans le domaine social (Fond Hassan II pour le développement économique et social, Fondation Mohamed V pour la solidarité, ADS, ANAPEC), et 4 ans après le lancement de l’INDH (Initiative Nationale pour le Développement Humain) le Maroc ne fait même pas autant que le Botswana (125è) ou la Namibie (128è).

Le Gabon, classé en 2005 au 123è rang juste avant le Maroc a fait un grand effort et occupe actuellement la 103e place avec un taux d’alphabétisation de 60,1% et d’un taux de scolarisation de 86,2%. La Guinée Equatoriale, en guerre civile est au 118e rang et la Palestine sous occupation sioniste arrive au 110è rang !

Le développement humain est un concept plus vaste qui ne se limite pas au lancement de projets « sociaux », déjà programmés : construction d’une école ou élargissement d’une autre, constructions de logements pour les « démunis », ou d’une mosquée… Ni à la distribution de cartables aux écoliers, de draps dans les hôpitaux ou de bols de soupe pendant le mois de Ramadan.

Le développement humain implique une politique sociale globale : une infrastructure de base (dans tous les domaines), lutte contre la pauvreté et les inégalités, lutte contre le chômage et la précarité, éradication des bidonvilles et de logements insalubres, lutte contre la corruption… Sans oublier les avancées en matière de démocratie, et l’évolution en matière de technologie.

Revenons un peu à la théorie pour voir comment le PNUD appréhende le développement humain d’un pays.
Depuis 1990, l’indicateur de développement humain est calculé chaque année dans le but de déterminer les avancées générales des aspects fondamentaux du développement humain à l’aide d’un indicateur comprenant plusieurs éléments, et de procéder ainsi au classement des pays.
L’IDH est un indicateur composite qui mesure l’évolution d’un pays selon trois critères de base du développement humain : santé et longévité (mesurées d’après l’espérance de vie à la naissance), savoir (mesuré par le taux d’alphabétisation des adultes et le taux brut de scolarisation combiné du primaire, du secondaire et du supérieur), et un niveau de vie décent (mesuré par le PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
par habitant en parité du pouvoir d’achat en dollar US). 
Après normalisation des différentes variables qui le compose, l’IDH s’échelonne entre 0 et 1. La valeur de l’IDH pour un pays montre le chemin que ce dernier a déjà parcouru vers le maximum théorique de 1 et permet également les comparaisons internationales.

A partir de 1995, le PNUD introduit dans son rapport mondial deux nouveaux indicateurs composites qui ont, dès lors, permis de refléter les inégalités entre hommes et femmes en termes de développement humain. Il s’agit de l’ISDH (Indicateur Sexospécifique de Développement Humain) qui évalue les avancées du développement humain de base corrigées des inégalités entre hommes et femmes, et l’IPF (Indicateur de la Participation de la Femme) qui permet de mesurer les inégalités entre les hommes et les femmes sur le plan des opportunités économiques et politiques.
En 1997, le rapport mondial sur le développement humain a lancé le concept de pauvreté humaine, et un nouveau indicateur voit le jour : l’IPH Indicateur de pauvreté humaine
IPH
Depuis 1997, le Rapport du PNUD tente de mesurer la misère dans le Tiers-Monde, à travers un indicateur de la pauvreté humaine qui prend en considération d’autres critères que les revenus monétaires. Ces critères sont les suivants : - la probabilité à la naissance de ne pas atteindre l’âge de 40 ans ; - le pourcentage d’adultes analphabètes ; - les services procurés par l’économie dans son ensemble. Pour déterminer la qualité de ceux-ci, deux éléments sont pris en compte : le pourcentage d’individus n’ayant pas accès à des points d’eau aménagés et le pourcentage d’enfants de moins de cinq ans souffrant d’insuffisance pondérale. Malgré une pauvreté monétaire certaine, des pays arrivent à atténuer l’impact de la pauvreté par l’accès aux services qu’ils rendent à la population. En tête des pays considérés se trouvaient en 2002, l’Uruguay, le Costa Rica, le Chili et Cuba. Ces pays étaient parvenus à réduire la pauvreté humaine jusqu’à un IPH inférieur à 5 %.
(Indicateur de la Pauvreté Humaine). Celui-ci se concentre sur les déficits et les manques dans les composantes élémentaires du développement humain.

Ces différents indicateurs sont des outils simples mais indispensables pour suivre l’évolution du développement humain, dans la mesure où ils apportent tous des informations élémentaires sur le développement humain d’un pays. Toujours est-il que le concept de développement humain est plus profond et plus riche que les indicateurs de croissance (PIB et PNB PNB
Produit national brut
Le PNB traduit la richesse produite par une nation, par opposition à un territoire donné. Il comprend les revenus des citoyens de cette nation vivant à l’étranger.
). Il faut désormais compter aussi sur le niveau de développement technologique d’un pays, et sur le degré d’accès de sa population aux nouvelles technologies de l’information et de la communication.

C’est ainsi qu’on se pose les questions suivantes, entre autres :
- Combien de marocains vivent sous le seuil de la pauvreté ?
- Combien de diplômés sont au chômage, pour ne compter que ceux-ci ?
- Combien de filles à la campagne sont scolarisées ?
- Combien de familles marocaines disposent, chez elles, d’un ordinateur, connecté à Internet ?

Avec un enseignement « sinistré », une santé publique « malade », un taux de chômage élevé et de « qualité » (diplômés, docteurs…), une population à moitié analphabète… le Maroc ne peut jamais approcher de ce point mythique de maximum de développement humain.
Ce n’est pas par des festivals ou des Moussems, ni des soirées de galas et de chants qu’on va développer les humains. Il faut plutôt penser à la redistribution juste et équitable de la richesse nationale, à refonder l’Etat, à démocratiser nos institution, etc. 

L’Initiative Nationale pour le Développement Humain (INDH), lancé en 2005 avec l’appui de la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
, est fondée théoriquement sur une approche participative. Elle comporte un volet de lutte contre la pauvreté en milieu rural, un volet de lutte contre l’exclusion sociale en milieu urbain et de lutte contre la précarité. Sa mise en œuvre pose énormément de problèmes. D’abord elle est coordonnée par le ministère de l’intérieur avec un souci purement sécuritaire, son rythme est très rapide par rapport aux compétences et aux capacités de suivi de ses acteurs : associations (d’ailleurs sélectionnées parmi les plus modérées et les plus proches du Makhzen), coopératives (quasiment absentes), collectivités locales, services extérieurs… Ces composantes, choisies dans le cadre de multiples commissions nationale, régionale, provinciale et locale, ne conçoivent même pas la philosophie de l’initiative et ne sont pas formées pour monter des projets, et l’université en tant qu’acteur fondamental du développement économique et social n’est pas impliquée ! Le ministère de l’intérieur, qui ne sait donc pas comment gérer les budgets importants qu’il reçoit, et en l’absence de propositions concrètes des différents acteurs, se contente de lancer des projets qui n’ont rien à voir avec le développement humain : construction de mosquées, de centres sportifs et de terrains de foot, des centres commerciaux ou touristiques, des pistes en milieu rural, … On gaspille de l’argent dans des festivités, des moussems et des soirées de galas de chant et de danse ! Voilà comment on entend développer les humains au Maroc, et ce n’est pas par hasard si, après quatre ans et demi de ladite initiative de développement humain, le PNUD classe le Maroc au 130e rang, à cause surtout du taux élevé d’analphabétisme et au déficit en matière d’éducation et de santé.

Dans le cadre de l’INDH on a déjà dépensé 11,13 milliards de DH entre mai 2005 et juillet 2009, ce montant représente près de 28% du budget de l’éducation et 135% du budget de la santé en 2009. Si cet argent public avait été affecté à ces deux secteurs prioritaires que sont l’éducation et la santé, le Maroc aurait peut être gagné quelques points dans l’indice de développement humain ! Pour le moment, la façon par la quelle les autorités gèrent l’INDH consiste tout simplement à créer des pauvres tout en prétendant lutter contre la pauvreté.




Mimoun Rahmani

Secrétaire général adjoint d’ATTAC Maroc, est membre d’ATTAC/CADTM Maroc et représentant du Réseau CADTM international au CI du FSM.

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