Les dessous du coup d’État au Soudan

10 novembre par Paul Martial


Palais présidentiel du Soudan à Khartoum (CC - Wikimedia)

Le général Abdel Fattah al-Burhane vient de mettre fin au processus de transition issu de la révolution de 2018 qui avait renversé Omar al-Bashir. Ce coup d’État s’accompagne d’une féroce répression à l’encontre des manifestantEs, des militantEs de l’opposition et de la société civile. Déjà plus d’une centaine de blesséEs et une dizaine de mortEs étaient dénombrés au 31 octobre.


Les généraux ne veulent pas d’une transition démocratique au Soudan. Ils ont beaucoup trop à perdre. En effet, la haute hiérarchie militaire a fait main basse sur l’essentiel des richesses et des entreprises du pays. Les galonnés voyaient d’un mauvais œil l’immixtion du gouvernement civil dans leurs affaires. Déjà, des conseils d’administration de banques ont été dissous. La Commission soudanaise pour le démantèlement du régime Ingaz (nom du régime d’al-Bashir) commençait à mettre à nu les ­importants détournements de fonds.

Quant à Mohamed Hamdan Dogolo, dit Hemidt, un des hommes forts du Soudan, il était opposé à l’intégration dans l’armée de sa structure paramilitaire, les Rapid Support Forces, proposée par le pouvoir civil. Forte de 60 000 hommes, cette milice est financée à partir des rackets sur le trafic humain, le contrôle des mines d’or, ou le mercenariat au Yémen pour le compte de l’Arabie saoudite.

De plus l’inquiétude régnait dans l’armée que la justice, nationale ou de la Cour pénale internationale, rattrape les officiers supérieurs qui se sont rendus coupables de crimes de guerre dans les différentes régions du Soudan – notamment au Darfour.

Enfin, la signature de paix en 2020 avec les deux dirigeants de la rébellion armée, Mini Minawi et Djibril Ibrahim, a permis une alliance entre eux et l’armée. C’est ainsi que leurs milices participent désormais à la répression.

 Un gouvernement civil qui a déçu

Les généraux, pour justifier leur putsch, tentent de surfer sur le mécontentement populaire bien réel. En effet, le Premier ministre Abdallah Hamdok, sous les injonctions du FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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, a mené une politique d’austérité afin de payer les arriérés de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
et ainsi bénéficier de « l’Initiative renforcée en faveur des pays pauvres très endettés PPTE
Pays pauvres très endettés
(En anglais : HIPC).
L’initiative PPTE, mise en place en 1996 et renforcée en septembre 1999, est destinée à alléger la dette des pays très pauvres et très endettés, avec le modeste objectif de la rendre juste soutenable.

Elle se déroule en 4 étapes particulièrement exigeantes et complexes.
Tout d’abord, le pays qui sollicite une aide au titre de cette initiative doit mener docilement, en général pendant 3 ans, des politiques économiques approuvées par le FMI et la Banque mondiale, sous forme de programmes d’ajustement. Il continue alors à recevoir l’aide classique de tous les bailleurs de fonds concernés. Pendant ce temps, il doit adopter un document de stratégie de réduction de la pauvreté (DSRP), parfois juste sous une forme intérimaire, et avoir obtenu des résultats dans l’application de cette stratégie pendant au moins un an.

À la fin de ces 3 années, arrive le point de décision : le FMI analyse le caractère soutenable ou non de l’endettement du pays candidat. Si la valeur nette du ratio stock de la dette extérieure / exportations est supérieure à 150 % après application des mécanismes traditionnels d’allègement de la dette, le pays peut être déclaré éligible. Cependant, les pays à niveau d’exportations élevé (ratio exportations/PIB supérieur à 30 %) sont pénalisés par le choix de ce critère, et on privilégie alors leurs recettes budgétaires plutôt que leurs exportations. Donc si leur endettement est manifestement très élevé malgré un bon recouvrement de l’impôt (recettes budgétaires supérieures à 15 % du PIB, afin d’éviter tout laxisme dans ce domaine), l’objectif retenu est un ratio valeur nette du stock de la dette / recettes budgétaires supérieur à 250 %.
Troisième temps, si le pays est déclaré admissible, il bénéficie de premiers allègements de la part des États créanciers et des banques privées, et doit poursuivre avec les politiques agréées par le FMI et la Banque mondiale. La durée de cette période est déterminée par la mise en œuvre satisfaisante des réformes clés convenues au point de décision, dans un souci de maintien de la stabilité macroéconomique.

A l’issue, arrive le point d’achèvement. Le reste de allègement est alors fourni, pour permettre au pays de revenir à des critères de soutenabilité (exposés ci-dessus) jugés satisfaisants.
Le coût de cette initiative est estimé à 54 milliards de dollars, soit environ 2,6% de la dette extérieure du Tiers Monde.
Les PPTE sont au nombre de 42 seulement, dont 34 en Afrique subsaharienne, auxquels il convient d’ajouter le Honduras, le Nicaragua, la Bolivie, la Guyana, le Laos, le Vietnam et Myanmar.
Au 30 septembre 2003, 27 pays ont atteint le point de décision, et seulement 8 sont parvenus au point d’achèvement : l’Ouganda, la Bolivie, le Mozambique, la Tanzanie, le Burkina Faso, la Mauritanie, le Mali et le Bénin.
 » (PPTE).

Les mesures prises comme la suppression des aides à l’énergie ou la réduction des dépenses budgétaires ont accentué la précarité de la majorité des SoudanaisES et érodé la popularité du Premier ministre et de son équipe.

Cette situation économique s’est considérablement dégradée avec le blocage pendant un mois de Port-Soudan, principale source d’approvisionnement du pays, organisé par Mohammed el-Amin Tirik, leader de la tribu des Béja. Beaucoup considèrent qu’il a été instrumentalisé par les dirigeants de l’armée. Ce n’est certainement pas un hasard si Amin Tirik vient d’apporter son soutien aux généraux.

L’ironie est que cette tribu a souffert pendant des décennies, comme beaucoup d’autres, de la marginalisation orchestrée par ceux-là même qui ont fait le coup d’État.

Le général Abdel Fattah al-Burhane a donc réussi à renforcer sa position en s’alliant avec Hemidt et en gagnant les chefs rebelles Mini Minawi et Djibril Ibrahim. Leur départ du gouvernement civil n’est pas une surprise. Depuis plusieurs mois ils exigeaient une meilleure représentation dans les structures gouvernementales.

  Hypocrisie occidentale et mobilisation populaire

Si les dirigeants des pays occidentaux ont condamné le coup d’État, ils en sont en partie responsables en soutenant la politique du FMI. Celle-ci n’a fait que dégrader les conditions économiques de la majorité des SoudanaisES et a favorisé la prise du pouvoir d’Abdel Fattah al-Burhane. Notons qu’il a bénéficié du soutien de l’Égypte, des Émirats arabes unis et de l’Arabie saoudite, fidèles alliés des USA dans la région.

La défaite du coup d’État viendra avant tout de la résistance des populations. La grève générale est massivement suivie et en dépit de la répression, la participation aux manifestations est forte comme en témoignent les centaines de milliers de SoudanaisES qui sont descendus samedi dernier dans la rue pour exiger un gouvernement 100 % civil.




Paul Martial

est animateur d’Afriques en Lutte, membre de la QI en France.