Mexique : la 4e transformation n’a pas signifié un changement de modèle économique

Le porte-parole international du CADTM dans le journal « La Jornada ».

7 mai par Eric Toussaint , Dora Villanueva


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Éric Toussaint interviewé par Dora Villanueva (La Jornada – Mexico)

Mexico - La soi-disant quatrième transformation du Mexique, menée par le président Andrés Manuel López Obrador (AMLO), n’a pas signifié un changement du modèle économique en tant que tel, seuls quelques ajustements politiques ont été effectués qui restent dans les limites du bien-être, malgré la fenêtre historique dont dispose le pays pour exercer sa souveraineté, selon Éric Toussaint, porte-parole du réseau international du Comité pour l’abolition des dettes illégitimes (CADTM). Soulignons que le président Andrés Manuel López Obrador, dont le mandat a débuté en 2018 et se terminera en 2024, a promis de réaliser la quatrième transformation du Mexique. La première transformation correspond aux premières décennies de l’indépendance qui a été conquise en 1821, la deuxième transformation correspond aux réformes libérales et républicaines dans le 3e quart du 19é siècle sous la présidence de Benito Juarez, la troisième s’inscrit dans la révolution mexicaine qui a débuté en 1910 et surtout au sextennat de Lazaro Cardenas de 1934 à 1940. La quatrième prétend mettre fin aux politiques néolibérales qui dominent depuis les années 1980 et à reprendre et approfondir le cours entrepris par les trois premières transformations [1].

« Il ne s’agit pas d’une véritable transformation, c’est moins d’inhumanité de la part de l’État", déclare l’historien dans une interview accordée à La Jornada à propos de certaines des politiques mises en œuvre par le président AMLO et son gouvernement. Cependant, d’un point de vue financier, « cela reste dans le cadre du même modèle capitaliste néo-libéral, il y a de petites adaptations, mais la logique n’a pas changé et je pense que c’est très inquiétant ».

Le Mexique pourrait prendre des mesures pour nationaliser et socialiser les services publics tels que l’électricité, son système financier et de production

Le pays rate l’occasion de s’engouffrer dans une « fenêtre historique pour agir de manière souveraine », car avec le prix élevé du pétrole et la contradiction inter-impérialiste - cette dernière entre le capitalisme chinois, russe et américain - le Mexique pourrait prendre des mesures pour nationaliser et socialiser les services publics comme l’électricité, son système financier et de production, estime Toussaint.

Il souligne que, malgré les menaces des compagnies d’électricité, le Mexique est dans les meilleures conditions pour changer son modèle économique et nationaliser ses ressources « s’il veut vraiment se transformer, sinon ce sera la poursuite du même modèle ». Ce changement va de l’arrêt de la planification du développement du pays en fonction de l’économie du grand voisin du Nord, les États-Unis, à la socialisation de la banque.

« Le Mexique est dépendant de son voisin du nord depuis deux siècles. S’il n’y a pas de transformation plus profonde pour atteindre une croissance plus indépendante, plus souveraine, plus endogène, alors il n’y a pas de transformation », a déclaré le porte-parole du CADTM.

S’il n’y a pas de transformation plus profonde pour atteindre une croissance plus indépendante, plus souveraine, plus endogène, alors il n’y a pas de transformation

Il ajoute que, de manière générale, les économies du monde se trouvent dans une situation qui montre les failles du « modèle néolibéral mis en œuvre par le Fonds monétaire international FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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(FMI) », puisqu’en plus d’une vingtaine de pays qui sont en défaut partiel de paiement de leur dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
, il y en a plusieurs autres qui sont au bord de cette situation.

Par exemple, l’Ukraine, « qui a une dette auprès du FMI de plus de 15 milliards de dollars, et comme elle n’est pas en mesure de rembourser compte tenu de la guerre, un accord a été trouvé avec la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
et le FMI pour lui accorder un nouveau crédit de 8 milliards de dollars pour maintenir les paiements
 », explique l’historien.

« Tous les éléments d’une crise majeure sont en place, mais une nouvelle crise du paiement de la dette n’a pas encore explosé », prévient-il. Cela dépend de l’action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
des banques centrales des États-Unis et de l’Union européenne, et il y aura toujours le risque d’une sortie massive de capitaux du Sud vers le Nord et plusieurs économies endettées pourraient être déstabilisées, estime-t-il.

En ce sens, il est nécessaire que les pays dépendent moins de la dette externe et interne, c’est possible grâce à une politique fiscale équitable qui taxe les plus riches et les grandes entreprises transnationales, et en veillant à ce que le secteur bancaire reste un service public et non une activité commerciale. « Il est très important de permettre aux familles paysannes d’accéder au crédit à des taux d’intérêt Taux d'intérêt Quand A prête de l’argent à B, B rembourse le montant prêté par A (le capital), mais aussi une somme supplémentaire appelée intérêt, afin que A ait intérêt à effectuer cette opération financière. Le taux d’intérêt plus ou moins élevé sert à déterminer l’importance des intérêts.
Prenons un exemple très simple. Si A emprunte 100 millions de dollars sur 10 ans à un taux d’intérêt fixe de 5 %, il va rembourser la première année un dixième du capital emprunté initialement (10 millions de dollars) et 5 % du capital dû, soit 5 millions de dollars, donc en tout 15 millions de dollars. La seconde année, il rembourse encore un dixième du capital initial, mais les 5 % ne portent plus que sur 90 millions de dollars restants dus, soit 4,5 millions de dollars, donc en tout 14,5 millions de dollars. Et ainsi de suite jusqu’à la dixième année où il rembourse les derniers 10 millions de dollars, et 5 % de ces 10 millions de dollars restants, soit 0,5 millions de dollars, donc en tout 10,5 millions de dollars. Sur 10 ans, le remboursement total s’élèvera à 127,5 millions de dollars. En général, le remboursement du capital ne se fait pas en tranches égales. Les premières années, le remboursement porte surtout sur les intérêts, et la part du capital remboursé croît au fil des ans. Ainsi, en cas d’arrêt des remboursements, le capital restant dû est plus élevé…
Le taux d’intérêt nominal est le taux auquel l’emprunt est contracté. Le taux d’intérêt réel est le taux nominal diminué du taux d’inflation.
très bas
 », explique Toussaint.

De même pour l’énergie qu’il faut socialiser, « pour faire quelque chose de mieux que lorsqu’elle a été nationalisée », non seulement pour donner le contrôle à l’État, mais « pour que les utilisateurs et la société contrôlent les entreprises afin d’éviter la bureaucratisation et les projets qui ne sont pas vraiment adaptés à la population ». Même dans le domaine de la production, il faut promouvoir les petites unités plus proches des lieux de consommation d’énergie pour éviter le gaspillage.

Traduit par le CADTM




Notes

[1Voir Mensaje del presidente de México, Andrés Manuel López Obrador, en el 75° periodo de sesiones de la Asamblea General de la ONU. https://www.gob.mx/inpi/articulos/mensaje-del-presidente-de-mexico-andres-manuel-lopez-obrador-en-el-75-periodo-de-sesiones-de-la-asamblea-general-de-la-onu

Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres, Capitulation entre adultes : Grèce 2015, une alternative était possible, Syllepse, 2020, Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015.

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Dora Villanueva

es reportera en el área económica para el periódico mexicano La Jornada.

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