State of Power 2020

Les multinationales, des pouvoirs souverains privés. Le cas de Total

6 février par Alain Deneault


(CC - Flickr - Joe deSousa)

Total se présente comme « une société pétrolière française », mais cette description occulte la réalité de ce que sont devenues les multinationales aujourd’hui : des pouvoirs souverains privés. Contribution du philosophe Alain Deneault à « State of Power 2020 ».

À force d’étudier les structures multinationales, d’écrire à leur propos et d’interagir avec le public sur ce sujet, il appert que nous ne sommes pas collectivement outillés pour penser le pouvoir particulier qu’elles représentent, la façon sourde qu’elles ont d’exercer une forme spécifique de souveraineté et les nombreux procédés qui restent à leur disposition pour se jouer du droit, où qu’elles agissent.

Pour tenter de le démontrer, il vaut mieux se concentrer sur un seul exemple, celui de Total, à titre de cas d’école, et rendre compte de tout ce dont elle est globalement capable, plutôt que de bricoler un idéal type à partir de florilège d’exemples qu’on pourrait nous reprocher de l’avoir concocté simplement pour satisfaire les besoins de notre exposé.

Total est un groupe présent dans 130 pays, comptant 100 000 employés et « collaborateurs », produisant 2,8 millions de barils équivalents pétrole par jour, dont le siège social est en France. Il a annoncé pour l’année 2018 13,6 milliards de dollars de bénéfices nets.

Cette major de l’énergie, la cinquième en importance au monde, active depuis près d’un siècle, méritait notre attention du fait d’avoir été peu analysée, malgré un lourd passif Passif Partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (capitaux propres apportés par les associés, provisions pour risques et charges, dettes). en matière de droit de la personne, d’environnement, de santé publique et d’éthique des affaires.

Par exemple, des communautés du Myanmar déclarent avoir été contraintes de travailler sous la menace à la construction d’un gazoduc. Les dictatures du Gabon et du Congo-Brazzaville ont reçu le soutien de la firme pendant des décennies. Les Bermudes ont servi ouvertement à des opérations d’évitement fiscal. Sans parler de l’exploitation polluante du pétrole du nord canadien ou de marchés conquis à la faveur de bombardements en Libye

Pour définir conceptuellement ce qu’est une multinationale, il faut commencer par réfuter l’idée reçue voulant que Total soit, comme on le dit communément, « une société pétrolière française ». Tous les termes de cette assertion portent à confusion : « une », « société », « pétrolière » et « française ».

 « Une »

Tout d’abord, les groupes multinationaux ne sont par définition pas « un », et ne constituent pas formellement un seul sujet de droit. Ils se composent d’entités par centaines. Ils n’existent pas comme tels, mais par le biais des filiales, trusts, holdings, fondations, cabinets spécialisés, banques privées qui les composent… Ces structures sont indépendantes les unes des autres du point de vue du droit, et seul leurs réseaux forment dans les faits les multinationales comme telles. Autonomes, elles répondent exclusivement du droit de l’État où elles sont respectivement créées, s’envoient des factures entre elles et peuvent aussi mutuellement se faire des emprunts ‒ c’est informellement seulement qu’elles se montrent solidaires, au sens où elles servent la même communauté d’actionnaires.

Total n’a donc rien de commun avec une boutique de quartier : la constituent 1046 sociétés consolidées que son conseil d’administration contrôle au nom d’un même actionnariat. Les différents États où s’étendent ses tentacules ne légifèrent que sur ce que font ces tentacules-filiales prises isolément, comme si leurs mouvements n’obéissaient juridiquement à aucun cerveau, ni à rien d’autre qu’elles-mêmes. Les filiales de Total au Qatar, Myanmar, en Bolivie, aux États-Unis, Bermudes, en Grande-Bretagne et en Algérie n’entretiennent officiellement aucun lien avec la maison-mère de La Défense, laquelle en coordonne pourtant les opérations de fait.

Tout au plus une loi sur le « devoir de vigilance » votée en 2017 par l’Assemblée nationale française force-t-elle ce lien de solidarité en cas de violation de droits fondamentaux. Pour le reste, Total pèse de tout son poids à travers ses filiales dans chacun des États où elle les crée, tandis qu’aucun de ces États ne sait, en revanche, légiférer à l’échelle mondiale sur laquelle le groupe étend son empire.

Chaque filiale s’ancre dans le territoire où elle agit à la manière d’un acteur local, tout en relevant d’intérêts financiers. Échappant au pouvoir de toute législation comme de toute juridiction, Total trouve donc toute latitude dans l’économie mondiale. C’est à cette échelle, forte d’une maîtrise exclusive de l’accès aux richesses, qu’elle se ligue aux autres multinationales et développe vis-à-vis des États un rapport de domination.

 « Française »

Ensuite, « française », Total ne l’est plus qu’à hauteur de 28 %. Des investisseurs institutionnels de par le monde 72 % détiennent de la firme, et la République française n’a plus aucune place directe à son capital.

Par vagues successives de privatisation, décidées par les gouvernements Chirac, Balladur et Jospin entre 1986 et 1998, l’État français s’est départi de ses titres boursiers dans la Compagnie française des pétroles (CFP, titulaire de la marque « Total ») ainsi que dans la Société nationale Elf Aquitaine (dépositaire de la marque « Elf »), lesquelles, au terme de tractations serrées, allaient former avec la PetroFina au tournant du XXIe siècle, la Total telle que nous la connaissons aujourd’hui.

Les autorités politiques chinoises et le pouvoir qatari en sont devenus depuis actionnaires, sans parler de familles agissant comme des gouverneurs dans leurs pays, les Frère de Belgique ou les Desmarais du Canada par exemple, ces derniers occupant un siège au Conseil d’administration de 2001 à 2017. Aujourd’hui, la firme états-unienne Blackrock s’impose comme la première actionnaire de Total.

Les principaux détenteurs de titres de Total proviennent des États-Unis, du Royaume-Uni et d’ailleurs. La firme a émis à ce jour 2,6 milliards de titres qui ne sont détenus par aucun actionnaire de référence. Elle a versé en 2017 6,1 milliards d’euros de dividendes pour satisfaire la bête et elle s’est donné comme objectif d’en faire augmenter le taux de 5 % à 6 % par an, plutôt qu’à 3 % annuellement comme c’était antérieurement le cas. Elle a engrangé 11,4 milliards d’euros de bénéfices en 2018.

Puisque Total dégagée de tout lien actionnarial avec l’État français, son caractère « français » ressort peu, hormis dans ses stratégies de communication. « En 2012, 65% de ses capitaux dans le raffinage et la pétrochimie étaient concentrés en Europe, mais le pétrolier français souhaite inverser la tendance en portant la part de ces capitaux en Asie et au Moyen-Orient à 70% d’ici 2017 », annonçait déjà le site Énergies & environnement en 2015.

La firme a misé énormément sur des superstructures comme celle de Jubail, en Arabie Saoudite : près de dix milliards de dollars en investissements lui assureront une production de 400 000 barils par jour. Les exigences sociales et fiscales en Arabie saoudite sont moindres qu’en France. De huit raffineries, la firme est passée à cinq sur le territoire français, six si on inclut aussi les sites pétrochimiques. Il s’agit désormais de pôles globalement déficitaires ou d’installations converties en niches.

 « Pétrolière »

Total « la pétrolière » se consacre de moins en moins au pétrole et à la pétrochimie, et multiplie les secteurs où elle intervient. Elle diversifie radicalement ses activités afin de se positionner dans les secteurs qui seront en vogue lorsqu’elle et ses semblables épuiseront les derniers gisements accessibles.

Certes, Total compte exploiter ses gisements jusqu’à la moindre goutte. On la voit en 2017 acquérir des actifs Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
en matière d’exploration et d’exploitation ainsi que des parts dans deux usines de la firme nationale brésilienne Petrobras, le tout valant 2,2 milliards de dollars. En plus de celles qu’elle exploite déjà à Gonfreville-l’Orcher (France), Anvers (Belgique), Jubail (Arabie saoudite), Port Arthur (États-Unis) et Ras Laffan (Qatar), Total s’est donné en Corée du Sud en 2017 une plateforme intégrée de raffinage et de pétrochimie. Elle détenait alors des participations dans 19 autres raffineries dans le monde. Et elle continue d’exploiter les polluants sables bitumineux canadiens.

Mais à l’aube des années 2040, la production de Total devrait se constituer de 35% de pétrole, contre 50% de gaz et 15 % d’énergies bas carbone telles que la biomasse, le solaire et le stockage. Si le réchauffement climatique n’a pas eu raison de l’humanité après qu’aura été brûlé tout le carburant fossile qu’il aura bien fallu commercialiser, Total espère avoir su orienter ses distingués clients vers ces nouveaux marchés de l’énergie...

De même que les firmes chimiques BASF, Bayer et Monsanto tentent de s’imposer comme les premières entreprises dans le domaine de l’agriculture biologique, Total cherche à prendre le contrôle des marchés qui font concurrence au pétrole et s’emploie à faire de son épuisement le marché de demain. La filière « Gas, Renewables & Power » (en anglais dans le texte) constitue désormais le quatrième grand secteur d’activité de Total, en plus de ceux de l’Exploration-Production, du Raffinage-Chimie et du Marketing & Services. « Le secteur Gas, Renewables & Power est destiné à porter l’ambition du Groupe dans les énergies bas carbone à travers le développement dans l’aval gaz et dans les énergies renouvelables », déclare-t-elle dans son style inimitable.

S’avouant tactiquement responsable du réchauffement climatique en tant que pétrolière, la voilà donc qui se métamorphose pour faire passer le « gaz naturel » qu’elle exploite aussi comme une solution auprès des esprits faibles. Le PDG du groupe milite même pour l’établissement d’un prix carbone de référence qui intègre les coûts d’émission de CO2, et ce, afin que le prix du charbon serve de repoussoir vers la filière du gaz.

Or, produire moins de pétrole à terme pour favoriser l’extraction de gaz de shale (à tort appelé gaz de schiste), c’est choisir de polluer moins l’atmosphère (si on omet fort opportunément l’épineuse question de la libération du méthane) pour plutôt risquer de saccager les nappes phréatiques.

Total recourt en effet à la technique risquée de la fracturation hydraulique au Danemark, en Grande-Bretagne ou encore en Australie, et la voici aux États-Unis, en Argentine ou en Algérie arriver ou revenir en force pour extraire le gaz enfoui dans des roches en provoquant des remous souterrains qui mettent potentiellement en péril des nappes phréatiques entières, quand il ne s’agit pas de se lancer dans des projets d’exploitation ou d’exploration gazières en eaux profondes, comme à Chypre, en Iran ou en Grèce.

À travers le gaz de shale, c’est aussi le marché de l’électricité et des carburants produits à partir du gaz que vise Total. Elle a un temps compté sur Jean-Louis Borloo, ex-ministre de l’Écologie de Nicolas Sarkozy devenu ensuite « super-lobbyiste de l’électricité en Afrique », selon l’expression du quotidien Le Monde, qui a tenté de jeter les bases, en Afrique, de relations entre des responsables de fonds d’aide au développement, de dirigeants africains et de sociétés françaises telles que Bolloré, Dassault, EDF, Total ou Veolia, favorables au développement d’un vaste marché continental de l’électricité.

En se lançant dans des chantiers pétroliers ou gaziers du même genre en eaux profondes, la firme continue de repousser les limites de l’extractivisme dans tous les coins de la planète.

Cela ne l’empêche pas de jouer les chantres de l’économie propre, car Total produit en outre également des panneaux photovoltaïques. Elle est devenue le numéro 1 mondial du solaire après avoir acquis en 2011 l’états-unienne SunPower, pour ensuite faire de même avec Saft en 2016, et régner dans le secteur du stockage d’énergie.

Cela en ferait une entreprise verte, si on ne tenait pas compte, comme elle tente de le faire, des métaux lourds que requiert cette industrie. Total poursuit également ses recherches dans la filière du captage de l’énergie avec le soutien de l’État norvégien. Cette nouvelle pratique table sur des solvants capables, dans certaines conditions, de convergence avec le CO2, et sur le stockage sous terre de dioxyde de carbone. La démarche est fatalement intéressée ; Total se positionne de manière « précompétitive » en vue d’une demande technique de la Chine, que l’on anticipe à court terme.

Total est également attirée par les agrocarburants, nonobstant leur impact en matière de souveraineté alimentaire pour les peuples du Sud. En direction de son site de La Mède, en France, se trouve massivement importée de l’huile de palme notamment d’Asie du Sud-Est ‒ il en faudra probablement 450 000 tonnes par an pour produire quelque 500 000 tonnes d’agrocarburant par année ‒, quoique cette exploitation soit elle-même coûteuse en termes de production, de transport et de transformation, donc en énergie. Très peu d’huiles recyclées entreront dans leur composition.

« Tout ceci a un impact carbone bien plus important que si on faisait directement du gazole ! En somme, pour faire de l’énergie dite verte, on va polluer le reste du monde », résume Fabien Cros, délégué CGT sur le site de Total. Les « enveloppes juridiques » qu’ont constituées dans le cadre de la Françafrique les États satellites de Paris, tels que le Gabon, suivent elles aussi la marche et comptent se convertir progressivement à l’économie des agrocarburants, plutôt qu’à toute politique agricole de souveraineté alimentaire.

L’ordre productiviste qui est le nôtre ne doit s’arrêter sous aucun prétexte, et Total poursuit donc sa diversification. En plus de développer oléoducs, lubrifiants et plastique entre autres productions pétrochimiques, on la retrouve dans le secteur des batteries ou des granulés de bois. Elle s’est aussi engagée dans la filière de l’hydrogène ; quoique la réalisation chimique de cette énergie soit coûteuse, un lobby Lobby
Lobbies
Un lobby est une structure organisée pour représenter et défendre les intérêts d’un groupe donné en exerçant des pressions ou influences sur des personnes ou institutions détentrices de pouvoir. Le lobbying consiste ainsi en des interventions destinées à influencer directement ou indirectement l’élaboration, l’application ou l’interprétation de mesures législatives, normes, règlements et plus généralement, toute intervention ou décision des pouvoirs publics. Ainsi, le rôle d’un lobby est d’infléchir une norme, d’en créer une nouvelle ou de supprimer des dispositions existantes.
est déjà en place pour la favoriser. À l’essence qu’écoule au détail son vaste réseau mondial de stations-service s’ajoute désormais le gaz naturel carburant, en plus des bornes de recharge pour les voitures électriques le long des routes.

Total ne s’affaire pas seulement à la production de ces sources d’énergie, mais au courtage qui s’ensuit, investissant dans des structures dédiées au développement de modes complexes de commercialisation de ces biens, réalisant des coups fumants aux États-Unis ou au Japon.

Sa filiale Total Marine Fuels Global Solutions s’est aussi positionnée à Singapour en 2017 pour commercialiser massivement du carburant marin développé à partir du gaz naturel liquéfié. Total a acquis la belge Lampiris en 2016, qui achète elle-même 78 % de l’électricité qu’elle revend. Elle a récidivé en France en 2018 avec Direct Energy. Elle entend également investir directement dans les fonds de ses concurrentes, comme au Nigeria au sein de la filiale de Shell ou en Arabie saoudite dans la Saudi Aramco. Elle investit du reste dans l’internet des objets et la recherche informatique de pointe. La firme ne peut plaider le risque zéro alors qu’elle développe un drone censé « évaluer l’ampleur d’une pollution accidentelle ».

 « Société »

On peut donc conclure qu’à cette échelle et avec ce degré de diversité, Total, à l’instar de ses semblables, n’est plus seulement une « société » au sens d’une rencontre d’associés d’affaires dûment identifiés, ni même une « entreprise » au sens d’une structure engagée dans une filière d’activité particulière… Elle est bien davantage devenue un pouvoir, une autorité souveraine qui se distingue des États, les domine et les instrumentalise, pour arriver à des fins qui ne regardent qu’elle.

Être un pouvoir plutôt qu’une simple entreprise, c’est savoir tirer parti de toute conjoncture, si ce n’est la déterminer. Cette diversité d’activités et le fait que la firme contrôle une multitude d’aspects du secteur énergétique ‒ exploration, exploitation, transport, raffinage, traitement, stockage, distribution, courtage… ‒ lui permettent de tirer profit de toute conjoncture. Le prix du pétrole peut encore chuter en 2016 de l’ordre de 17 %, la firme n’engrange pas moins des bénéfices de 8,29 milliards de dollars. « Les comptes du groupe continuent à être soutenus par ses activités en aval (raffinage, pétrochimie) et par un plan de réduction de coûts en avance sur les objectifs. Les 2,4 milliards de dollars d’économies visés pour 2016 ont été dépassés de 400 millions de dollars », constate Johann Corric du Revenu.

Total fait aussi de l’économie des coûts de production une priorité, avec pour conséquences la misère salariale, des conditions de travail exigeantes, la disparité des traitements entre artisans locaux et expatriés… ces méthodes ont évidemment tout pour ne plaire qu’aux plus puissantes des parties prenantes de la firme : l’agence de notation financière Fitch a explicitement récompensé Total pour ses politiques de rigueur managériale en stabilisant à « AA- » la note du groupe.

Les nostalgiques de la souveraineté d’État résistent à considérer la portée troublante de ces nouveaux rapports de force. Comme dépositaire théorique de la violence légitime et législateur exclusif, l’État serait seul à même de faire valoir ses prérogatives sur les organisations et sujets soumis à son autorité sur son territoire.

Or, une nouvelle forme de souveraineté se développe. Les représentants de Total, son industrie du marketing et ses services tentaculaires en relations publiques se prononcent désormais sur tout et se mêlent de tout : le dossier des réfugiés syriens, l’embargo commercial imposé à la Russie, la recherche universitaire, la relance des industries locales, le soutien financier ou technique aux petites entreprises, la lutte contre le diabète, les expositions muséales, la restauration de monuments historiques et la dénonciation de tout mouvement social...

C’est de nouveau Total qui, reconnue par les États comme une puissance souveraine à part entière, signe une déclaration de soutien à l’Accord de Paris à l’occasion de la COP21, s’engageant à œuvrer au maintien du réchauffement climatique à 2 degrés Celsius… bien que le PDG Patrick Pouyanné parlait pourtant en privé d’une augmentation autrement significative de 3 à 3,5 degrés.

 L’idéologie du pouvoir

Nous nous sommes aussi intéressé à cette firme, à titre de cas d’école, parce que ses représentants sont particulièrement prolixes. Les PDG successifs de Total ainsi que différents représentants n’hésitent pas, à flux tendu, à commenter leurs activités de même que l’actualité politique en général, nous donnant ainsi à comprendre quelle idéologie les anime, et comment ils en viennent à justifier à leurs propres yeux le bien-fondé de leur autorité. C’est eux qui, à terme, se présentent comme résolument souverains.

Notre approche a donc consisté à croiser trois types de sources :

  1. La documentation et les déclarations publiques de la firme elle-même, ainsi que les publications de ses historiens et autres intellectuels organiques, qui permettent d’asseoir toute une série de faits.
  2. Des documents juridiques qui, selon leur statut, participent à administrer la preuve dans des dossiers précis.
  3. Des documents critiques et à charge constituant des allégations pertinentes, auxquels les dirigeants de la firme ont souvent offert une réponse.

Trois constantes se sont dégagées des discours officiels de la firme.


Première constante : la prétention à la légalité

Sous diverses formes, les représentants de Total insistent en toutes circonstances sur le caractère légal de ses activités. Qu’il s’agisse de sa collaboration historique avec le régime de l’Apartheid en Afrique du Sud, de consultations dont sortent frustrés les représentants des peuples premiers de l’Amérique du Sud, du trafic d’influence observé en Irak ou en Iran à la fin du siècle dernier, de la dévastation de la région du Delta du Niger ou de l’accès aux richesses algériennes rendu possible du fait de dettes odieuses, la rhétorique qui est servie au public tient en ces quelques phrases : nous respectons la loi, nous agissons dans le cadre de la loi, ce que nous faisons est légal et tant que ce n’est pas interdit (ou sanctionné), c’est permis. Ce sont les formules maîtresses des représentants du groupe.

Nous avons pris au sérieux ces prétentions, et notre travail n’a donc pas tant consisté en une critique des actes de Total qu’en une analyse d’un système qui permet à autant d’actes de passer pour légaux. Nous nous sommes donc enquis du sens même – dans ses différents contextes d’usage – du syntagme « c’est légal ». Ce qui implique aussi d’étudier comment la firme elle-même travaille parfois à l’élaboration législative de cadres de référence en droit permettant cette qualification.


Deuxième constante : le passé appartient au passé

À un journaliste l’interrogeant sur les commissions suspectes que Total a versées au régime iranien en retour de concessions dans les années 1990, l’ex-PDG Christophe de Margerie a répondu : « C’est bien déjà que vous commenciez à poser des questions de dates, parce qu’on peut aussi parler du massacre de la Saint-Barthélemy »... en 1572 [1]. Du passé, faisons table rase, semblent reprendre à leur compte les représentants de la firme, du moins en ce qui concerne les consciences. Il ne sera pas non plus question de la collaboration de Total avec le régime de l’Apartheid, même si celle-ci se vante dans ses documents d’être en Afrique du Sud depuis 1954. La parole de la multinationale tend à minimiser le passé, au profit d’un strict présent ou d’une conscience projective.

Or, le capital d’une firme, a fortiori lorsqu’il s’avère colossal, est aussi sa mémoire. Il représente le fruit conséquent d’actes passés effectués, voire perpétrés, dans des contextes historiques précis. Le capital est bien entendu crucial pour une entreprise. Il est ce par quoi elle contracte des prêts, noue des partenariats, valorise son action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
en bourse Bourse La Bourse est l’endroit où sont émises les obligations et les actions. Une obligation est un titre d’emprunt (l’émetteur la vend à l’acheteur qui doit la rembourser à un taux et une échéance déterminés) et une action est un titre de propriété d’une entreprise. Les actions et les obligations peuvent être revendues et rachetées à souhait sur le marché secondaire de la Bourse (le marché primaire est l’endroit où les nouveaux titres sont émis pour la première fois). et investit dans de nouveaux projets afin de bonifier toujours davantage ledit capital. Minimiser la question de l’histoire consiste à priver le public d’une compréhension des méthodes par lesquelles un capital s’est trouvé accumulé, le capital qui dote maintenant le groupe des moyens nécessaires pour se lancer dans de multiples initiatives. La chose apparaît d’autant plus sensible qu’on se rappelle l’adage : le passé est garant de l’avenir.


Troisième constante : ne pas faire de politique

Dans les différents dossiers qui la concernent en France et à l’étranger, les représentants de Total insistent pour dire qu’ils ne font pas de politique, ajoutant parfois, « ...mais de la géopolitique ». La firme, de concert avec des organisations privées de même taille, parvient en effet à façonner en grande partie l’ordre industriel et financier mondial, de sorte qu’il devienne difficile pour les États de clairement jouir de leur souveraineté. Que ce soit au chapitre des appels d’offres, de l’établissement des cours, de la diplomatie, des procès intentés dans des tribunaux ad hoc afin de « régler des différends commerciaux avec les États », du lobbying et de l’instauration de rapports de force sur le plan des investissements, tout est fait pour mettre fin au débat sur l’organisation de la mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
libérale.

C’est ce qui fera dire à l’actuel PDG de Total, Patrick Pouyanné, que l’axe gauche-droite est suranné : toute élection ne fait que plébisciter l’ordre néolibéral que son groupe, avec plusieurs autres, a contribué à établir.

 Conclusion

Un tel ensemble de considérations amène l’actuel PDG de Total à se présenter lui-même tel un souverain. Patrick Pouyanné a, par exemple, été cité dans un communiqué de presse du Kremlin au terme d’un tête-à-tête qu’il a eu avec Vladimir Poutine, avec tout le faste habituellement réservé aux autres chefs d’État, déclarant ceci : « Même si Total est une société privée, c’est la plus grande entreprise française et elle représente d’une certaine manière le pays lui-même ».

Au-delà de cette déclaration, qui ne s’est attiré aucune réplique de la part de la présidence française malgré son caractère sidérant, c’est d’une autorité supranationale et spécifiquement entrepreneuriale que se réclament les chefs d’entreprise. C’est ce pouvoir qu’il faut désormais analyser et dont il faut prendre conscience.

Force est donc de considérer Total non seulement comme une entreprise énergéticienne, mais comme un pouvoir souverain de type privé, multi- et transnational, au service d’un actionnariat résolument diversifié, et agissant sur un nombre insondable de dossiers politiques, culturels, sociaux, financiers, industriels et universitaires.

Alain Deneault


Cet article est tiré de la publication annuelle du Transnational Institute ’State of Power 2020’, dont le thème est cette année « La multinationale ».

En partenariat avec le Transnational Institute, nous traduisons progressivement une sélection d’articles de chercheurs, d’experts et de militants sur la réalité et l’avenir des grandes entreprises dans le monde d’aujourd’hui.


À lire aussi :

  • « Les multinationales aujourd’hui sont comme des ’psychopathes charmeurs’. » Entretien avec l’auteur et documentariste Joel Bakan.
  • L’entreprise financiarisée : comment la finance alimente et transforme les multinationales, de Myriam Vander Stichele (à venir)
  • La multinationale intelligente. Données et économie numérique, de Anita Gurumurthy et Nandini Chami (à venir)
  • Comprendre les multinationales chinoises, de Lee Jones (à venir)
  • Repenser la multinationale. Conversation avec Tchenna Maso, Nomi Prins et Barnaby Francis (à venir)
  • La fin des multinationales, de Marjorie Kelly (à venir).

Pour aller plus loin : Alain Deneault, De quoi Total est-elle la somme ? Multinationales et perversion du droit, éditions rue de l’Échiquier et Écosociété, 512 pages, 23,90 euros.

Et notre entretien à propos de ce livre : « Une multinationale comme Total n’est pas ‘une société’ au sens traditionnel : c’est un pouvoir »



Notes

[1Entrevue de Christophe de Margerie accordée au « Grand Jury », La Chaîne Info (LCI), Radio Télé Luxembourg (RTL) et Le Figaro, 2 juin 2013.

Traduction(s)