Le Moyen-Orient et le Covid-19 

4 août par Joseph Daher


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La pandémie de Covid-19 a approfondi les problèmes socio-économiques de la région, mêlées à celles de la chute des prix du pétrole en mars 2020, tandis que les régimes autoritaires ont souvent profité des mesures de confinement pour renforcer la répression contre les activistes et les mouvements de protestation.

De nombreux États ont saisi l’occasion de la crise pour imposer des (nouvelles) mesures d’austérité. En Arabie saoudite, la population a été confrontée à la fois à des réductions de subventions, avec l’élimination de l’allocation pour le coût de la vie et à une augmentation des impôts due à la forte augmentation de la TVA de 5 à 15 %. En même temps, cela n’a pas empêché le fonds souverain du royaume saoudien d’investir plus de huit milliards de dollars depuis le début de la crise du Covid-19 dans des mastodontes de l’économie mondiale, de Boeing à Facebook.

L’Arabie saoudite et les autres monarchies du Golfe ont en effet d’énormes ressources financières sur lesquelles s’appuyer, qui leur permettent d’atténuer les effets de la crise économique mondiale.

 Crise économique et sociale

L’impact sur les pays exportateurs de pétrole à forte population et d’autres pays est néanmoins beaucoup plus profond avec un renforcement de leurs nombreux problèmes économiques.

Dans certains pays comme la Syrie, l’Iran et le Liban, les monnaies nationales ont atteint leur niveau le plus bas avec des dégringolades sans précédent, affectant massivement le pouvoir d’achat des classes populaires. Le gouvernement libanais a annoncé en mars être en défaut de paiement. Le pays croule sous un endettement de 81 milliards d’euros – soit environ 170 % de son produit intérieur brut PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
(PIB). La proportion des LibanaisES vivant sous le seuil de pauvreté a dépassé les 50 %, un chiffre évalué à 30 % avant la crise du Covid-19. L’Irak a également annoncé des mesures d’austérité et des coupes dans les salaires et les pensions. L’économie du pays dépend des ventes d’hydro­carbures, qui représentent 99 % des exportations et 93 % des recettes du pays. Selon la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
, 2020 s’annonce comme la pire année pour l’Irak depuis l’invasion et l’occupation états-unienne de 2003.

En Syrie, le taux de pauvreté dépasse dorénavant les 90 % et fait face à une crise humanitaire profonde avec 11,7 millions de personnes ayant besoin d’une aide humanitaire. Au Yémen, la pauvreté, qui touchait la moitié des 29 millions d’habitantEs avant le conflit, concerne maintenant 71 à 78 % de la population, avec plus de 80 % de la population au bord de la famine et 14,3 millions en besoin urgent d’aide. Les femmes sont les plus touchées. Dans les territoires occupés palestiniens, le nombre de foyers pauvres devrait passer à 30 % en Cisjordanie et 64 % à Gaza, comparé à 14 % et 53 % avant la pandémie. En même temps, l’état raciste et colonial d’Israël maintient ses velléités d’annexion de larges territoires de la Cisjordanie.

 TravailleurEs attaqués

La structure de la force de travail de nombre de ces pays est une autre question à prendre en considération. Les mesures de confinement et/ou restrictives mises en place par la majorité des États du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord n’ont pas été une option viable pour la grande majorité des classes populaires et paupérisées. Celles-ci travaillent dans le secteur informel ou sont dépendantes de salaires journaliers incertains sans aucune protection sociale.

Il faut aussi prendre en compte la précarisation d’autres secteurs de travailleurE. En effet, nombre d’entre elles et eux ont vu leur salaire baisser massivement faute de systèmes sociaux développés permettant des compensations financières significatives.

De même, dans de nombreux pays du Moyen-Orient, les travailleurEs étrangers soumis aux systèmes « kafala », qui les privent de leurs droits civils et humains fondamentaux, ont été la cible de campagnes racistes, emprisonnés dans des centres de détention et/ou expulsés illégalement vers leurs pays d’origine. Ces personnes ont été abandonnées à la merci de la pandémie du Covid-19, sans aucun accès aux soins médicaux.

Un dernier élément à considérer est la nature mondiale de la pandémie qui affecte négativement l’économie internationale dans son ensemble, et donc les fonds extérieurs envoyés dans de nombreux pays. Le montant des envois de fonds envoyés par les travailleurEs vivant dans des pays étrangers, en particulier dans les monarchies du Golfe, a diminué sensiblement en raison des réductions généralisées et de la stagnation des secteurs de l’économie et des fermetures de frontières.

 Des mouvements de protestation continus mais en difficulté

La pandémie a permis aux États de la région d’imposer des mesures de confinement, non pour des raisons sanitaires ou par volonté de protéger la santé des classes populaires, mais pour mettre fin aux mouvements de contestation. Les pouvoirs autoritaires ont d’ailleurs ciblé des médias et arrêté des activistes qui mettaient en doute les bilans officiels de contaminations du Covid-19, tout en brandissant la menace de lourdes amendes et peines de prison pour les contrevenantEs aux mesures de confinement.

Les manifestations et actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
de résistance populaire sont néanmoins de retour, et réitèrent leurs demandes de changements radicaux face à une aggravation des problèmes socio-économiques et au renforcement des politiques autoritaires.

En Syrie, des manifestations populaires ont éclaté dans les régions de Sweida, Daraa ainsi qu’aux abords de la capitale Damas, dans la ville de Jaramana. Elles dénoncent la cherté de la vie et exigent la chute du régime d’Assad ainsi que le départ de ses alliés, la Russie et l’Iran. Le slogan principal des manifestantEs est « Nous voulons vivre », comme un appel pour plus de justice sociale et de démocratie.

En Tunisie, plusieurs dizaines de milliers de travailleurEs de la santé étaient en grève le 18 juin pour réclamer une amélioration de la gestion de l’hôpital public, plus d’investissements et de meilleures conditions de travail. Les mobilisations se poursuivent dans le secteur avec un nouvel appel à la grève au 15 juillet. En même temps, dans la ville de Tataouine, dans le sud du pays, des manifestations massives ont eu lieu pour dénoncer la marginalisation et la misère que subissent les habitantEs. Le taux de chômage atteint 30 %, le double de la moyenne nationale.

Au Liban, en Algérie et en Irak, les mouvements de protestation populaire et les activités militantes ont repris après plusieurs semaines d’arrêt, parfois même avant la fin officielle du confinement. Au Maroc, des manifestations ont également éclaté dans la ville de Tamassint, dans le Rif, pour dénoncer le retard dans les aides sociales et réclamer des droits, l’arrêt des arrestations arbitraires et la libération des prisonnierEs politiques.

Les capitales régionales avec leurs soutiens impérialistes estiment qu’elles peuvent maintenir leur domination despotique en recourant en permanence à une violence massive contre leurs populations. Cela est voué à l’échec, comme les explosions de protestations populaires régionales continuent à le démontrer.