Luttes féministes et engagées contre les expulsions et pour le droit au logement pour tou.te.s au Portugal

9 mars par Eva Betavatzi


Femmes en lutte contre ceux qui veulent nous enfermer dans la maison, contre ceux qui veulent nous expulser de notre maison

Cet article a été très largement inspiré par l’intervention de Sara Fernandes à Wépion (Namur) dans le cadre de la 6e Université d’été du CADTM Europe. [1]

Habita est un collectif engagé dans la lutte pour le droit au logement qui regroupe essentiellement des femmes. Il a été créé en 2005 dans le but d’aider des personnes sans-papiers à avoir accès à un logement. À partir de 2012, la crise qui a touché le Portugal a poussé Habita à étendre son champ d’action à la lutte pour le droit au logement pour toutes et tous puisqu’il s’est trouvé menacé principalement par les banques qui, au vu de l’augmentation des crédits hypothécaires impayés, ont commencé à expulser les ménages.

Se sont ajoutés les processus de touristification et de gentrification ainsi que l’octroi massif de « golden visas », ces ventes immobilières qui permettent à des « sans-papiers riches » un droit de résidence en Europe en échange d’un achat dépassant un certain montant – 500 000 euros dans le cas portugais. Le gouvernement portugais, poussé par la Troïka Troïka Troïka : FMI, Commission européenne et Banque centrale européenne qui, ensemble, imposent au travers des prêts des mesures d’austérité aux pays en difficulté. , a également mis en place des mesures avantageuses pour inciter les retraités étrangers à s’installer dans le pays par le biais d’un statut dit de « résidents non-habituels ». Ces choix politiques et les résultats économiques qui en ont découlé ont rendu la ville inaccessible aux Lisboètes au profit de grands et petits investisseurs/propriétaires. Ils se sont empressés d’acheter des logements qu’ils ne comptaient pas occuper ou alors de manière très courte. Les quartiers du centre de Lisbonne et la ville dans sa globalité en ont été fortement impactés. Les écoles, centres médicaux, commerces de proximité et autres services utiles à la vie des habitant.e.s mais inutiles aux touristes ou aux investisseurs étrangers, ont pour la plupart dû fermer. C’est ainsi que même un.e Lisboète qui aurait eu la chance de trouver un logement accessible en ville devrait faire face à de grandes difficultés en l’absence de services adéquats. On comprend dès lors pourquoi les militantes d’Habita ont choisi de mener leurs luttes aux périphéries des villes mais aussi dans certaines zones rurales, éloignées et oubliées des pouvoirs publics.

 La caravane du logement

Habita a choisi la périphérie de Lisbonne comme son terrain central de lutte. Dans un premier temps, il s’agissait d’aller à la rencontre des habitant·e·s pour comprendre qui habite là, pourquoi, et comment est la vie là-bas. En 2017, iels ont organisé une caravane du logement. Ce projet a été extrêmement important. Il s’agissait de sortir et parler à ces habitant.e.s car ce sont elles et eux qui semblaient, de par leurs conditions de vie, subir et affronter quotidiennement les problèmes structurels sociaux exacerbés par la crise. La discrimination que subissaient les personnes de ces quartiers était évidente. Le but de la caravane était de répondre collectivement à deux questions : quels sont les problèmes communs des habitant.e.s des périphéries de Lisbonne et comment penser à des solutions communes ?

Il s’agissait d’éviter de stigmatiser une population déjà discriminée en l’identifiant par « le haut », comme des observat.eurs/rices externes, mais en lui donnant les outils nécessaires pour se définir elle-même dans toute sa complexité et sa diversité. Ces outils, la caravane a pu les rassembler : un lieu de rencontre et des moments de partage et d’échanges. À travers ce travail, Habita avait l’ambition de permettre aux personnes sans voix de s’approprier un espace d’expression en évitant une quelconque récupération par les partis politiques et les représentant.e.s du gouvernement. Sara Fernandes nous disait que « lutter pour le logement c’est avant tout aller dans les quartiers », c’est être présent.e.s, être, en somme, tout l’inverse des investisseurs étrangers.

Les conclusions de la caravane ont finalement été communiquées au gouvernement portugais. La pression exercée sur les pouvoirs publics les a amenés à adopter un nouveau programme de rénovation urbaine. La lutte continue pour que ce programme ne soit pas un énième processus de gentrification orchestré avec de l’argent public.

Sara Fernandes est une militante pas comme les autres dans Habita ! Elle a commencé par les luttes féministes et c’est à travers ce parcours-là qu’elle est arrivée à être confrontée aux problématiques du logement. Elle aime parler des personnes, des expériences de vie, et nous a fait part de deux histoires que je vais tenter de retranscrire pour vous ici. Sara parle du point de vue d’une personne qui a bénéficié de nombreux privilèges et qui en a conscience. Elle a une maison, elle vit au centre de Lisbonne, elle ne paie pas un loyer exorbitant, elle peut voyager, elle est blanche, elle est européenne. Le rôle qu’elle s’est donné est d’inclure dans ses réflexions et dans ses luttes les personnes qui n’ont pas de voix. La lutte doit être diversifiée sinon elle n’a pas lieu d’être. Les luttes féministes, écologistes, anti-racistes et pour le logement doivent se rejoindre.

 L’histoire d’Ophelia

Le 22 septembre 2018, une grande manifestation a eu lieu à Lisbonne pour le droit au logement. C’était la première depuis 2006 et elle a mobilisé plus de 3000 personnes des quatre coins du Portugal. Les personnes rencontrées autour de la caravane du logement étaient présentes elles aussi. Dans la manifestation, on rencontrait des personnes expulsées, discriminées, racisées, précaires. Pour la première fois, elles se sont toutes réunies dans le centre de la ville et l’ont occupé. L’histoire d’Ophelia qui vit à Beja, une petite ville au Sud du Portugal, et qui a participé à la manifestation du 22 septembre est très parlante.

Beja est une ville « désertée », il y a très peu d’habitant.e.s. Une grande communauté rom habite dans cette ville. Les maisons de cette communauté sont auto-construites et mises à l’écart du reste de la ville. Souvent les infrastructures manquent et parfois il n’y a même pas d’eau. Ophelia a fait le chemin jusqu’à Lisbonne pour manifester ce jour-là et pour elle c’était un grand effort mais qui en valait vraiment la peine au vu de l’émotion qui s’exprimait sur son visage. Les manifestant.e.s étaient là, rassemblé.e.s, les yeux rivés sur elle au moment où elle a pu prendre la parole pour raconter son histoire. C’était la première fois qu’Ophelia a pu être considérée et écoutée, non pas à Beja, mais au centre de Lisbonne.

Quand Ophelia est rentrée elle a dû faire face aux critiques de ses proches qui considéraient qu’une femme n’a pas sa place dans une manifestation, ni dans la lutte en général. Habita a tenté de l’aider mais cela s’est avéré très compliqué. Ophelia a deux enfants, son mari est incarcéré et elle travaille. Son travail est précaire, elle élève seule ses enfants et pourtant elle est sortie de Beja pour marcher pour le droit au logement de toutes et tous. La manifestation du 22 septembre 2018 à Lisbonne était un moment qui a permis à Ophelia de s’exprimer mais aussi de sortir de l’isolement, de retrouver, au moins le temps d’un instant un peu de sa dignité perdue par l’isolement, celui qui est institué par le système capitaliste, celui des pouvoirs en place, et celui de ses proches qui face à la discrimination subie choisissent le repli. Mais Ophelia, elle, s’est battue et elle ne l’aurait sans doute pas fait si Habita n’avait pas organisé cette caravane du logement, cette manifestation et enfin si les militant.e.s d’Habita n’avaient pas continué à soutenir Ophelia après tous ces évènements. L’intérêt de continuer le travail de lutte en dehors des évènements publics est essentiel pour Habita.

 Stop Despejos (Stop expulsions)

Beaucoup de personnes sont venues de pays d’Afrique pour s’installer à Lisbonne. Ces personnes n’avaient pas accès aux crédits à contrario de certain.e.s portugais.es. Les Lisboètes ont acheté des maisons car les crédits hypothécaires offraient de meilleures conditions de logement, le marché locatif n’étant pas suffisamment développé ou entretenu. Habita a beaucoup lutté pour ces personnes qui n’ont pas eu accès aux crédits. Iels se sont retrouvées dans ces périphéries de Lisbonne, et dans des quartiers parfois auto-construits à défaut d’alternative. La pression de la gentrification ne les a pas épargné et les habitant.e.s de ces quartiers se sont trouvé.e.s également menacé.e.s d’expulsion.

Un groupe WhatsApp nommé « Stop Despejos » (Stop Expulsions) s’est constitué pour se mobiliser contre les expulsions des ménages. Il agit notamment dans le quartier 6 de Maio à Amadora. Ce quartier est menacé d’une destruction totale. Parmi les personnes expulsées, il y a aussi des femmes enceintes avec des enfants. Stop Despejos agit d’abord en appelant des personnes pour tenter de trouver des solutions d’urgence de relogement. Ensuite, ces personnes se mobilisent au lieu de l’expulsion. Enfin, elles contactent les médias pour visibiliser les crimes de la gentrification. Comme le dit Sara Fernandes, la lutte contre les expulsions est une lutte du corps : « tu dois être là, tu dois être là avec ton corps, tu dois donner ton corps ».

Les expulsions ne sont pas facilement prévisibles. Les autorités ne te disent pas quand l’expulsion aura lieu. La seule information transmise est à partir de quand elle aura lieu. C’est ainsi qu’à partir d’une certaine date, une femme de 82 ans allait se retrouver sans abris, cette femme qui touche 400 euros de pension allait devoir se débrouiller pour survivre. Un logement coûtant en moyenne 500 euros à Lisbonne, ses espoirs de se reloger étaient presque nuls. Et pourtant, elle aura passé sa vie à s’occuper des autres. S’occuper des autres n’est pas un travail reconnu. Les droits de ces millions de femmes qui l’ont fait toute leur vie n’est donc pas reconnu. Ainsi, la charge des enfants et des logements ce sont les femmes qui la portent et malgré cela, ce sont rarement elles les propriétaires de leurs logements. La propriété privée apparaît dès lors, à Lisbonne et ailleurs, comme un outil puissant du patriarcat.


Merci à Sara Fernandes et à toutes les militantes d’Habita pour leur apport



Eva Betavatzi

Militante au CADTM Bruxelles.

Autres articles en français de Eva Betavatzi (15)

0 | 10