Les conséquences du chantage au remboursement des dettes publiques sur la vie des personnes trans

4 juillet par Arya Meroni


Women_s_March_Washington,_DC_USA

Depuis quelques temps, les personnes trans commencent à être un peu plus visibles dans la société. Cette visibilisation est due en partie à l’essor du mouvement féministe ainsi qu’à une plus grande acceptation, notamment par les plus jeunes. Dans le même temps, des courants féministes transphobes s’organisent pour essayer de renvoyer au placard les trans afin de ne pas perturber l’ordre établi d’un certain féminisme bourgeois. Elles trouvent des relais au niveau mondial dans une partie de la droite et l’extrême droite qui s’opposent à toute possibilité d’avoir des droits, de vivre dignement, d’espérer sortir un peu de la marginalité et de la précarité extrême.

Lorsque les courants réactionnaires parlent des personnes trans, bien souvent le débat se focalise sur l’identité/identification, sur la possibilité pour une « femme à pénis » d’accéder à des espaces non mixtes, sur la possible « trahison » des hommes trans, ou sur l’exotisation et la sexualisation des personnes trans.

Un aspect pourtant essentiel semble souvent oublié - celui des conditions matérielles d’existence des personnes trans. Quelles sont les possibilités de travail et de revenu pour une population qui aujourd’hui encore n’est pas considérée à égalité du reste de l’humanité et donc renvoyée dans les marges du prolétariat ? Comment est-ce que la transphobie agit comme un facteur d’assignation à la marginalité au sein même des marges du prolétariat ? Pour une population qui dépend tant de la santé pour pouvoir exister, qu’elles sont matériellement les possibilités d’accès à des services de qualité ? Et finalement, comment est-ce que les politiques d’austérité dans la santé sous couvert de remboursement de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
publique renforcent la marginalisation et le développement d’un endettement privé chez des personnes à très bas revenus ?

Cet article ne prétend pas répondre de manière exhaustive a toutes ces questions mais plutôt introduire ces problématiques.

Une population lourdement marquée par la précarité...

De manière générale, les personnes trans vivent des situations de précarités importantes à cause de lois transphobes qui rendent difficiles les changements d’états civils, ne permettent pas de lutter efficacement contre la transphobie, voire renforcent les discriminations. Cela se traduit notamment par une exclusion quasi systématique des marchés du travail « officiel » : ainsi, près de 80 % des personnes trans dans le monde n’ont pas accès à un contrat de travail. Les chiffres sont élevés partout : En France, près de 36 % des personnes trans sont au chômage ou au RSA. On estime à un tiers le nombre de personnes trans ayant perdu leur emploi après leur coming-out et à 46 % le nombre de personnes trans n’osant pas chercher de travail salarié de peur de la transphobie [1] .

Pour ces raisons, la seule alternative pour survivre peut être d’en passer par l’économie informelle, et bien souvent par l’exercice du travail sexuel. Pour les personnes trans les moins isolées, la vie s’organise souvent de manière collective et communautaire. Bien souvent, il s’agit alors d’occuper des emplois de reproduction sociale non rémunérés, cela afin de maintenir un espace de vie collectif permettant de survivre à côté de sociétés transphobes, misogynes, racistes et violentes. Bien entendu, tout cela n’est pas exclusif et il n’est pas rare que les personnes trans occupent à la fois des rôles d’aide, de soin ou de service au sein des communautés et subviennent à leurs besoins essentiels via l’économie informelle.

Ce rapide panorama non exhaustif de l’organisation économique de la vie des personnes trans permet de saisir la dimension précaire des conditions de vies. Pour « sortir » de ce schéma et espérer avoir une vie « normale » (insérée dans l’économie néolibérale), il faut « passer », c’est-à-dire, pour une femme trans, pouvoir être confondue avec une femme cis, et pour un homme trans, avec un homme cis. Il est important d’insister sur ce fait : si le passing est si important dans les vies des personnes trans, c’est qu’il n’y a pas d’autres choix pour essayer de sortir de la précarité extrême... et du risque permanent de subir des violences physiques, sexuelles et des meurtres.

Aucune société capitaliste n’est réellement tolérante avec les existences des personnes trans : en raison de l’absence de politique d’éducation, de remise en cause des stéréotypes et de la masculinité hégémonique, de réelles politiques féministes qui déstabiliserait fondamentalement les rôles de genre assignés dans la société, elles continuent d’être marginalisées et transformées en épouvantail. Aujourd’hui encore, être trans, dans l’imaginaire collectif, c’est être un monstre qui essaye de duper les hommes et de voler la place des femmes - les hommes trans étant perçus comme des lesbiennes travesties.

... dépendante des systèmes de santé...

Ainsi, pour espérer s’extraire de ce destin de monstre, la transition « biologique - médicale, hormonale et chirurgicale - est centrale dans les parcours des personnes trans. Ce recours à la médecine à un coût. En France, une prise d’hormone « classique » qui ne serait pas remboursée coûte quelques dizaines d’euros par mois. Une séance d’épilation au laser peut varier entre 90 et plusieurs centaines d’euros. Une opération de féminisation du visage, quelques centaines à plusieurs milliers d’euros. Pareil pour l’ablation des seins. Une séance d’orthophoniste coûte 60 euros. Enfin, l’opération de réassignation de sexe coûte plusieurs dizaines de milliers d’euros.
En France il est possible d’obtenir une ALD - affection longue durée - pour que la sécurité sociale paye à 100 % le parcours de soin mais les démarches peuvent être lourdes pour y avoir accès. Étant donné que tout repose sur le bon vouloir de médecins – majoritairement cis, hétéro, blancs, hommes issus de la (petite) bourgeoisie – il faut se plier et correspondre aux attentes de ces professionnels. Il n’est pas rare que des personnes trans se mettent en danger pour prouver à ce corps médical encore très transphobe qu’elles sont bien trans : prise d’hormone sans recul, avoir des comportements sexuels pour prouver à des psychiatres que nous sommes bien trans et pas « juste homo », avoir un passing « vestimentaire » sans transition, etc. La lourdeur de cette procédure, qui peut durer plusieurs années, peut décourager, notamment les plus jeunes, les plus précaires, isolées.

Ensuite, il arrive aussi que les institutions bloquent les demandes ou que du personnel administratif fasse du zèle. Une case mal cochée par le médecin sur le document de demande d’ALD, une signature qui ne correspond pas parfaitement peuvent être des raisons de refus d’accord ou de renouvellement... laissant certaines personnes plusieurs années sans ALD. Sans ALD, mais pas sans traitement : lorsqu’il s’agit d’un refus de renouvellement par exemple, la personne qui a déjà engagé sa transition ne va pas arrêter de prendre son traitement ou interrompre certaines démarches chirurgicales. Elle va seulement payer de sa poche.

... fortement impactée par les plans d’austérités.

Dans cette situation les plans d’austérités successifs, sous couvert de rembourser la dette publique, précarisent toujours plus les conditions de vies des personnes trans. En effet, les coupes massives dans les systèmes de santé publique rendent plus difficile l’accès à tout un tas de démarches, et cela est d’autant plus accentué par la transphobie du corps médical. C’est-à-dire que là où une personne qui souhaite avoir un rendez-vous pour une quelconque prise en charge médicale attendra parfois plusieurs mois avant d’avoir ce rendez-vous avec n’importe quel praticien à cause de la casse du système de santé publique, une personne trans doit en plus trouver le bon médecin, celui ou celle qui accepte de prendre en charge une personne trans. Ajoutons à cela qu’avec la privatisation de la santé, il n’est pas rare que certains centres privés (qui proposent la majeure partie des rendez-vous accessibles) refusent les ALD afin de maximiser leurs profits, jouant sur des ambiguïtés, notamment concernant le fait que les opérations seraient effectivement vitales ou « de confort » : mais lorsqu’on risque de se faire assassiner dans la rue si on parait anormale, qu’est-ce qui est de l’ordre du vital, et qu’est-ce qui est de l’ordre du confort ?

Enfin, notons que certaines opérations ne sont pas pratiquées en France, ou alors, qu’il y a très peu de praticiens, comme pour le changement de sexe : il faut alors débourser jusqu’à 20 000 euros pour pouvoir se faire opérer dans de bonnes conditions.

La conséquence de tout cela est que beaucoup de personnes trans n’ont d’autres choix que de payer de leur poche leurs parcours de transitions. Et comme nous l’avons vu, nous parlons d’une population qui occupe plus largement le bas du sous-prolétariat que le haut de la haute-bourgeoisie. Il s’agit donc de financer des opérations onéreuses – ou la prise quotidienne de traitements – avec très peu de ressources économiques. En Amérique latine, beaucoup de personnes trans choisissent alors de se tourner vers des médecins clandestins ou de l’automédication, ce qui est une des principales causes de maladie et de décès pour les personnes trans dans cet espace.

De manière générale, et partout dans le monde, le désinvestissement des États dans le financement de services publics de santé de qualité ainsi que l’absence d’accompagnement social des parcours de transitions voient exploser l’endettement privé des personnes trans.
Cet endettement peut bien entendu se faire auprès de banques, bien que l’accès à un crédit pour une personne trans soit généralement compliqué étant donné la transphobie généralisée – d’autant plus s’il s’agit de dire que le prêt contracté est là pour financer une transition. Il s’agit alors de s’endetter auprès d’amiˑes, de membres des communautés, ou de créanciers informels liés à des réseaux mafieux.

Dans ce contexte, on a vu exploser depuis quelques années le recours à des cagnottes en ligne pour financer les opérations ou l’achat de médicaments. Cela permet notamment pour des personnes précaires et isolées de toucher des réseaux. Si cela peut paraître plus collectif et communautaire dans la gestion de cette dette, les plateformes qui gèrent les cagnottes sont des entreprises privées qui prennent des commissions. Il s’agit en fait pour des entreprises de réaliser du profit sur la misère, le désinvestissement des États dans la santé et grâce à l’absence de réelles politiques ambitieuses de lutte contre la transphobie.

Face à cela le développement et la politisation des communautés, ainsi que leur ancrage dans le mouvement social pourrait permettre à la fois de trouver des pistes pour des prises en charges safe des personnes trans et de mettre sur le devant ces questions afin qu’elles ne restent pas dans les marges dans lesquelles elles sont enfermées.
Il s’agit aussi et surtout de dénoncer et de lutter contre les plans d’austérité dans la santé sous couvert de dette publique qui renvoie les individus face à des « solutions » individuelles - allant de l’endettement privé à l’obligation Obligations
Obligation
Part d’un emprunt émis par une société ou une collectivité publique. Le détenteur de l’obligation, l’obligataire, a droit à un intérêt et au remboursement du montant souscrit. Il peut aussi, si la société est cotée, revendre son titre en bourse.
d’accepter tous types de travail - pour survivre et accéder à des services de santé nécessaires.

Il s’agit enfin, au contraire, de lutter pour des services publics de santé de qualité libres et gratuits au service des populations et pour que l’argent public serve réellement le public.




Article extrait du magazine AVP - Les autres voix de la planète, « Dettes & féminismes : pour un non - paiement féministe de la dette » paru en avril 2022. Magazine disponible en consultation gratuite, à l’achat et en formule d’abonnement.

Notes

[1Voir les travaux d’Arnaud Allessandrin pour les rares données existantes. Par exemple : https://www.cairn.info/revue-cahiers-du-genre-2016-1-page-193.htm)

Arya Meroni

(@AryaMeroni) es militante anticapitalista, feminista e internacionalista.

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