Le poids de la légèreté de notre être

8 janvier par Arnaud Theurillat-Cloutier


Mumbai, Inde (CC - Wikimedia)

Préface au livre : À côté de nous le déluge, La société d’externalisation et son prix, de Stephan Lessenich aux Éditions Ecosociété, 2019.
https://ecosociete.org/livres/a-cote-de-nous-le-deluge

« On est plus chauds, plus chauds, plus chauds que le climat ! » L’année 2019 restera marquée par l’appel de la jeune Suédoise Greta Thunberg et les slogans des centaines de milliers d’élèves qui ont résonné dans les grandes villes du monde pour sonner l’alarme climatique. Le vendredi 15 mars 2019, comme plusieurs autres vendredis qui ont précédé et qui ont suivi (et qui suivront sans doute !), ils et elles étaient en grand nombre à travers le monde à faire grève ou tout simplement à sécher les cours pour faire valoir qu’il ne servait à rien d’aller à l’école apprendre des faits que « les adultes » ne respectent même pas. Pour reprendre l’expression de Jean-Pierre Dupuy, c’est bien là le scandale philosophique de notre époque : nous ne croyons plus ce que nous savons. Nous savons scientifiquement à quel point la trajectoire que nous traçons est mortifère, mais elle n’est pas suffisamment réelle puisque seulement possible. L’écoanxiété avouée des jeunes – et des moins jeunes ! – qui se lèvent et manifestent contre cette accélération inertielle réintroduit dramatiquement le possible dans l’horizon du présent. Ce possible, dans toute son indétermination chaotique, nous serre à la gorge. Avons-nous encore véritablement un avenir, se demandent les milléniaux ? À quoi ressemblera-t-il ? Pourrons-nous, nous aussi, avoir des enfants ?

Il faut bien sûr saluer ce soulèvement et contribuer à ce qu’il grandisse suffisamment pour représenter une force d’inflexion. Mais comme tout mouvement politique, cette contestation spontanée et balbutiante est porteuse de contradictions. Le livre que vous tenez entre vos mains a le mérite de révéler implicitement une dimension impensée, et pourtant cruciale, de l’analyse politique de ce mouvement : la catastrophe climatique (et écologique) ne se tient pas sur la ligne d’horizon de l’avenir, mais traverse déjà la planète verticalement, du nord au sud. Autrement dit, si vous voulez avoir une image concrète de l’effondrement – ce concept à la mode dans les discours apocalyptiques du Nord –, il vous suffit de vous tenir au courant des conditions de vie (en général) dans les pays du Sud.

Bien au-delà de ce simple constat – et c’est tout le mérite du concept de société d’externalisation tel que le développe le sociologue allemand Stephan Lessenich dans ce livre –, c’est bien parce qu’au Nord nous pouvons (encore un temps) vivre paisiblement et consommer confortablement qu’ailleurs, dans ce qu’on peut globalement appeler le Sud, la vie est synonyme de misère, de maladies et de violence. L’idée d’externalisation permet de comprendre que les sociétés industrialisées et riches trouvent la source de leur prospérité dans la capacité qu’elles ont acquise à travers le temps de transférer aux pauvres d’ailleurs le fardeau de leur développement industriel, ses coûts sociaux et écologiques. Si nous vivons un tel confort, c’est bien parce que d’autres vivent mal, parce que nous vivons à leurs dépens. L’accumulation capitaliste ne peut pas être détachée d’une forme d’accumulation de pouvoir qui approfondit les rapports inégalitaires Nord-Sud. La novlangue de George Orwell n’était donc pas un mensonge, pour autant qu’on y révèle la dimension géopolitique : La guerre là-bas, c’est la paix ici. La liberté ici, c’est l’esclavage là-bas. L’ignorance de cette relation, c’est la force de l’externalisation.

 Échos du Sud invisible

L’ouvrage de Stephan Lessenich cherche précisément à nous libérer de cette ignorance. Lever le voile sur la nécessité de l’externalisation pour le maintien de notre mode de vie confortable ne consiste pas à s’auto-culpabiliser (« C’est la faute de l’Occident ! »), comme le voudrait la rhétorique bien huilée de certains idéologues de nos contrées. C’est au contraire porter la voix des nombreuses critiques du Sud qui cherchent à se faire entendre depuis tant d’années, comme un porte-voix qui amplifie mais ne parle pas à leur place. Lessenich donne ainsi une visibilité à ces vies tenues pour négligeables. Il nous rappelle notre position privilégiée au centre de l’échiquier mondial structuré selon une logique de pompage des pays périphériques pour l’accumulation des pays du centre. Il remet à l’avant-plan la nécessité de penser toute question nationale comme des questions intrinsèquement internationales, puisque les conditions prospères de nos États ne peuvent être comprises sans replacer leur rôle dominant dans ce qu’Immanuel Wallerstein appelle le système-monde. Le sociologue allemand nous force en outre à élargir notre capacité d’imagination afin de penser la nature planétaire des inégalités structurelles desquelles nous jouissons, souvent malgré nous.

 Sociologiser les externalités

L’approche de Lessenich ne consiste pas en une énième moralisation des individus du Nord qui appellerait à consommer « équitable » ou à ne plus acheter de pailles en plastique, précisément parce qu’elle adopte les outils critiques de la sociologie. On peut en effet lire cet ouvrage comme un plaidoyer en faveur de l’analyse sociologique, dans la mesure où il permet de dépasser le discours de la responsabilité individuelle par une compréhension des relations sociales qui conditionnent l’externalisation. Si nous externalisons (notre consommation d’aluminium des emballages de nos divers aliments, par exemple), ce n’est pas par méchanceté ou déficit moral, mais parce que nous pouvons le faire, c’est-à-dire parce que la structure sociale nous place dans cette situation, parce que les mécanismes sociaux nous y contraignent et parce que la pratique sociale encourage ce comportement. L’externalisation n’est pas un choix, c’est une société qui s’impose à nous.

Dans l’analyse économique dominante, les externalités – ces conséquences (plus souvent négatives que positives) de l’activité économique d’une entreprise qui ne peuvent être intégrées à sa comptabilité monétaire (les prix) – occupent depuis déjà un certain temps les débats, entre autres dans l’idéologie néolibérale de la responsabilité sociale des entreprises. La force de cet ouvrage est d’entrer dans ce débat en en bouleversant complètement le cadre d’analyse. Ces théories économiques pèchent en effet par excès d’individualisation des problèmes qu’elles abordent et oublient les dimensions structurelles et historiques de l’externalisation propre au capitalisme. Cette organisation mondiale de l’économie n’a pu se mettre en place que par une vaste politique coloniale d’appauvrissement et de violence étalée sur plusieurs siècles ; il faut le rappeler, tout comme il faut réitérer que cette économie ne peut tenir en place qu’en reproduisant constamment ces processus d’externalisation. Il ne peut y avoir d’intérieur prospère sans extérieur appauvri.

 Le douloureux retour du refoulé

Voilà la contradiction profonde de cette structuration sociale : il est impossible, dans cette société d’externalisation, de donner accès à tous au confort matériel des pays riches, car cela supposerait qu’il n’y ait plus d’extérieur où exploiter des travailleurs à la chaîne, où sous-traiter l’accueil des migrants, où ponctionner les sols pour en récolter le soja et l’huile de palme, où déverser les déchets électroniques. L’inégalité structurelle de la société d’externalisation en fait une société non universalisable.

Cela permet d’ailleurs de comprendre combien cher vaut alors la citoyenneté d’un pays comme l’Allemagne, le Canada ou la France, parmi d’autres. Naître au Nord constitue un privilège exclusif : une espérance de vie plus élevée, un revenu plus élevé, un environnement plus sain et une liberté de circulation interdite à la plus grande partie de l’humanité. Par conséquent, chercher à universaliser une vie digne de ce nom suppose une remise en question de cette structure même. Cela suppose de mettre à bas les principes structurants de l’économie capitaliste (propriété privée, marché, exploitation, surproduction, surconsommation, etc.) et de son organisation internationale fondée sur des échanges économiques et écologiques inégaux.

Cette contradiction, cette fuite en avant de l’externalisation, commence aujourd’hui à poindre le bout du nez de notre côté de la frontière. Les bouleversements climatiques et la migration massive sont les deux concrétisations les plus criantes du tribut à payer pour l’externalisation. Simplement pour nous nourrir et utiliser nos prothèses électroniques, cela suppose à l’échelle globale, parmi d’innombrables conséquences, l’accaparement des terres pour l’agrobusiness dopé au glyphosate, l’exploitation de mines par des gens sous-payés – et les conflits violents qui les accompagnent souvent – et la pollution de l’air et de l’eau des régions environnantes, accompagnée d’importants rejets de gaz à effet de serre. Ces deux phénomènes nous font expérimenter le mensonge de l’externalisation, ce grand retour du refoulé : il n’y a pas d’ailleurs terrestre dont nous ne dépendons pas. Même la voiture électrique ne pourra à ce titre consister qu’en un vaste renouvellement de l’industrie automobile par une externalisation redoublée de la pollution atmosphérique et de la production de CO2 vers les pays de la périphérie ; leur faisant ainsi porter le poids de notre légèreté que ces pays ne pourraient même espérer s’offrir. À terme, cet extérieur que nous ne voulons pas voir – avec beaucoup plus de force de déni que le climatoscepticisme – finira par nous menacer.

Cette analyse peut nous faire comprendre entre autres pourquoi se rencontre si curieusement aujourd’hui une conjonction des positions national-populistes, anti-immigration et climatosceptiques dans plusieurs partis politiques occidentaux : elles vont nécessairement de pair pour perpétuer la société d’externalisation. Comme le national-socialisme en son expression la plus simple, il s’agit, dans ce nouveau projet conservateur, de garantir à tous les ressources sociales pour l’accès à la société de consommation de masse (le « socialisme » étant ici entendu comme pouvoir d’achat des entrepreneurs de soi) dans les limites de l’espace national, étanchement fermé aux exclus du club de la citoyenneté, ce qui suppose le maintien de la domination des pays du centre sur leurs périphéries. À l’inverse, cela nous pousse à penser la nécessaire articulation de la critique écologique avec une perspective internationaliste (en particulier anti-islamophobe puisque c’est d’abord l’Asie du Sud-Est, à forte majorité musulmane, qui se transformera la première en étuve inhabitable en raison du réchauffement climatique).

Au mouvement des jeunes clamant avec raison leur écoanxiété, il faut alors souhaiter que ce livre invite à considérer que le droit au futur qu’ils revendiquent ne peut être l’aspiration à un avenir dont leurs parents ont, bien malgré eux, pu jouir aux dépens des vies invisibilisées ailleurs. Rompant avec le consensus de façade pour embrasser le conflit inhérent à la question climatique, il fera alors moins sourire les élites du Nord, et ce sera pour le mieux.



Arnaud Theurillat-Cloutier

Enseignant de philosophie et doctorant en sociologie.