Le 41e anniversaire de la révolution sandiniste et l’effondrement du régime ortéguiste

21 juillet par Mónica Baltodano


La lutte du peuple nicaraguayen continue pour obtenir la liberté, la démocratie, la justice pour les victimes et la justice sociale pour tous.

Des milliers de Nicaraguayens ont donné leur vie en luttant contre la dictature somoziste tout au long de ces 40 ans. Les plus grands sacrifices furent endurés dans la phase finale, quand la population – particulièrement la jeunesse – s’enrôla de manière massive dans les insurrections culminant dans le triomphe de la Révolution sandiniste, le 19 juillet 1979. Ce fut un long et douloureux parcours. Nous ne l’oublierons jamais !

Durant ces décennies de somozisme, des milliers de paysans disparurent ; des dizaines de dirigeants syndicaux furent à maintes reprises emprisonnés ; des centaines de femmes combatives furent violées dans les geôles somozistes. La population civile fut massacrée par les bombes et les rockets lancées par l’aviation somoziste lors des insurrections de 1978 et 1979.

Quelles propositions firent agir les lutteurs d’idéologie libérale ou conservatrice, qui connurent la prison, l’exil et la mort à différentes étapes de la lutte anti-somoziste ? Quels idéaux poussèrent la jeunesse à s’impliquer dans la lutte armée sandiniste au risque de perdre la vie ? Qu’est-ce qui unifia tout un peuple pour que, issu de différentes idéologies, strates sociales ou affiliation religieuse, il se décide à alimenter, par différentes formes de lutte, le torrent national qui mit fin au régime despotique qui nous dominait ?

Finalement, nous avons réussi à construire un consensus inéluctable face à l’escalade brutale et des crimes contre les populations ; l’un de ces crimes les plus aberrants fut l’assassinat de Pedro Joaquín Chamorro en janvier 1978. Le peuple pensa : s’ils ont assassiné Pedro Joaquín, qui pourra se sauver ? Il s’unifia alors dans le cri national : Assez !

Pour construire le Nicaragua post-Somoza, la majeure partie d’entre nous aspirions à un modèle propre, dérivant de notre réalité, avec ses limites et ses opportunités. D’une lecture nicaraguayenne du marxisme, surgit alors la proposition de l’économie mixte : la coexistence de l’économie sociale, coopérative et étatique avec la propriété privée et le marché. La majorité d’entre nous n’aimait pas le parti unique, nous nous engagions en faveur du pluralisme politique et nous n’étions pas intéressés à nous aligner sur l’une ou l’autre des grandes puissances. Nous aspirions à une politique extérieure indépendante et non-alignée.

Bien que Somoza nous traitait de « communiste », la majorité des militants luttait pour construire une société où prévalait le vote démocratique, où les gens pouvaient s’organiser pour défendre leurs droits et où l’on ne poursuivait personne pour ses idées politiques et ses croyances religieuses. Et beaucoup d’entre nous rêvaient, surtout, d’en finir avec la pauvreté qui touchait plus de 60 % des Nicaraguayens. Dans le nouveau Nicaragua, il y aurait progrès, éducation, santé et travail pour tous. Ce rêve de pays explique l’intégration à la lutte de milliers de jeunes chrétiens et de prêtres, selon nos convictions du « dieu des pauvres, humble et simple », comme le disait la messe paysanne.

Ce que je veux souligner, c’est que la fin de la dictature et le nouveau projet national sont devenus une bannière qui regroupa la grande majorité du peuple nicaraguayen et que, le 19 juillet 1979, seul le noyau central du somozisme, une claire minorité, était avec le tyran. Le 19 juillet fut alors la victoire d’une majorité sociale indiscutable et une belle fête nationale.

Malheureusement, nos rêves ne purent se réaliser. Ce n’est pas ici le lieu pour en parler en détail. Mais nous ne pouvons pas oublier que la décision de Ronald Reagan de combattre la révolution sandiniste en finançant et en armant la contra dans une guerre dénommée « de basse intensité » explique, en partie, le cours propre de la révolution. Dans cette guerre civile, comme dans toute conflagration, il fallut déplorer des milliers de morts, la violation des droits humains, la cruauté, la douleur et la souffrance des familles, aussi bien d’un côté que de l’autre. Ainsi, le gouvernement révolutionnaire finit, de manière erronée, par restreindre les libertés, confisquer les biens des opposants, instaurer l’impopulaire service militaire obligatoire et, pour survivre, dépendre du camp socialiste dirigé par l’Union Soviétique.

Résultat surprenant néanmoins, en 1990 et dans le pire des scénarios possibles, avec l’économie totalement détruite, les services sociaux quasi-inexistants, les magasins vides, toute l’usure imposée par la guerre et une situation militaire précaire, la révolution a conservé un appui qui s’exprima par 40,8 % des votes.

Dans les années 1990, le sandinisme se divisa. Ainsi, le MRS [Movimiento rénovador sandinista] surgit en 1995. Plus tard, en 1999, des centaines d’entre nous quittèrent le FSLN, en dénonçant la dérive néolibérale, autoritaire et la culture de la répartition du pouvoir au sein de la direction du FSLN, lorsque Ortega pactisa avec Arnoldo Alemán pour se répartir et étouffer les institutions de l’Etat. A son arrivée au pouvoir en 2007, Ortega pactisa avec de nouveaux alliés : libéraux, conservateurs, contras, une partie de la hiérarchie catholique et du grand capital.

Le régime autoritaire de Ortega et Murillo n’a pas seulement fini avec la déjà fragile institution démocratique du Nicaragua, il a aussi liquidé les derniers succès de la révolution. Un peuple organisé, qui avait appris à défendre ses droits, est venu nourrir des organisations totalement soumises, dont l’unique devise est la défense d’Ortega ; des universités critiques et autonomes se retrouvèrent avec des cours absolument contrôlés pour imposer le récit du gouvernement ; la participation citoyenne fut remplacée par le contrôle vertical ortéguiste. Reconnue comme professionnelle et apartisane durant des décennies, la police nationale se transforma en une garde du dictateur, fortement répressive ; et une armée, qui évolua favorablement dans les années 1990 selon une logique patriotique et non belligérante, se transforma en pièce stratégique pour soutenir Ortega au pouvoir. De l’essence populaire et progressiste de la révolution, il ne reste plus que des vestiges pour l’archéologie politique.

Toutes les politiques autoritaires et corrompues, ainsi que les crimes commis, ont été effectués au nom du sandinisme, de la gauche et d’un projet que l’ortéguisme appelle cyniquement « la seconde étape de la révolution ». Ortega prétend ainsi s’approprier l’histoire de la juste lutte anti-somoziste. Et il y réussit au moins maintenant. D’une part, un secteur des combattants de cette épopée a été transformé en paramilitaires chargés de la répression contre les citoyens. D’autre part, certains persistent – pour des intérêts mesquins – à assimiler la brutale dictature ortéguiste à la révolution de 1979 ; et ils assimilent incorrectement les crimes de lèse humanité commis en 2018 aux pertes de la guerre civile dans les années 1980.

De plus, alors que Ortega démontre toujours davantage son talent réactionnaire, des personnages de l’administration Trump insistent pour l’appeler communiste. D’autre part, des secteurs de la gauche internationale assument le discours vide de Ortega, au lieu d’examiner ses politiques et ses actions, appuyant ainsi un dictateur conservateur, corrompu et criminel.

Mais l’histoire – qui met à leur place les faits, les motivations et les véritables héros et héroïnes – saura faire la différence entre les hommes et les femmes ayant donné leur vie pour la liberté au long de quatre décennies (des années 1950 aux années 1980) et les criminels qui, manipulant les symboles et le discours d’alors, font tout le contraire des idéaux qui poussèrent des milliers de jeunes à lutter. Les sandinistes soumis au régime, dont les consciences les défient tous les jours, le savent bien.

Les patriotes nicaraguayens qui s’engagèrent dans la lutte anti-dictatoriale avant le 19 juillet le firent avec la meilleure des propositions, à l’égal – il faut le dire – de la majorité de ceux qui luttèrent dans la guerre civile des années 1980, d’un côté comme de l’autre. Les exemples des héros de ces journées inspirèrent des milliers de participants au soulèvement d’avril à se dresser contre cette nouvelle dictature. Les assassinés de 2018 sont aujourd’hui les icônes des nouvelles générations de lutteurs et se fondront dans l’histoire avec ceux des épopées passées.

Un défi du présent consiste à apprendre de notre histoire sans la subordonner à des préjudices et à des récits idéologiques intéressés. Et, en cet anniversaire de la révolution, il est important de se rendre compte que, aujourd’hui comme hier, la lutte du peuple nicaraguayen continue de vouloir obtenir la liberté, la démocratie, la justice pour les victimes et la justice sociale pour tous et toutes. Pour cela, on a besoin de la relance d’un vrai projet transformateur et inclusif unissant les forces vitales des Nicaraguayen-ne-s. C’est à ce défi que sont confrontées les nouvelles générations et les dirigeants qui apparaissent.


Traduction de l’espagnol : Hans-Peter Renk

(Source : Confidencial, 19.7.2020 : https://confidencial.com.ni/el-41-aniversario-de-la-revolucion-sandinista-y-el-hundimiento-del-regimen-orteguista/