Le fiasco de la Banque Mondiale en Europe de l’Est

2 août 2011 par Clément Brelaud


Selon la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
 [1], l’ensemble Europe et l’Asie centrale [2] (soit une grande partie de l’ex-bloc soviétique) est la région du monde en développement qui a été la plus durement touchée par la crise financière internationale. Le PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
global de la zone aurait reculé de 6,6 % en 2009, contre une baisse de 3,2 % pour la tranche des pays à haut revenu. La Banque mondiale explique ce recul de l’activité par la vulnérabilité économique de nombreux pays causée par leur exposition et donc à leur dépendance vis-à-vis des capitaux étrangers. En effet, ces pays ont connu une expansion massive des crédits accordés par des banques étrangères avec des déficits courants négatifs et des niveaux d’endettement élevés. La Banque mondiale, tout comme le Fonds monétaire international FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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(FMI), a toujours prôné, comme politique économique structurelle, le retour aux grands équilibres macroéconomiques par des politiques de rigueur budgétaire et de libéralisation des marchés. Mais comment la Banque mondiale avait-elle appréhendé cette crise ?

Les experts de la Banque mondiale, comme leurs collègues du FMI, sont rarement dans le vrai quand il s’agit d’effectuer des prévisions économiques. L’utilisation de paradigmes de l’orthodoxie économique les amène souvent à commettre de nombreuses erreurs, qui ne sont pas anodines puisque la Banque mondiale s’en sert pour dicter les politiques structurelles à mener dans les pays en développement. Un exemple célèbre des errements de la Banque mondiale concerne ses prévisions sur le prix des matières premières où ses marges d’erreurs furent très grandes. La Banque mondiale proposa dans les décennies 1980 et 1990 un modèle de développement résolument simpliste : s’appuyant sur ses prévisions d’une tendance haussière du prix des matières premières, les pays en développement devaient se spécialiser dans des productions primaires destinées à l’exportation afin de rembourser leur dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
externe. Mais à cause de la réduction des revenus tirés de l’exportation causée par la forte chute des prix des matières premières qui a débuté en 1981-1982, de nombreux pays n’ont pu faire face à leur obligation Obligations
Obligation
Part d’un emprunt émis par une société ou une collectivité publique. Le détenteur de l’obligation, l’obligataire, a droit à un intérêt et au remboursement du montant souscrit. Il peut aussi, si la société est cotée, revendre son titre en bourse.
de remboursement de leur dette dont les intérêts avaient augmenté suite à la forte hausse des taux. Cela a conduit au cercle vicieux de la dette des pays du Sud.

La Banque mondiale, dans son rapport annuel Global Economic Prospects, effectue des prévisions économiques pour six sous-ensembles géographiques, dont Europe et Asie centrale. Le graphique suivant indique les variations annuelles d’un certain nombre d’agrégats macroéconomiques sur l’ensemble de cette zone. Les courbes en continu indiquent les valeurs observées sur la période 2004-2009. Les courbes en pointillés permettent de visualiser les projections faites par la Banque mondiale sur la période 2007-2009. Les différences entre les deux courbes représentent les marges d’erreur. Ces dernières sont importantes.

Ainsi, la Banque mondiale prévoyait pour 2009 une croissance de 5,7 % du PIB au niveau régional alors qu’en réalité nous avons assisté à une chute vertigineuse de 6,6 %. La Banque intègre dans ses calculs pour la période 2007-2009 un ralentissement de l’activité économique par une croissance économique légèrement en dessous des niveaux précédents car elle anticipe une réduction de la demande externe. Ainsi, une réduction de la demande globale va entraîner une baisse de la croissance domestique. Cependant, la Banque Mondiale aurait dû prendre en considération la structure interne des pays notamment vis-à-vis des marchés financiers Marchés financiers
Marché financier
Marché des capitaux à long terme. Il comprend un marché primaire, celui des émissions et un marché secondaire, celui de la revente. À côté des marchés réglementés, on trouve les marchés de gré à gré qui ne sont pas tenus de satisfaire à des conditions minimales.
. En effet, la crise économique qu’ont connu ces pays se traduit sur le graphique par un déclin vertigineux, à cause du retrait des capitaux étrangers, de la chute de la consommation privée et de l’investissement fixe, ces deux agrégats macroéconomiques étant soutenus antérieurement par l’endettement extérieur. La crise économique de 2009 n’est donc nullement anticipée dans les modèles de prévisions de la Banque mondiale puisque qu’elle ne prévoit qu’un choc transitoire de demande extérieure.

En termes d’analyse, dans son rapport en 2008, la Banque mondiale mentionne le formidable dynamisme économique de la région. Les taux de croissance seraient dus à la croissance de la demande domestique et de l’investissement tiré par une expansion massive des crédits accordés par les banques nationales et surtout étrangères. L’arrivée massive de capitaux étrangers est donc le moteur de la croissance. La forte attractivité de ces nouveaux marchés à l’Est pour les capitaux internationaux, rendue possible par la libéralisation financière imposée aux forceps, est louée par la Banque. Ces pays vont connaître un afflux massif de capitaux de l’extérieur sous la forme de placements financiers par les acteurs spéculateurs de la finance mondiale, au premier rang les grandes banques européennes qui vont placer leurs actifs Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
et prêter sur ces marchés très rémunérateurs. Mais la question n’est pas posée de savoir si cela va profiter uniquement à une poignée d’oligarques.

La principale préoccupation de la Banque mondiale pour les pays de l’Est de l’Europe est le risque d’inflation Inflation Hausse cumulative de l’ensemble des prix (par exemple, une hausse du prix du pétrole, entraînant à terme un réajustement des salaires à la hausse, puis la hausse d’autres prix, etc.). L’inflation implique une perte de valeur de l’argent puisqu’au fil du temps, il faut un montant supérieur pour se procurer une marchandise donnée. Les politiques néolibérales cherchent en priorité à combattre l’inflation pour cette raison. causé par l’arrivée massive de capitaux étrangers. Selon la théorie économique classique, l’augmentation de la monnaie en circulation génère une augmentation généralisée des prix. L’inflation est l’ennemi de la finance globale puisqu’elle réduit les rendements des investisseurs. Comme toujours la Banque mondiale se place du côté des capitalistes, c’est-à-dire les détenteurs de titres. Le but affiché est de préserver la stabilité financière pour garantir les conditions de la croissance économique. En réalité, il n’en est rien, puisqu’il s’agit de créer un environnement économique propice à ceux qui détiennent du capital. Elle ne préconise donc pas de réduire le pouvoir de la finance mondiale sur les marchés domestiques par des outils de contrôle de capitaux, mais de jouer sur le levier budgétaire, c’est-à-dire revenir aux équilibres macroéconomiques par la rigueur budgétaire. Ce sont donc les populations qui supportent tout le poids des efforts permettant de préserver l’intérêt des spéculateurs.

La Banque mondiale relève tout de même un risque pour les pays les pays baltes (Estonie, Lettonie, Lituanie) vis-à-vis de leur position financière extérieure, car les déficits courants négatifs sont financés par des investissements directs à l’étranger Investissements directs à l’étranger
IDE
Les investissements étrangers peuvent s’effectuer sous forme d’investissements directs ou sous forme d’investissements de portefeuille. Même s’il est parfois difficile de faire la distinction pour des raisons comptables, juridiques ou statistiques, on considère qu’un investissement étranger est un investissement direct si l’investisseur étranger possède 10 % ou plus des actions ordinaires ou de droits de vote dans une entreprise.
(IDE). Ainsi, les prêts par des banques étrangères constituent une part substantielle dans le financement externe de ces pays. Le ratio dette extérieure par rapport au PIB était jugé supérieur au niveau requis de soutenabilité pour la Lettonie, la Lituanie et la République slovaque. De plus, la présence de grandes banques dans la région dans le financement externe, avec des emprunteurs et des investisseurs communs, peut être source d’un risque de contagion d’une crise interne. Cependant, malgré l’évocation du risque, la Banque mondiale ne l’intègre pas dans ses prévisions puisque, selon elle, le climat économique devait rester stable durant les années 2008 et 2009. Elle ne propose aucune mesure structurelle de politique économique volontariste pour se protéger des aléas des mouvements de capitaux. Aucune surprise dans la mesure où la Banque mondiale a toujours prôné et continue de prôner la libéralisation des marchés et répand le mythe du marché comme meilleur moyen d’allocation de ressources.

L’intégration dans l’Union européenne (UE) le 1er mai 2004 de dix nouveaux Etats membres [3] (NEM), dont 8 pays de l’Europe de l’Est, puis de la Roumanie et de la Bulgarie le 1er janvier 2007 a profondément modifié le paysage européen avec l’arrivée au sein de l’UE de pays à revenu intermédiaire. En effet, intégrant l’Union économique et monétaire européenne (UEM), ces pays ont dû s’engager sur la voie de la maitrise budgétaire afin de satisfaire aux critères de convergence établis par le traité de Maastricht en 1992 dans le but d’une intégration future dans la Zone euro. Ces critères imposent au Etats membres des politiques de contrôle de la dette publique (inférieure à 60% du PIB), du déficit public (inférieur à 3% du PIB) et de l’inflation et réduisent ainsi les marges de manœuvre des pays en termes de politique budgétaire. Comme décrit plus haut pour l’ensemble des pays d’Europe de l’Est et d’Asie centrale, les NEM ont vu affluer massivement des flux de capitaux en provenance de l’étranger, mais dans une proportion supérieure. Leur intégration européenne, et donc leur respect théorique du pacte de stabilité et de croissance, leur a donné une solide image auprès des investisseurs internationaux.
Les graphiques ci-dessous présentent pour 9 NEM [4] les prévisions de croissance élaborées par la Banque Mondiale (en pointillé sur les graphiques) mis en relation avec les taux de croissance effectifs (en continu). Les écarts sont gigantesques.

Ainsi la phase ascendante de prospérité économique des NEM est marquée par l’arrivée massive de capitaux. Ces derniers sont passés de 75 milliards de dollars en 2003 à près de 400 milliards de dollar en 2007 [5], en grand partie sous forme de crédit bancaire. Ainsi de 2003 à 2007, nous avons assisté à une expansion du crédit bancaire dans les NEM. La dette externe a donc plusieurs caractéristiques. Premièrement elle est en grande partie privée. Ce sont les ménages aisés qui tirent l’expansion du crédit externe privé, plus que le secteur des entreprises. Deuxièmement, les banques d’Europe de l’Ouest exercent une activité très importante dans les pays de l’Est. Ainsi, les banques étrangères dominent le système financier des NEM. En effet, la déréglementation et la privatisation des marchés financiers domestiques a conduit au rachat de nombreuses banques nationales par des entités étrangères. Ainsi, la quasi-totalité des emprunts est octroyée par des banques étrangères.
La vision de la Banque mondiale sur l’expansion du crédit dans les NEM est édifiante, surtout au regard de la crise que connaissent ces pays aujourd’hui. Dans un document paru en janvier 2007, Credit expansion in emerging Europe : a cause for concern ?, la Banque mondiale analyse la structure de la dette telle que nous la résumons ci-dessus. Pour elle, certains NEM (principalement les pays baltes) présentent d’importantes sources de vulnérabilité : déséquilibres macroéconomiques, hausse des pressions inflationnistes, appréciation du taux de change effectif, haut niveau des déficits extérieurs, forte exposition aux chocs extérieurs. Ainsi, la Banque mondiale mentionne des ressemblances avec des pays ayant connu des crises de crédit, tels que les pays scandinaves au début des années 1990 ou les pays asiatiques en 1997. Cependant, la Banque mondiale reste optimiste en dégageant des facteurs de résilience qui valent la peine d’être mentionnés :
-  le rôle des banques étrangères : le système bancaire de l’Europe de l’Ouest semble capable de résister à des chocs potentiels. La déréglementation et la libéralisation des marchés financiers ont permis une restructuration et donc une modernisation du système bancaire grâce aux efforts de privatisation. Ainsi, l’influence des banques étrangères améliore la pratique des banques en termes d’analyse des risques de crédit et de management des risques ;
-  l’amélioration de la qualité des portefeuilles de crédits bancaires avec une forte diminution des crédits non performants. Ainsi les NEM auraient une bonne capitalisation avec des actifs de qualité ;
-  le bon niveau des structures de surveillance de la part des institutions financières internationales (Banque mondiale et FMI) qui permettent de prévenir la crise, d’où une bonne surveillance du système financier par la qualité et la transparence du secteur statistique bancaire. De plus, l’amélioration de la qualité des agences de notation Agences de notation Les agences de notation (Standard and Poor’s, Moody’s et Fitch en tête) sont des agences privées qui évaluent la solvabilité et la crédibilité d’un émetteur d’obligations (État, entreprise). Jusqu’aux années 1970 elle étaient payées par les acheteurs potentiels d’obligations, depuis la libéralisation financière la situation s’est inversée : ce sont les émetteurs d’obligations qui rémunèrent les agences pour qu’elles les évaluent... Reconnaissons leur qualité de travail : c’est ainsi que Lehman Brothers se voyait attribuer la meilleure note juste avant de faire faillite. permet une meilleure surveillance.

Elle conclut donc que, malgré les risques, les crises précédentes ne devraient pas se reproduire. Pour elle, avec quinze années d’expérience supplémentaires, les experts internationaux et le système bancaire sont mieux à même de gérer des chocs, qui ne seront que transitoires.

Bien entendu, malgré les conséquences tragiques pour les peuples, ces remarques portent à sourire compte tenu de la crise qui a affecté durement dans les économies de l’Est suite à la crise financière des subprimes Subprimes Crédits hypothécaires spéciaux développés à partir du milieu des années 2000, principalement aux États-Unis. Spéciaux car, à l’inverse des crédits « primes », ils sont destinés à des ménages à faibles revenus déjà fortement endettés et étaient donc plus risqués ; ils étaient ainsi également potentiellement plus (« sub ») rentables, avec des taux d’intérêts variables augmentant avec le temps ; la seule garantie reposant généralement sur l’hypothèque, le prêteur se remboursant alors par la vente de la maison en cas de non-remboursement. Ces crédits ont été titrisés - leurs risques ont été « dispersés » dans des produits financiers - et achetés en masse par les grandes banques, qui se sont retrouvées avec une quantité énorme de titres qui ne valaient plus rien lorsque la bulle spéculative immobilière a éclaté fin 2007.
Voir l’outil pédagogique « Le puzzle des subprimes »
aux Etats-Unis en 2007-2008. En effet, l’expansion rapide des crédits a été obtenue par l’octroi de prêts à faibles taux d’intérêt Taux d'intérêt Quand A prête de l’argent à B, B rembourse le montant prêté par A (le capital), mais aussi une somme supplémentaire appelée intérêt, afin que A ait intérêt à effectuer cette opération financière. Le taux d’intérêt plus ou moins élevé sert à déterminer l’importance des intérêts.
Prenons un exemple très simple. Si A emprunte 100 millions de dollars sur 10 ans à un taux d’intérêt fixe de 5 %, il va rembourser la première année un dixième du capital emprunté initialement (10 millions de dollars) et 5 % du capital dû, soit 5 millions de dollars, donc en tout 15 millions de dollars. La seconde année, il rembourse encore un dixième du capital initial, mais les 5 % ne portent plus que sur 90 millions de dollars restants dus, soit 4,5 millions de dollars, donc en tout 14,5 millions de dollars. Et ainsi de suite jusqu’à la dixième année où il rembourse les derniers 10 millions de dollars, et 5 % de ces 10 millions de dollars restants, soit 0,5 millions de dollars, donc en tout 10,5 millions de dollars. Sur 10 ans, le remboursement total s’élèvera à 127,5 millions de dollars. En général, le remboursement du capital ne se fait pas en tranches égales. Les premières années, le remboursement porte surtout sur les intérêts, et la part du capital remboursé croît au fil des ans. Ainsi, en cas d’arrêt des remboursements, le capital restant dû est plus élevé…
Le taux d’intérêt nominal est le taux auquel l’emprunt est contracté. Le taux d’intérêt réel est le taux nominal diminué du taux d’inflation.
libellés en euros. Ceci a encouragé la spéculation Spéculation Opération consistant à prendre position sur un marché, souvent à contre-courant, dans l’espoir de dégager un profit.
Activité consistant à rechercher des gains sous forme de plus-value en pariant sur la valeur future des biens et des actifs financiers ou monétaires. La spéculation génère un divorce entre la sphère financière et la sphère productive. Les marchés des changes constituent le principal lieu de spéculation.
sur les marchés immobilier et boursier. On est loin des actifs de « qualité » décrits par la Banque mondiale. Finalement, le modèle de développement des NEM repose sur des fondements économiques bien aléatoires, la croissance s’appuyant essentiellement sur les crédits externes. Mais avec l’arrivée de la crise initiée aux Etats-Unis, les banques européennes décidèrent brutalement de réduire leur exposition dans les NEM en retirant de manière brutale leurs capitaux. Ainsi, en 2008, on assiste à un effondrement des crédits du secteur privé. De 380 milliards de 2007, le crédit bancaire passe à une sortie nette de 42 milliards de dollars [6], ce qui a conduit indéniablement, du fait de la très grande dépendance des économies au crédit, à une chute brutale des variables macroéconomiques comme la consommation privée et l’investissement. Une fois de plus, les analyses de la Banque mondiale ont été erronées, et cette dernière, alors qu’elle proclamait une capacité de surveillance du système financier international et domestique, s’est montrée incapable de prévenir la grave crise qui est survenue.

Avant 2007, les NEM avaient un niveau d’endettement public relativement faible. Cependant, la crise du crédit externe conduit à une hausse à partir de 2008 de la dette publique. En effet, l’effondrement économique de ces pays, à travers l’activité du secteur privé, s’est répercuté sur les finances publiques par la réduction des recettes fiscales. Ainsi, c’est la dépendance extrême du secteur privé à l’endettement qui a conduit les NEM dans la situation dramatique actuelle.

Dans ces conditions, l’effort ne doit pas être porté par les peuples, mais par les responsables de ce qui s’est produit. Une réforme profonde du système bancaire européen s’impose, non pas pour moraliser le capitalisme, mais bien pour changer toute l’architecture du système financier. Plusieurs outils peuvent être mis en place : contrôle des capitaux, socialisation des banques, taxe sur les transactions financières. Ces solutions sont très loin de celles préconisées par la Banque mondiale, dont la crédibilité est sérieusement remise en cause après sa gestion catastrophique de la crise en Europe de l’Est. Elle fut incapable de mener une analyse économique fiable pour prévenir la crise, mais, au-delà, elle en porte une lourde part de responsabilité eu égard à l’application dans de nombreux pays de ses dogmes économiques néolibéraux qui ont abouti au fiasco actuel.




Clément Brelaud est économiste et participe aux activités du CADTM.

Notes

[2L’ensemble « Europe et Asie centrale » de la Banque mondiale comprend les pays suivants : Albanie, Arménie, Azerbaïdjan, Biélorussie, Bosnie-Herzégovine, Bulgarie, Géorgie, Kazakhstan, Kirghizstan, Kosovo, Lettonie, Lituanie, Macédoine, Moldavie, Monténégro, Ouzbékistan, Pologne, Roumanie, Russie, Serbie, Tadjikistan, Turkménistan, Turquie, Ukraine.

[3République tchèque, Estonie, Lettonie, Lituanie, Hongrie, Pologne, Slovénie, Slovaquie, Chypre et Malte.

[4La Slovénie n’est pas présente faute de données statistiques sur les prévisions de la Banque mondiale.

[5Daniel Munevar, « Europe de l’Est : entre pays émergents et Union Européenne », La Dette ou la Vie, chapitre 7, Aden-CADTM, 2011.

[6Daniel Munevar, ibid.