Interview d’Abdulaye Sene par Olivier Bonfond - Dakar Novembre 2009

Les mouvements sociaux doivent s’approprier le processus du Forum Social Mondial

8 décembre 2009 par Abdulaye Sene


Peux-tu nous dire quelques mots sur le syndicat UNSAS et nous expliquer comment celui-ci est devenu membre du réseau CADTM international ?

L’adhésion aux idées et aux actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
du CADTM International est fondamentalement liée à la nature de l’UNSAS et à sa perception du syndicalisme. L’UNSAS ne se limite pas à une défense corporatiste de ses affiliés et place les questions de développement et les luttes des populations dans une perspective très large. Il s’agit de défendre les intérêts de tous les citoyens et toutes les citoyennes sénégalaises, d’Afrique et du monde. C’est vrai que ses actions concrètes visent le plus souvent directement des travailleurs, mais nous considérons qu’il est très important de faire des connexions avec les luttes de tous les peuples opprimés. Dans ce cadre, l’UNSAS a lutté activement contre les politiques d’ajustement structurel Ajustement structurel Les Plans d’ajustement structurel ont été imposés par les IFI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts, projets financés par la Banque mondiale, conditionnalités du FMI, etc.
Les Plans d’austérité, appliqués depuis aux pays endettés du Nord, sont des copiés/collés des Plans d’ajustement structurel subits par les pays du Sud depuis 30 ans.
(libéralisation, privatisation, austérité budgétaire), et donc également contre la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
qui a été et reste l’arme principale utilisée par les puissances du Nord pour maintenir leur domination sur les peuples et les ressources du Sud.

Comment analyses-tu les effets de la crise capitaliste internationale sur le continent africain ?

La particularité de la crise en Afrique par rapport aux pays industrialisés, c’est que celle-ci n’est pas nouvelle. Les africains connaissent et vivent au quotidien une crise structurelle depuis de longues années. Mais ce qui est sûr, c’est que cette crise financière, économique et écologique va avoir des impacts importants sur les conditions de vie des africains. Pour le dire simplement, beaucoup d’africains étaient déjà au « fond du trou » et cette crise va les pousser encore « plus vers au fond ». Je peux donner trois exemples pour illustrer cela. Premier exemple : la question des migrants. C’est une donnée connue par de plus en plus de gens, mais il est bon de rappeler que le montant des envois des migrants africains vers leurs familles restées sur place est, depuis de nombreuses années, largement supérieur au montant de l’Aide Publique au Développement (APD APD On appelle aide publique au développement les dons ou les prêts consentis à des conditions financières privilégiées accordés par des organismes publics de pays industrialisés. Il suffit donc qu’un prêt soit consenti à un taux inférieur à celui du marché (prêt concessionnel) pour qu’il soit considéré comme une aide, même s’il est ensuite remboursé jusqu’au dernier centime par le pays bénéficiaire. Les prêts bilatéraux liés (qui obligent le pays bénéficiaire à acheter des produits ou des services au pays prêteur) et les annulations de dette font aussi partie de l’APD.

Outre l’aide alimentaire, on peut distinguer trois grands types d’utilisation des fonds ainsi dégagés :le développement rural, les infrastructures, l’aide hors projet (financement des déficits budgétaires ou de la balance des paiements). C’est ce dernier poste qui augmente le plus. Cette aide est « conditionnée » par la réduction du déficit public, la privatisation, la bonne conduite écologique, l’attention aux plus pauvres, la démocratisation, etc. Toutes ces conditions sont définies par les principaux gouvernements du Nord et le couple Banque mondiale/FMI. Cette aide passe par trois canaux : l’aide multilatérale, l’aide bilatérale et les ONG.
) ou aux Investissements Directs Etrangers (IDE Investissements directs à l’étranger
IDE
(extrait de CHESNAIS, 1994, p. 40)
Les investissements étrangers peuvent s’effectuer sous forme d’investissements directs ou sous forme d’investissements de portefeuille. Même s’il est parfois difficile de faire la distinction pour des raisons comptables, juridiques ou statistiques, on considère qu’un investissement étranger est un investissement direct si l’investisseur étranger possède 10% ou plus des actions ordinaires ou de droits de vote dans une entreprise. Bien qu’arbitraire, ce critère a été retenu car on estime qu’une telle participation est un investissement à long terme qui permet à son propriétaire d’exercer une influence sur les décisions de gestion de l’entreprise.
En revanche, un investissement étranger qui est inférieur à 10% sera comptabilisé comme un investissement de portefeuille. On considère que les investisseurs de portefeuille n’exercent aucune influence sur la gestion d’une société dont ils possèdent des actions. Les investissements en portefeuille désignent l’ensemble des dépôts bancaires et des placements financiers sous forme de titres publics ou privés.
Les flux d’investissement directs, quelle que soit leur destination, représentent la somme des éléments suivants : - apports nets en capital accordés par l’investisseur direct sous forme d’achat d’actions ou de parts, d’augmentation de capital ou créations d’entreprise ; - prêts nets, y compris les prêts à court terme et avances consenties par la maison mère à sa filiale ; - bénéfices non distribués (réinvestis).
). Une étude réalisée par la DPEE(direction des prévisions et des études économiques) de 2008 révèle que les envois officiels des migrants en 2007 au Sénégal tournent autour de 460 milliards de francs compte non tenu des circuits non officiels qui seraient supérieurs de 40 à 50% plus importants. C’est dire donc ces envois constituent le triple des IDE. Si le nombre d’institutions privées telles que Western Union ou Money Gram (plus de 500 dans l’étude précitée) a augmenté si fortement ces dernières années, ce n’est pas pour rien : les montants concernés sont significatifs et représentent une affaire juteuse. Avec la crise et la perte de revenus pour des millions de migrants dans le monde, les familles africaines qui dépendaient de ces envois vont être directement touchées. Deuxième exemple : les investissements étrangers prévus dans certaines zones sont reportés ou annulés. Par exemple, dans la zone de Tambacounda, à l’est du Sénégal, Arcelor Mittal envisageait de faire des investissements de plusieurs milliards de CFA (le chiffre de 1000 milliards était avancé ) pour exploiter le fer. Dans cette région difficilement cultivable en raison de son sol très argileux, les populations attendaient avec espoir la venue de ce projet. Avec la crise, on parle moins de ce projet, pour ne pas dire qu’on en parle plus. Evidemment, ce n’est pas parce qu’Arcelor Mittal serait venu s’installer que cela aurait positif pour les populations. La question fondamentale à se poser est de savoir si les aspects écologiques et sociaux avaient été pris en compte dans le cadre des négociations entre les autorités sénégalaises et l’entreprise. Troisième exemple : les travailleurs, les paysans qui interviennent dans les secteurs directement liés à la conjoncture internationale. Avec la baisse des cours mondiaux de toute une série de matières premières, certains producteurs se retrouvent dans une situation où leurs revenus ne suffisent plus pour vivre de façon digne, et se voient souvent dans l’obligation Obligations
Obligation
Part d’un emprunt émis par une société ou une collectivité publique. Le détenteur de l’obligation, l’obligataire, a droit à un intérêt et au remboursement du montant souscrit. Il peut aussi, si la société est cotée, revendre son titre en bourse.
d’abandonner leurs activités. C’est le cas des producteurs de coton et des paysans qui s’adonnent à la culture de l’arachide. Les prix de vente des producteurs chutent, ce qui à terme les amène à se reconvertir à autre chose. Cela est fondamentalement lié au caractère extraverti des économies africaines qui sont essentiellement tournée vers l’exportation. Dans ce genre d’économie, imposé par la mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
néolibérale, une variation de la conjoncture touche directement les conditions de vie des travailleurs. Si on transformait et consommait sur place le coton produit, la situation serait différente. En résumé, la crise va provoquer trois effets majeurs : certaines personnes reçoivent moins de l’étranger, certaines perdent la possibilité de trouver un travail, aussi « mauvais » soit-il, tandis que d’autres perdent tout simplement leur travail.

Où en est le mouvement syndical et les luttes en cours au Sénégal ?

Le mouvement syndical sénégalais est faible pour plusieurs raisons. Tout d’abord il est caractérisé par une grande fragmentation : le Sénégal compte 18 centrales syndicales, dont 5 sont réellement significatives. Ensuite, il ne faut pas perdre de vue que 80% des emplois se retrouvent dans le secteur informel. Enfin une bonne partie des syndicats, financés à hauteur de plusieurs millions par l’Etat, ne sont pas indépendants du gouvernement et jouent un rôle d’amortisseur social plutôt que de moteur dans la transformation sociale.

Cependant, malgré cette faiblesse et cette fragmentation, il y a tout de même des luttes importantes. A plusieurs reprises, les travailleurs ont réussi à se mettre ensemble et à imposer des conquêtes partielles, comme par exemple le relèvement du salaire de 4% à 8% dans le secteur privé. Signalons également que les syndicats du secteur enseignant sont sans doute les plus dynamiques. Dans ce secteur, les gens arrivent mieux à se mettre ensemble et à se battre. Cette unité ponctuelle a mené à des avancées concrètes. En effet les corps précaires, volontaires vacataires contractuels dans ce secteur, nés des conditionnalités des PAS (fin 80-90) ont su par des luttes doubler les salaires et négocier les modalités de leur insertion dans le secteur public (50000 à 120000 pour les volontaires). Cependant, trop souvent, ces luttes restent des luttes corporatistes qui ne prennent en compte que des aspects limités des problèmes à résoudre, comme par exemple l’augmentation des salaires. Alors que dans les années 1980, les syndicats posaient clairement la question des orientations globales à prendre, ce n’est plus le cas actuellement. Dans le secteur de l’énergie que je connais bien, où des luttes importantes contre la privatisation ont eu lieu dans les années 1990 et 2000, les travailleurs disent maintenant que cela ne vaut plus la peine de se battre sur des revendications globales, parce que les autres ne le feront pas. L’objectif doit alors se limiter à négocier des petites choses, aussi provisoires et minimes soient-elles.

Tu viens de participer récemment à un séminaire international de préparation du FSM 2011 qui, après Bamako en 2006 et Nairobi en 2007, se tiendra à Dakar. Qu’a tu pensé de ce séminaire ? Comment vois-tu le processus FSM et le fait que le prochain se tiendra dans ton pays ?

Après ce séminaire, je dirais que les choses sont plutôt positives mais qu’il faut rester vigilant.
Ce séminaire a clarifié certaines choses. Le fait de refuser le sponsoring des grandes multinationales, l’ouverture du processus à l’ensemble des acteurs et la nécessité de créer un ancrage populaire vont dans le sens d’une rupture par rapport au FSM de Nairobi. Cependant il y a des problèmes importants qui n’ont pas encore suffisamment avancé comme, par exemple, les questions de méthodologie. Le séminaire n’a pas permis de dépasser l’étape du CI de Montréal d’octobre 2009. Il aurait fallu partir des pistes énoncées à la rencontre du CI pour avancer concrètement sur une orientation méthodologique qui s’appuie sur l’histoire réelle du FSM mais aussi se bonifie du contexte et des perspectives stratégiques qui se posent aujourd’hui. Ce moment aurait certainement dû consacrer plus de temps pour débattre et définir les grands axes du prochain FSM (contenu, espaces, transversalité,…).

Personnellement, je pense qu’il est tout à fait possible, avec de la vigilance et une implication de l’ensemble des mouvements sociaux d’éviter les erreurs commises à Nairobi. Mais attention, ce n’est pas parce qu’on ne re-commet pas les erreurs de Nairobi que ce forum sera automatiquement une réussite. Pour que ce forum soit une réussite, il faudra que l’ensemble des acteurs sociaux sénégalais et africains s’approprient le processus. Le grand défi sera de faire en sorte que ce soit réellement un forum populaire qui rencontre les processus des luttes réelles en cours. Il faut que le FSM ait un impact sur les mouvements sociaux et sur les luttes, bien au-delà du processus FSM. Pour cela, il va falloir s’assurer qu’il y ait une réelle participation populaire, à savoir des mouvements sociaux qui non seulement sont présents, mais sont aussi acteurs du processus et sont entendus. Et cela, on ne peut pas le demander juste à quelques organisateurs. Tous les membres participant au processus devront travailler à ce que les gens à la base s’approprient le processus. On ne pourra pas tout régler, certaines décisions seront effectivement prises par un comité restreint de personnes. A ce niveau, le minimum à exiger est d’avoir la plus grande transparence possible, notamment au niveau financier et au niveau des prises de décisions.

Par ailleurs, durant ce séminaire, on a souvent mis l’accent sur l’importance de l’analyse et des connections Sud-Sud. Je suis en partie d’accord. C’est vrai qu’une série de « problèmes » se posent de manière beaucoup plus urgente dans le Sud. C’est vrai aussi qu’il faut créer des résistances à différents niveaux, local, régional, sous-régional, continental et international. Mais ce qui est fondamental c’est de créer des articulations entre toutes ces différentes luttes. A ce niveau, le renforcement des liens de solidarité Sud-Nord ou encore Nord-Nord est tout aussi important que le renforcement des liens Sud-Sud. Il ne faut pas oublier que la logique du capitalisme n’a pas de frontière. Elle sévit partout et est globalisée. Il faut donc lutter contre cette logique sur tous les endroits de la planète et de manière unifiée. Et cela actualise en notre sens, ce slogan « Prolétaires de tous les pays unissez vous », du manifeste du Parti Communiste de 1848. Ce dont il est question, c’est comment construire l’unité de tous les opprimés et de leurs luttes. Cela excède les espaces géographiques et reste la seule perspective capable de créer les conditions d’une transformation radicale du modèle capitaliste néolibéral.




Abdulaye SENE est dirigeant syndical dans le secteur de l’énergie au Sénégal et responsable du Département R&D à l’UNSAS (Union nationale des syndicats autonomes du Sénégal, organisation membre du réseau CADTM International), répond à quelques questions sur la crise, le mouvement syndical et le processus altermondialiste.