Léopold II : pourquoi tant d’amour ?

24 décembre 2020 par Romain Compère


Monument de propagande à la gloire de Léopold II et de sa prétendue mission coloniale civilisatrice (Arlon, Belgique - CC Wikimedia)

« Je suis le souverain d’un petit pays et de petites gens » ; « Quand on traite une race composée de cannibales depuis des milliers d’années, il est nécessaire d’utiliser des méthodes qui secoueront au mieux leur paresse [1] », Léopold II

Le nationalisme n’épargne aucun pays, pas même la Belgique, pourtant née d’un compromis entre les grandes puissances européennes. Dans tous les États, il vient à l’esprit de la classe dirigeante de créer un sentiment de fierté collective autour de personnages supposés prestigieux. Ces « mythes » nationaux, figures d’« excellence », ont pour fonction d’incarner l’essence ou le génie d’une population. En Belgique, il est curieux qu’une partie substantielle de la population reste attachée à la figure du roi Léopold II. Un mythe national est en effet supposé véhiculer des valeurs positives. Pourtant, lorsqu’on s’intéresse de plus près aux positions politiques du roi, à son action coloniale ou à ses relations sociales, il devient difficile de dire qu’il représente une quelconque inspiration pour l’Humanité.

 Un roi peu démocratique

Le roi Léopold II a peu de considération pour la démocratie, ou en tout cas de la démocratie « parlementaire » telle qu’elle existe en Belgique à cette époque. Pour rappel, lors de son accession au trône, la Belgique est sous un régime de vote censitaire, où seuls les plus nantis ont les moyens de voter. À cette époque, c’est la fusion de l’ancienne aristocratie et de la nouvelle bourgeoisie belge, particulièrement dynamique, qui dirige le pays, au grand dam du souverain. En effet, loin de se prononcer pour le suffrage universel auquel aspire la majorité de sa population, Léopold II rêve d’une monarchie absolue telle que l’Empire austro-hongrois. C’est pour cette raison d’ailleurs qu’il fera marier ses deux filles, Louise et Stéphanie, avec des princes autrichiens.

Cette tendance despotique s’est révélée au grand jour au Congo, dont le roi Léopold II avait songé se faire appeler « empereur ». Dans ses lettres à l’explorateur Stanley, il développait sa manière d’administrer ses nouveaux « sujets » congolais : « Il est indispensable que vous achetiez [...] autant de terres que possible et que vous placiez sous (...) suzeraineté de ce comité (...) dès que possible et sans perdre une minute tous les chefs des tribus installées entre l’embouchure du Congo et les Stanley Falls [près de l’actuelle Kisangani] » et « Les traités doivent être aussi courts que possible, et tout nous donner en deux articles ». Au début de la décennie 1890, le Congo se militarise rapidement : la moitié du budget de la colonie est attribuée à la Force Publique, l’armée de Léopold II. Le roi, qui se targue sur la scène internationale de « délivrer » les Congolais des griffes esclavagistes, va en fait contraindre les hommes libérés à servir dans son armée. Bientôt, il utilisera cette force comme un féroce instrument répressif pour contrôler les populations rebelles, et comme moyen de contrainte à la récolte du caoutchouc.

 Une ambition colonialiste précoce

Léopold II avait remarqué à quel point une colonie pouvait se révéler lucrative, notamment en lisant les archives coloniales espagnoles à Séville. Il avait visité nombre de pays dans sa jeunesse et s’était extasié devant la façon dont les Hollandais « géraient » leur colonie à Java. Selon lui, le travail forcé était « la seule façon de civiliser et d’élever ces populations indolentes et corrompues de l’Extrême-Orient  ». Dépité par le fait que la majorité des territoires mondiaux avaient déjà été accaparés par d’autres puissances européennes, Léopold II cherchait l’opportunité pour se doter d’une colonie. En vain, il pensa s’emparer des îles Fidji, de certaines provinces d’Argentine ou encore de Chine, et tenta même d’acheter les Philippines aux Espagnols. Dans les années 1870, il réussit à faire passer son entreprise au Congo comme une entreprise vertueuse qui allait mettre fin à l’esclavage arabe, sous l’égide d’une association-écran, l’A.I.A., pour Association Internationale Africaine. À partir de 1885, reconnu comme titulaire officiel du Congo par les autres grandes puissances à la conférence de Berlin, Léopold II installa les bureaux de l’administration du Congo derrière le Palais Royal, rue de Bréderode et alentours. Le monarque pouvait de cette manière aller diriger « son Congo » en traversant son jardin.

 Un roi avide d’argent

L’avarice de Léopold II était notoire [2] et le roi a, à plus d’une reprise, fait pression sur des ministres pour faire passer des lois l’épargnant de payer diverses taxes, ou tout simplement caché ou maquillé des comptes pour diminuer les impôts à payer. En 1869, à la mort de son fils, Léopold II, pourtant effondré, n’oublie pas de demander au Parlement de faire passer la note des funérailles sur le budget de l’État. Concernant le Congo, le monarque qui ne voulait « pas courir de risque (...) de perdre une bonne chance de [se] procurer une part de ce magnifique gâteau africain » réussit à obtenir un prêt de l’État belge à hauteur de 25 millions de francs (qu’il ne remboursera jamais), lui permettant de commencer l’exploitation de sa colonie personnelle. Si, au début, c’est surtout l’ivoire qui l’intéresse (comme il l’aurait dit à Stanley : « Je désire que vous achetiez tout l’ivoire disponible au Congo »), c’est bientôt la récolte de caoutchouc, dont la demande explose depuis l’invention du pneumatique, qui va se révéler la plus lucrative. Entre 1890 et 1904, tous les gains provenant du caoutchouc congolais seront multipliés par 96. Après sa mort, sa fortune (constituée d’obligations Obligations
Obligation
Part d’un emprunt émis par une société ou une collectivité publique. Le détenteur de l’obligation, l’obligataire, a droit à un intérêt et au remboursement du montant souscrit. Il peut aussi, si la société est cotée, revendre son titre en bourse.
, mais aussi de villas ou de châteaux situés dans diverses parties de l’Europe) est estimée à un total de 220 millions de francs belges, soit environ un milliard d’euros actuels. Le bilan humain de la colonisation congolaise est estimé à plusieurs millions de morts. Le chiffre exact est difficile à avancer, mais nombre de chercheurs s’accordent sur le fait que la population ait diminué de moitié.

 Des relations sociales délétères

Léopold II se démarque par la dureté dont il a fait preuve envers sa famille. En colère contre sa femme Marie-Henriette qui n’arrivait pas à lui donner un autre fils qui aurait pu assumer sa succession au trône, le roi a également eu de longs démêlés avec ses filles. Ainsi, il décide de marier Louise, la première, alors qu’elle n’a que 16 ans, à un prince autrichien âgé de 14 ans de plus qu’elle. Le mariage est un désastre et Louise décide, après quelques années, d’entrer dans un asile plutôt que de rester avec son mari. Léopold II se refusera à la revoir jusqu’à sa mort et demandera de resserrer la surveillance autour d’elle. Il refusera également de revoir son autre fille, Stéphanie, lorsque celle-ci décidera de se remarier (après la mort de son premier mari) avec un comte hongrois d’origine trop peu prestigieuse (« un berger »).

Après la mort de la reine, Léopold II tombe amoureux d’une courtisane parisienne, Blanche Delacroix, qu’il approche par l’entremise de ses conseillers et comble de cadeaux. Le roi est bien évidemment totalement libre de ses relations sentimentales, cependant la différence d’âge entre les deux « amants » pose question : alors que Blanche Delacroix n’a que 16 ans, il en a... 65. Celui qu’elle appelle « Très Vieux » (tandis qu’il l’appelle « Très Belle ») lui accordera le titre de baronne de Vaughan, au scandale de la presse de l’époque et lui offrira plus tard un château (avec l’argent du Congo). Avant de mourir, Léopold II décidera de se marier avec elle et lui léguera plusieurs millions en actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
congolaises, la laissant généreusement à l’abri du besoin, elle et leurs deux enfants. Ses filles n’auront pas la même chance : le roi refusera jusqu’à sa mort de leur accorder un quelconque héritage.

 Un roi des médias

« Je leur donnerai mon Congo, mais ils n’ont pas le droit de savoir ce que j’y ai fait . » Ainsi parlait Léopold II quand on lui demandait pourquoi il brûlait toutes les archives du Congo en sa possession. En effet, quand, en 1908, sous la pression internationale, le roi fut obligé de céder l’administration du Congo à l’État belge, il se décida à détruire tous les documents témoins de son action, qu’ils soient situés à Bruxelles ou au Congo. Au Palais Royal, les chaudières restèrent allumées pendant 8 jours. Léopold II était tout à fait conscient qu’en effaçant les traces de son action, un pan de l’Histoire ne serait jamais découvert. Le roi était un habitué de ce type de procédé, lui qui avait passé une décennie à tenter de discréditer ses opposants politiques, notamment Edmund Morel. Depuis Bruxelles, le roi organisait de larges campagnes médiatiques dans le monde entier, pour noyer les attaques sur sa gestion inhumaine du Congo. Non content de soudoyer des journalistes, d’octroyer des pots-de-vin à des hommes politiques et d’éditer des pamphlets défendant son action « humanitaire », Léopold II avait créé des associations fictives de défense de son action en Allemagne, en France, en Suisse, en Grande-Bretagne et aux USA.

Alors, il est bon de se demander, à l’heure où l’on se demande si la statue d’un personnage si peu inspirant mérite vraiment de rester à la place du Trône, pourquoi il existe encore des gens prêts à défendre son héritage. Qui en effet, voudrait garder debout la statue d’un homme qui a pu s’écrier : « Les mains coupées, mais c’est idiot. Je leur couperais bien tout le reste, mais pas les mains. C’est la seule chose dont j’ai besoin au Congo. » ?




Notes

[1Tous les extraits de cet article sont issus du livre d’Adam Hoschild, Les fantômes du roi Léopold. La terreur coloniale dans l’État du Congo, 1984-1908), [1998], Tallandier Texto 2007, 2019, 624 pp., 12€.

[2Selon l’empereur Guillaume II, le roi Léopold II incarnait la fusion de « Satan et Mammon en une seule personne ».

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