Le véritable New Deal avec l’Afrique c’est d’en finir avec son pillage et le néocolonialisme !

21 mai par CADTM France , Survie , CADTM Afrique


Le 18 mai a eu lieu à Paris un sommet rassemblant autour du Président Macron plusieurs chefs d’État africains, des responsables européens et des représentants des institutions financières internationales. Cette rencontre avait pour objectif de trouver de nouvelles sources de financement pour le continent. Présenté comme une solution novatrice, le New Deal vanté par Macron s’inscrit en réalité dans la droite ligne des politiques néolibérales en grande partie responsables des faiblesses structurelles des économies africaines.

La France a accueilli ce mardi 18 mai, à l’invitation du président français, Emmanuel Macron, un Sommet sur le financement des économies d’Afrique subsaharienne avec une quinzaine de chefs d’État africains, ainsi que des responsables européens et d’institutions financières et commerciales internationales comme la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
, le Fonds monétaire international FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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(FMI) ou l’Organisation mondiale du Commerce OMC
Organisation mondiale du commerce
Née le 1er janvier 1995, elle remplace le forum permanent de négociation qu’était l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) où les États avaient seulement le statut de « parties contractuelles ». Un des objectifs de l’OMC est le démantèlement, lorsqu’ils existent encore, des monopoles nationaux constitués en vertu d’une décision publique. C’est déjà le cas pour les télécommunications dont la décision a été prise dans le cadre de l’OMC en février 97. Mais il en reste d’autres comme les chemins de fer qui attirent la convoitise des grands groupes financiers.

Un autre objectif est la libéralisation totale des investissements. L’instrument utilisé a été le projet d’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI). L’AMI dont l’élaboration avait été décidée lors de la réunion ministérielle de l’OCDE de mai 1995, vise l’ensemble des investissements : directs (industrie, services, ressources naturelles) et de portefeuille. Il prévoit des dispositifs de protection, notamment pour le rapatriement total des bénéfices. L’AMI a été comme tel abandonné en 1997 mais est réapparu sous la forme d’une multitude d’Accords bilatéraux sur l’investissement, ce sont les nouveaux « habits » de l’AMI.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays - une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ». Toutefois, dans la lancée de l’épisode de Seattle en novembre 1999, la conférence de Cancun (Mexique) en septembre 2003 a été marquée par la résistance d’un groupe de 22 pays émergents du Sud, qui se sont alliés en la circonstance pour mener la conférence à l’échec, face à l’intransigeance des pays du Nord.
Site :
(OMC). Il s’est agi, officiellement, de venir en aide à un continent pour lequel la pandémie s’est surtout manifestée sous la forme d’une grave crise économique encore pire que celle de de 2008. Il a ainsi vu une contraction son PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
de 2,1 %, une première depuis 25 ans, mais aussi une chute des investissements directs étrangers ainsi que des transferts de fonds de la diaspora qui constituent une des principales sources de financement du continent, au moins deux fois plus que l’aide publique au développement. Selon le FMI, ces pays pourraient se trouver face à un déficit de financement de 290 milliards $US d’ici 2023 alors que, pour faire face aux effets de la pandémie, ils pourraient avoir besoin de 425 milliards d’ici à 2025.

Cela s’est inévitablement traduit par des conséquences sociales terribles : alors que la pauvreté était en baisse régulière depuis deux décennies sur le continent, selon la Banque africaine de développement (BAD), plus de 39 millions d’Africain-es supplémentaires pourraient tomber d’ici la fin de l’année sous le seuil d’extrême-pauvreté (1,90 dollar par jour), se rajoutant aux 30 millions de l’an dernier pour atteindre un total de 465 millions de personnes, soit près de 35 % de la population du continent.

Au vu de cette situation et de ces perspectives, le principe d’un sommet consacré à l’Afrique n’était pas dénué de sens et pouvait faire écho aux nombreux appels lancés depuis un an, y compris par les sociétés civiles africaines. Sauf que, depuis le début de la crise sanitaire mondiale, ce n’est pas la première fois que le président français feint de plaider en faveur de l’Afrique. Il y a un peu plus d’un an, il a ainsi, à plusieurs reprises, lancé un appel pour une « annulation massive » des dettes africaines [1]. Mais, dans les faits, force est de constater que la France n’a cessé d’œuvrer dans un sens contraire.

Cette fois-ci, avec ce nouveau sommet, il s’agissait pour Emmanuel Macron de mettre en place « un New Deal New Deal Le terme New Deal (nouvelle donne) est utilisé pour la première fois, devant la Convention du Parti démocrate à Chicago en juillet 1932. Il désignera l’expérience tentée, dès 1933, par le président Franklin Roosevelt pour mettre fin à la profonde crise économique que les Etats-Unis traversaient depuis 1929. L’expression New Deal recouvre un ensemble de mesures allant de l’aide aux secteurs économiques les plus touchés par la crise jusqu’à des réformes sociales. Dès 1938, une nouvelle récession intervient et marque les limites du New Deal. La relance se fera sous les auspices de la Seconde Guerre mondiale. Roosevelt n’a pas développé un programme cohérent qui serait similaire au programme des Travaillistes britanniques de 1945. du financement de l’Afrique » reposant notamment « sur des solutions profondément novatrices ». Faut-il vraiment croire le président français sur parole ? Il est permis d’en douter. Les solutions envisagées n’ont rien de « novatrices », elles sont dans la droite ligne des remèdes infligés depuis des décennies, responsables des faiblesses structurelles des pays africains. Elles les ont notamment enfermés dans un modèle extractiviste ravageur et peu rémunérateur qui les rend, de surcroît, dépendants et extrêmement vulnérables aux chocs exogènes, comme on a encore pu le constater récemment lors de la chute du cours des matières premières.

Ce « New Deal » macronien est une déclinaison du « Consensus de Paris » exposée en novembre dernier, lors d’un entretien du président français au Grand Continent. Comme souvent avec Emmanuel Macron, sous un emballage se voulant disruptif, ce sont les mêmes recettes libérales éculées qui sont servies : il s’agit ici, en l’occurrence, malgré les dénégations, de remettre encore plus le sort des économies africaines entre les mains d’intérêts privés et de la finance. On s’en doute, leur préoccupation première n’est pas la philanthropie ou l’intérêt public mais le rendement de leurs investissements. L’un des outils de prédilection de cette politique ce sont les partenariats public-privé (PPP), ces conventions par lesquelles le financement et la gestion de services publics sont confiés à des prestataires privés. Décriés en Europe, notamment par la Cour des comptes européenne (CCE) pour qui ils « ne peuvent être considérés comme une option économiquement viable pour la fourniture d’infrastructures publiques », et en France, où la Cour des comptes a fustigé son coût et « son insoutenabilité financière », amenant le gouvernement d’Emmanuel Macron à y renoncer, les PPP font pourtant encore l’objet dune large promotion, y compris par la France, par le truchement de l’Agence française de développement (AFD), auprès des pays africains.

Plus profondément, derrière un laïus qui se veut moderne, se niche une vision du développement archaïque. Celle qui domine depuis le discours d’investiture de Harry Truman de janvier 1949 et qui le réduit à une dimension économique et comptable donnant aux pays du Nord vis-à-vis de ceux du Sud un objectif messianique prenant le relais de la « mission civilisatrice » du temps des colonies.

Non seulement la logique qui sous-tend le sommet de Paris est dangereuse pour les pays africains, mais elle est évite soigneusement d’aborder et d’interroger les causes profondes et premières de leur situation désastreuse

Les fondements sur lesquels reposait ce sommet laissaient donc peu augurer de son succès du point de vue des populations africaines. D’autant moins qu’il n’était pas du tout question de s’attaquer aux causes profondes du désastre africain. Certes, on pourrait, à raison, rappeler que la situation catastrophique dans laquelle sont la plupart des pays africains est en bonne partie liée au fait qu’ils souffrent de la mauvaise gouvernance de dirigeants souvent illégitimes et d’abord mus par leurs intérêts propres, mais, en fait, cette situation d’extrême faiblesse s’explique d’abord par l’histoire séculaire de la construction de mécanismes de domination et d’exploitation par les grandes puissances.

La France est un acteur majeur de cette sombre histoire africaine. Après les périodes de la traite puis de la colonisation, elle a fini par se résoudre à    l’indépendance de ses anciennes colonies non sans s’être assurée de les maintenir sous sa domination pour continuer à les exploiter et les piller, notamment en leur imposant toute une série d’accords léonins dits de coopération. Les plus controversés étant ceux relatifs à la défense, aux matières premières et aux produits stratégiques ainsi qu’aux relations économiques, monétaires et financières. Ces accords ont dépouillé ses anciennes colonies des principaux attributs de souveraineté au profit quasi exclusif de la France. D’abord, ils donnaient à cette dernière un contrôle et un accès privilégié, et même clairement abusif, à leurs richesses naturelles. Ensuite, ils garantissaient également à la France des débouchés commerciaux privilégiés et une maîtrise quasi totale de leur politique monétaire via le franc CFA, que ces accords obligent à adopter comme monnaie :    celle-ci permet à la France de contrôler la politique monétaire de ces pays au profit notamment de ses multinationales ainsi protégées des risques de change. Enfin, ces accords faisaient de la France leur fournisseur exclusif pour le matériel militaire et la formation de leur armée ; ils lui permettaient également d’y d’intervenir militairement, à sa guise, selon ses intérêts, ce dont elle ne s’est pas privée à diverses reprises. Avec la complicité d’élites locales corrompues et de dirigeants installés ou maintenus au pouvoir par la France pour veiller à leur bonne application, ces accords ont constitué la base d’un ordre néo-colonial, la Françafrique, un entrelacs nébuleux de relations économiques, politiques et militaires au détriment des populations locales [2].

Ces relations asymétriques avec la France s’inscrivent dans un contexte mondial néolibéral où les pays africains se voient imposer des accords commerciaux de libre-échange dévastateurs pour leurs économies, à l’instar de ceux avec l’Union européenne : celle-ci tente d’approfondir via, notamment, les Accords de partenariat économique (APE) - que les Africains ont vite fait de rebaptiser « Accords de Paupérisation économique » - une politique commerciale mortifère dont les seuls véritables gagnants sont les multinationales et les banques. Avec la complicité active des institutions commerciales et financières internationales, notamment le FMI, la Banque mondiale ou l’OMC, ces accords commerciaux se doublent de plus en plus d’accords d’investissement scélérats renforçant la domination des multinationales sur les États.

Les effets de ces politiques sont désastreux sur les plans économiques, sociaux, environnementaux et politiques. D’abord, elles fragilisent considérablement les économies africaines tant au niveau macro que micro économique, renforcent les dépendances structurelles et aggravent les déficits des balances commerciale et de paiement. Ensuite, elles entretiennent un chômage de masse, développent une grande précarité des emplois, détruisent les activités agricoles et accroissent très fortement les inégalités sociales et de genre. En outre, elles favorisent un extractivisme Extractivisme Modèle de développement basé sur l’exploitation des ressources naturelles, humaines et financières, guidé par la croyance en une nécessaire croissance économique. et un accaparement des ressources naturelles au profit des multinationales, dégradant considérablement l’environnement, toujours au détriment des populations locales. Enfin, ces politiques néolibérales entretiennent un cercle vicieux antidémocratique. D’une part, elles sont d’autant plus appliquées que les dirigeants africains ne sont pas légitimes et que leurs intérêts sont alignés sur ceux des capitalistes français et européens plutôt que sur ceux de leur peuple. D’autre part, elles contribuent à renforcer leur pouvoir et leurs pratiques anti-démocratiques.

Non seulement les multinationales françaises et européennes jouissent ainsi de marchés ouverts dont ils peuvent piller les richesses et exploiter une main d’œuvre bon marché tout en bénéficiant de solides mécanismes de protection qui limitent les capacités d’exportation des pays africains, mais en plus elles bénéficient d’un système fiscal international, mis en place par les pays du Nord, qui leur permet de se livrer de manière intensive à de l’évasion fiscale. Selon la Commission économique pour l’Afrique des Nations unies (CEA), ce sont environ 60 milliards, et même 76 milliards $US selon le dernier rapport de la Conférence des Nations unies sur le développement (Cnuced Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement
CNUCED
Elle a été créée en 1964, sous la pression des pays en voie de développement pour faire contrepoids au GATT (prédécesseur de l’OMC).
Site web :
), que le continent perd chaque année avec les « flux financiers illicites » : composés pour l’essentiel des ressources fiscales détournées par les multinationales, c’est bien plus que le service de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
annuelle des pays africains. Surtout, c’est autant de revenus qui ne financeront pas d’infrastructures sanitaires ou pour l’éducation.

Un des piliers de ce système de prédation et de domination du néolibéralisme est la dette. D’un côté ce système oblige les pays africains à s’endetter massivement. De l’autre, l’endettement massif de ces pays facilite leur pillage [3]. Ils ont payé très cher pour le savoir, par exemple avec les plans d’ajustement structurel Ajustement structurel Les Plans d’ajustement structurel ont été imposés par les IFI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts, projets financés par la Banque mondiale, conditionnalités du FMI, etc.
Les Plans d’austérité, appliqués depuis aux pays endettés du Nord, sont des copiés/collés des Plans d’ajustement structurel subits par les pays du Sud depuis 30 ans.
imposés par les institutions de Bretton Woods, entrainant une privatisation de leurs principaux services publics et de nombre de leurs ressources naturelles tout en les affaiblissant. Le gros des populations locales n’en perçoit aucun bénéfice alors même qu’elles assument le fardeau de ces dettes illégitimes. Il sera d’autant plus compliqué pour la plupart des pays africains de sortir de ce cercle infernal et vicieux qu’au moment où la pandémie a commencé, ils connaissaient déjà un début de crise de la dette, avec un endettement qui a plus que doublé durant la décennie précédente.

Un autre outil de ce système néocolonial est la mal nommée Aide publique au développement. Outre le fait qu’elle prend en grande partie la forme de prêts, elle est souvent conditionnée à l’application des politiques néolibérales décrites plus haut et produit donc les mêmes effets. Elle peut aussi être orientée de sorte de privilégier avant tout les intérêts économiques du bailleur ou pour faire pression sur le débiteur pour qu’il agisse dans un sens contraire à son intérêt. Sa comptabilisation comprend aussi trop souvent des actions qui n’ont pas de lien évident avec le développement (certaines dépenses militaires, des dépenses internes liées à la politique migratoire,…) ou de simples jeux d’écriture ne donnant lieu à aucun transfert de fonds comme, par exemple, l’annulation de créances Créances Créances : Somme d’argent qu’une personne (le créancier) a le droit d’exiger d’une autre personne (le débiteur). insoutenables et odieuses.

Ces conditions d’appauvrissement extrême de pays pourtant très riches en ressources naturelles, amènent un grand nombre de leurs ressortissants à risquer leur vie pour de périlleuses migrations, y compris vers l’Europe. Elles contribuent également à les déstabiliser en alimentant des conflits intérieurs et en facilitant le recrutement de groupes criminels voire terroristes.

Le vrai New Deal, la vraie nouvelle donne sera de changer les relations avec l’Afrique

Sans changements profonds et radicaux, ce sommet de Paris sur les financements des économies africaines, tout comme le sommet « Afrique-France » de Montpellier, désormais reporté à octobre prochain, ainsi que les grandes déclarations d’Emmanuel Macron, à l’instar de celle de Ouagadougou en novembre 2017, ne seront que de la poudre de perlimpinpin, de grossières manœuvres ayant pour objet de permettre à la France de maintenir et même étendre une influence et une domination sur le continent africain alors qu’elle est de plus en plus concurrencée dans son pré carré par ses rivaux habituels ainsi que par de nouvelles puissances, notamment asiatiques.

Si Emmanuel Macron veut réellement que le sommet de Paris de ce 18 mai, ou celui de Montpellier en octobre prochain et tous leurs avatars soient autre chose que de grandes opérations de communication et d’auto-promotion, qu’ils servent à construire de nouvelles relations et un nouveau partenariat avec l’Afrique, reposant sur des bases saines, il peut prendre rapidement diverses décisions.

Par exemple, il pourrait déjà mettre en œuvre son propre appel d’avril 2020 pour une « annulation massive » des dettes. A part quelques mesures d’urgence, le principal dispositif financier mis en place pour aider les pays du Sud à faire face aux conséquences de la pandémie est l’Initiative de Suspension du Service de la Dette Service de la dette Somme des intérêts et de l’amortissement du capital emprunté. (ISSD). Or, de l’avis général, y compris de celui du G20 G20 G20 : Le Groupe des vingt (G20) est un groupe composé de dix-neuf pays et de l’Union européenne dont les ministres, les chefs de banques centrales et les chefs d’État se réunissent régulièrement. Il a été créé en 1999, après la succession de crises financières dans les années 1990. Il vise à favoriser la concertation internationale, en intégrant le principe d’un dialogue élargi compte tenu du poids économique croissant pris par un certain nombre de pays. Sont membres : Allemagne, Afrique du Sud, Arabie saoudite, Argentine, Australie, Brésil, Canada, Chine, Corée du Sud, États-Unis, France, Inde, Indonésie, Italie, Japon, Mexique, Royaume-Uni, Russie, Turquie, l’Union européenne (représentée par le Président du conseil et celui de la Banque centrale européenne). , de la Banque mondiale et du FMI, et de la France elle même, cette initiative n’est pas du tout à la hauteur des enjeux pour faire face aux effets de la pandémie. Même le FMI a fini par reconnaître qu’il est nécessaire d’envisager d’importantes annulations de dettes. Non seulement la France pourrait donner l’exemple avec une annulation significative des 14 milliards d’euros de créances qu’elle détient sur les pays africains mais elle pourrait également user de son poids et de son influence tant au sein du Club de Paris Club de Paris Créé en 1956, il s’agit du groupement d’États créanciers (22) spécialisés dans la normalisation des défauts de paiement des PED. Depuis sa création, la présidence est traditionnellement assurée par un Français - en 2019, c’est la directrice du Trésor français, Odile RENAUD BASSO, qui en assure la présidence. Les États membres du Club de Paris ont rééchelonné la dette de près de 90 pays en développement. En 2019, les membres du Club de Paris détiennent plus de 10 % du stock de la dette du Tiers Monde.

Les liens entre le Club de Paris et le FMI sont extrêmement étroits ; ils se matérialisent par le statut d’observateur dont jouit le FMI dans les réunions - confidentielles - du Club de Paris. Le FMI joue un rôle clé dans la stratégie de la dette mise en œuvre par le Club de Paris qui s’en remet à son expertise et son jugement macro-économiques pour mettre en pratique l’un des principes essentiels du Club de Paris : la conditionnalité.

Réciproquement, l’action du Club de Paris préserve le statut de créancier privilégié du FMI et la conduite de ses stratégies d’ajustement dans les pays en voie de développement.

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, du G20, du FMI ou de la Banque mondiale et d’autres enceintes internationales pour promouvoir cette solution tant pour les dettes bilatérales que multilatérales. Ces annulations devront également concerner les créanciers privés afin que les pays débiteurs en tirent réellement profit. Ces annulations seraient justifiées non seulement par la crise mondiale actuelle mais aussi parce que de larges parts de ces dettes sont illégitimes ou odieuses, comme celles du Soudan qui ont fait l’objet d’une conférence internationale la veille du Sommet de Paris [4].

Une reconnaissance par la France du caractère illégitime de la majorité de ses créances doit aller de pair avec la reconnaissance de ses propres dettes vis-à-vis des pays africains, notamment ses dettes écologique et coloniale, liées à l’exploitation et aux spoliations passées et présentes de leurs ressources humaines et naturelles, ainsi qu’à leurs conséquences environnementales, économiques et sociales [5]. Logiquement, la reconnaissance de ces dettes devrait ouvrir le droit à des réparations ou compensations pour ces pays. Par exemple, la France devrait appeler à l’abolition de l’aide publique au développement dans sa forme actuelle et la remplacer par une « Contribution de réparation et de solidarité » dont seraient exclues les annulations de dette et qui prendrait la forme de dons non soumis à conditionnalités. Le projet de loi de programmation relatif au développement solidaire et à la lutte contre les inégalités mondiales, que le Sénat a adopté dans la nuit du 17 au 18 mai, quelques heures avant ce Sommet de Paris, indique que, malheureusement, l’APD APD On appelle aide publique au développement les dons ou les prêts consentis à des conditions financières privilégiées accordés par des organismes publics de pays industrialisés. Il suffit donc qu’un prêt soit consenti à un taux inférieur à celui du marché (prêt concessionnel) pour qu’il soit considéré comme une aide, même s’il est ensuite remboursé jusqu’au dernier centime par le pays bénéficiaire. Les prêts bilatéraux liés (qui obligent le pays bénéficiaire à acheter des produits ou des services au pays prêteur) et les annulations de dette font aussi partie de l’APD.

Outre l’aide alimentaire, on peut distinguer trois grands types d’utilisation des fonds ainsi dégagés :le développement rural, les infrastructures, l’aide hors projet (financement des déficits budgétaires ou de la balance des paiements). C’est ce dernier poste qui augmente le plus. Cette aide est « conditionnée » par la réduction du déficit public, la privatisation, la bonne conduite écologique, l’attention aux plus pauvres, la démocratisation, etc. Toutes ces conditions sont définies par les principaux gouvernements du Nord et le couple Banque mondiale/FMI. Cette aide passe par trois canaux : l’aide multilatérale, l’aide bilatérale et les ONG.
française n’est pas près d’aller dans ce sens.

En tant que nouveau membre, depuis le début de l’année, du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, la France doit supporter et même porter toute initiative rappelant que le commerce et la finance ne doivent pas prendre le pas sur les droits humains comme on le constate encore bien trop souvent en Afrique et ailleurs. Au niveau de l’Union européenne, la France doit pleinement soutenir les recommandations sur le devoir de vigilance et la responsabilité des entreprises que le Parlement européen a voté en mars dernier : elle doit peser de son poids pour que la Commission européenne les traduise en directive sans les édulcorer et pour que le Conseil, qui représente les gouvernements des Etats membres de l’UE, ne bloque son adoption. Au niveau international, la France doit également soutenir le projet de traité international contraignant les entreprises multinationales à respecter les droits de l’homme et l’environnement et qui est en discussion à l’ONU.

La France peut également œuvrer à une révision de la politique commerciale néolibérale de l’UE en soutenant notamment l’arrêt des APE, ces accords de libre-échange que l’Union européenne tente d’imposer notamment aux pays africains et qui représentent un grand danger pour leur agriculture et leur économie.

Il faut également mettre fin au système fiscal international actuel - mis en place et défendu par les pays du Nord - qui permet aux multinationales, avec la complicité de paradis fiscaux Paradis fiscaux
Paradis fiscal
Territoire caractérisé par les cinq critères (non cumulatifs) suivants :
(a) l’opacité (via le secret bancaire ou un autre mécanisme comme les trusts) ;
(b) une fiscalité très basse, voire une imposition nulle pour les non-résidents ;
(c) des facilités législatives permettant de créer des sociétés écrans, sans aucune obligation pour les non-résidents d’avoir une activité réelle sur le territoire ;
(d) l’absence de coopération avec les administrations fiscales, douanières et/ou judiciaires des autres pays ;
(e) la faiblesse ou l’absence de régulation financière.

La Suisse, la City de Londres et le Luxembourg accueillent la majorité des capitaux placés dans les paradis fiscaux. Il y a bien sûr également les Iles Caïmans, les Iles anglo-normandes, Hong-Kong, et d’autres lieux exotiques. Les détenteurs de fortunes qui veulent échapper au fisc ou ceux qui veulent blanchir des capitaux qui proviennent d’activités criminelles sont directement aidés par les banques qui font « passer » les capitaux par une succession de paradis fiscaux. Les capitaux généralement sont d’abord placés en Suisse, à la City de Londres ou au Luxembourg, transitent ensuite par d’autres paradis fiscaux encore plus opaques afin de compliquer la tâche des autorités qui voudraient suivre leurs traces et finissent par réapparaître la plupart du temps à Genève, Zurich, Berne, Londres ou Luxembourg, d’où ils peuvent se rendre si nécessaires vers d’autres destinations.
contre lesquels il faut aussi lutter, de se livrer à des pratiques qui privent aussi bien les Etats du Sud que ceux du Nord de ressources substantielles. La fin de ce système doit se cumuler à l’abolition des dettes illégitimes et odieuses des pays africains afin que les ressources ainsi retrouvées ne soient pas consacrées à leur remboursement mais bien à leurs besoins.

Au-delà de ces enjeux économiques, commerciaux ou financiers, un véritable « New Deal » de la France en faveur de l’Afrique passe par la coupure du cordon ombilical, notamment dans son pré carré. S’il est dans une démarche sérieuse et sincère, Emmanuel Macron pourrait prendre au moins deux mesures fortes.

La première serait de rendre leur souveraineté monétaire à ses anciennes colonies en mettant fin au Franc CFA. Pour de vrai, cette fois-ci. La prétendue fin du Franc CFA (uniquement pour les 8 Etats membres de l’UEMOA, Union économique et monétaire ouest-africaine) actée et votée par l’Assemblée nationale puis le Sénat en décembre et janvier dernier, confine à la galéjade. En effet, dans ce mauvais tour de prestidigitation, Emmanuel Macron a juste essayé de détourner l’attention en agitant le changement de nom en ECO pour tenter de faire croire qu’il avait vraiment fait disparaître deux des dispositions du système Franc CFA les plus dénoncées par les Africains, la représentation française dans les instances de décision et le compte d’opération, alors que les deux sont en fait maintenues sous d’autres formes. Sans compter qu’aucune des autres dispositions fondamentales de ce système n’a été touchée. Bref, sur le fond, rien n’a changé : la France garde le contrôle de cette monnaie.

L’autre mesure forte serait de cesser le soutien aux dictateurs et aux régimes illégitimes. Malheureusement, là encore, Emmanuel Macron n’a pas l’air près de prendre cette voie. Il y a moins d’un mois, il a publiquement avalisé un coup d’État militaire et institutionnel au Tchad [6]. Et parmi la quinzaine de chefs d’État invités à ce Sommet de Paris, plusieurs sont loin d’être à la tête de modèles de démocratie. Le cas le plus problématique parmi les pays de la zone subsaharienne est certainement celui de Denis Sassou Nguesso. Ainsi, il y a deux mois à peine, le chef d’État congolais, qui cumule 36 années au pouvoir, a officiellement remporté un nouveau scrutin présidentiel dès le premier tour avec près de 90 % des voix au terme d’une sinistre farce électorale et au prix de violations massives des droits humains. De plus, la République du Congo est l’un des pires exemples, en Afrique, de gestion calamiteuse des richesses et ressources du pays dont l’essentiel des fruits est détourné, très souvent aux profits des intérêts privés français. Il est difficilement compréhensible que sur les 54 chefs d’État africains, Emmanuel Macron ait choisi d’inviter à ce Sommet de Paris sur les financements un de ceux poursuivis en France dans l’affaire des « Biens mal acquis », affaire qui touche à ces flux financiers illicites qui, précisément, contribuent à profondément et lourdement miner les capacités de financement des économies africaines [7]. Kristalina Georgieva, la directrice générale du FMI, qui a participé à ce même Sommet, a dû se poser elle aussi la question, vu qu’il y a un mois elle a adressé au président congolais une notification de refus d’aide financière pour cause, justement, de mauvaise gouvernance.

Au final, au vu de la faiblesse criante de ses résultats, on peut se demander si la première mesure « novatrice » pour le financement d’une relance durable en Afrique n’aurait pas été d’organiser ce Sommet de Paris en ligne et économiser ainsi de précieuses ressources. Ce dont les pays africains ont profondément besoin de la part de la France, ce n’est pas de communication ni d’un New Deal mais de la promotion et de la défense d’une vraie nouvelle donne : celle d’une indépendance réelle de l’Afrique dans un monde ne reposant plus sur un système économique intrinsèquement porteur de profondes inégalités, de rapports de domination et d’exploitation au détriment de l’humain et de la planète.




Notes

[1CADTM France , CADTM Afrique, « L’annulation massive de la dette africaine annoncée par E. Macron accouche d’une souris » https://www.cadtm.org/L-annulation-massive-de-la-dette-africaine-annoncee-par-E-Macron-accouche-d-une

[2Survie, « La Françafrique, le plus long scandale de la République » https://survie.org/publications/4-pages/article/la-francafrique-le-plus-long-scandale-de-la-republique

[3Eric Toussaint , Damien Millet, « En finir avec les dettes illégitimes : nécessaire et possible ! » https://www.cadtm.org/En-finir-avec-les-dettes-illegitimes-necessaire-et-possible

[4Milan Rivié, « Dette : Non, l’État français ne va pas aider le Soudan » https://www.cadtm.org/Dette-Non-l-Etat-francais-ne-va-pas-aider-le-Soudan

[5Revue Les Autres Voix de la Planète, N°76, « Dettes coloniales et réparations » https://www.cadtm.org/Dettes-coloniales-et-reparations-17397 Nicolas Sersiron, « Dette et extractivisme » https://www.cadtm.org/Dette-et-extractivisme-Introduction

[6Survie, « Coup d’état dynastique au Tchad : une rente militaire transmise de père en fils » https://survie.org/pays/tchad/article/coup-d-etat-dynastique-au-tchad-une-rente-militaire-transmise-de-pere-en-fils

[7Survie, « Biens mal acquis des dictateurs africains en France » https://survie.org/IMG/pdf_Brochure_complete_BMA_juin08_3Mo.pdf

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est une association loi 1901 créée en 1984 qui dénonce toutes les formes d’intervention néocoloniale française en Afrique et milite pour une refonte réelle de la politique étrangère de la France en Afrique.

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