Un rapport révélateur de l’Union de Banques Suisse (UBS)

La pandémie les a rendus plus riches qu’avant

16 novembre par Sergio Ferrari


Alors que la crise actuelle augmente à toute vitesse les niveaux de pauvreté et d’indigence sur toute la planète, un groupe restreint de multimillionnaires voit croître ses richesses d’une manière impressionnante.

Il s’agit des 2.000 personnes les plus riches de la planète. Exactement, 2.189 multimillionnaires (31 de plus qu’en 2017) qui, à la fin juillet 2020, déclaraient une fortune totale de 10.200 milliards de dollars US. Un chiffre équivalent aux revenus de 4.600 millions de personnes dans le monde entier.


Le Covid-19, un commerce rentable

Une partie de cette élite, plus particulièrement les entrepreneurs actifs Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
dans les secteurs technologique, sanitaire et industriel, profite opportunément des bénéfices additionnels générés durant la crise. Les 37 multimillionnaires résidant dans la petite Suisse sont un exemple de cette tendance à l’enrichissement accéléré : entre avril et juillet 2020, leur patrimoine a augmenté de 29 % pour atteindre globalement 123.5 milliards de francs suisses.

Ces chiffres sidérants, qui échappent à l’imagination du citoyen ordinaire, ont été révélés, début octobre, grâce à un rapport élaboré conjointement par l’Union de Banques Suisse (UBS), la plus grande du monde dans la gestion de fortune, et la firme britannique Price Waterhouse Coopers (PwC), l’une des quatre plus grandes entreprises dans le secteur du conseil financier et comptable.

Il s’agit de la 7e étude menée par l’UBS sur la richesse des super-riches. Le rapport 2020 analyse les fortunes de 2.000 multimillionnaires sur 43 marchés différents, ce qui concerne pratiquement toutes les grandes fortunes du monde.

Les entrepreneurs du secteur de la santé ont vu leur patrimoine augmenter jusqu’à 50 % durant ces derniers mois, grâce à leurs paris sur les nouveaux traitements, les innovations de diagnostic et, particulièrement, la recherche sur le Covid-19. Néanmoins, ce sont les entrepreneurs en technologie qui détiennent la plus grande fortune, soit 1,8 milliard de dollars.

D’après le rapport de l’UBS, les entreprises technologiques ont été les plus privilégiées durant ces derniers mois. Bien que ce rapport ne cite aucun nom, la chaine de télévision France 24 assure que Jeff Bezos (Amazon), Mark Zuckerberg (Facebook), Jack Ma (Alibaba) et Steve Ballmer (ex-président directeur général de Microsoft) figurent parmi les grands gagnants de cette conjoncture. D’après le rapport conjoint de l’UBS et de PwC, les nouveaux gains proviennent pratiquement dans leur totalité de transactions financières. Les potentats du secteur technologique ont bénéficié des profonds changements que la crise sanitaire et le confinement « ont provoqué dans les habitudes de consommation et de travail. Le succès des applications de vidéo-conférence, comme Zoom, et les plateformes d’achat en ligne, comme Amazon, ont convaincu les investisseurs de plaider pour toute chose qui brille technologiquement » selon France 24.

En avril 2020, la revue Forbes a inclus sept Latino-Américains dans la liste des possesseurs de plus de mille millions de dollars. Parmi ces sept personnes, le Mexicain Carlos Slim, l’homme le plus riche du continent, avec un patrimoine de 59 milliards de dollars ; le Brésilien Joseph Safra ; la Chilienne Iris Fontbona ; le Colombien Luis Carlos Sarmiento ; le Péruvien Carlos Rodríguez et le Vénézuélien Juan Carlos Escotet. Le septième, sur cette liste de potentats régionaux, est l’entrepreneur argentin du pétrole Alejandro Bulgheroni, dont la fortune s’élève à 2,8 milliards de dollars.


Les deux faces d’une même monnaie

La richesse et la pauvreté, les multimillionnaires et les indigents agissent dans la même éprouvette planétaire et s’entremêlent grâce à des vases communicants. La brèche entre les plus riches du monde et le reste de la société planétaire continue d’être abyssale. Comme le signalait le rapport de janvier 2020 de l’ONG Oxfam, en ce moment la richesse des 2.153 multimillionnaires était supérieure à l’ensemble des revenus possédés par 4.600 millions d’habitants de la planète, soit approximativement 60 % de la population mondiale.

Pour expliquer pédagogiquement ce rapport croissant d’inégalités, Oxfam calcule que les 22 hommes les plus riches du monde possèdent plus de richesses que toutes les femmes du continent africain. Le 1 % le plus riche de la Terre concentre plus du double que la richesse de 6.900 millions de personnes. Pour l’illustrer, Oxfam – qui réunit une vingtaine d’ONG dans 90 pays – explique que si « chaque personne s’asseyait sur l’argent qu’elle possède, en billets de 100 dollars, la majorité reposerait sur le sol. Une personne de la classe moyenne dans un pays riche se retrouverait sur un siège. Les deux individus les plus riches du monde seraient assis dans l’espace ». (https://oxfamilibrary.openrepository.com/bitstream/handle/10546/620928/bp-time-to-care-inequality-200120-es.pdf).


La crise accentue l’inégalité

Les études les plus récentes menées par des institutions internationales – de l’Organisation internationale du travail OIT
Organisation internationale du travail
Créée en 1919 par le traité de Versailles, l’Organisation internationale du travail (OIT, siège à Genève) est devenue, en 1946, la première institution spécialisée des Nations unies. L’OIT réunit les représentants des gouvernements, des employeurs et des travailleurs, dans le but de recommander des normes internationales minimales et de rédiger des conventions internationales touchant le domaine du travail. L’OIT comprend une conférence générale annuelle, un conseil d’administration composé de 56 membres (28 représentants des gouvernements, 14 des employeurs et 14 des travailleurs) et le Bureau international du travail (BIT) qui assure le secrétariat de la conférence et du conseil. Le pouvoir du BIT (Bureau International du Travail) est très limité : il consiste à publier un rapport annuel et regroupe surtout des économistes et des statisticiens. Leurs rapports défendent depuis quelques années l’idée que le chômage provient d’un manque de croissance (de 5% dans les années 60 a 2% aujourd’hui), lui-même suscité par une baisse de la demande. Son remède est celui d’un consensus mondial sur un modèle vertueux de croissance économique, ainsi que sur des réflexions stratégiques au niveau national (du type hollandais par exemple). L’OIT affirme qu’il est naïf d’expliquer le chômage par le manque de flexibilité et que les changements technologiques n’impliquent pas une adaptation automatiquement par le bas en matière de salaires et de protection sociale.
(OIT) à la Conférence économique pour l’Amérique latine (CEPAL) – ont anticipé le cadre calamiteux de la situation internationale et régionale d’après la pandémie. De son côté, la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
a conclu, dans une étude publiée début octobre, qu’en raison de la crise actuelle, entre 88 millions et 115 millions de personnes recevront en 2020 moins de 1,90 dollar par jour, des chiffres qui les plongeront dans une extrême pauvreté. Vu l’actuelle récession Récession Croissance négative de l’activité économique dans un pays ou une branche pendant au moins deux trimestres. économique, estimée à 5,2 % pour 2020, ce chiffre de personnes en extrême pauvreté pourrait atteindre 150 millions en 2021.

« Le paradoxe, c’est que cette crise n’affecte pas tout le monde également », affirme Oxfam dans son rapport Qui paie la facture ? « Depuis le début des confinements », huit nouveaux multimillionnaires (ou milliardaires) sont apparus en Amérique latine, soit un toutes les deux semaines. En d’autres termes : la fortune des 73 multimillionnaires latino-américains a augmenté 48.2 milliards depuis le commencement de la pandémie jusqu’à fin juillet. Un paradoxe, selon Oxfam, si l’on estime que, sur le continent, 52 millions de personnes deviendront pauvres et que 18 millions perdront leur emploi cette année. Pour mieux le comprendre, cette augmentation de la richesse de l’élite privilégiée correspond à 38 % du total des paquets de relance activés par l’ensemble des gouvernements nationaux, et à neuf fois l’intervention du Fonds monétaire international FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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(FMI) avec les prêts d’urgence accordés jusqu’ici sur le continent latino-américain.


Qui paie la facture ?

Un précipice planétaire de cette dimension est difficile à conceptualiser et remet en question les politiques étatiques et les recommandations monétaristes et fiscales émanant des organisations internationales pour pallier à la crise. Le point clé du débat général – déjà en cours dans de nombreux pays, c’est l’impôt sur les richesses.

Dans son analyse de la situation latino-américaine, fin juillet, Oxfam a présenté des propositions concrètes, suggérant « d’appliquer en 2020 un impôt sur le patrimoine net de 2 % à 3,5 % pour les revenus supérieurs à un million de dollars ». Grâce à cet impôt, les gouvernements latino-américains pourraient percevoir jusqu’à 14.200 millions dollars, qui pourraient être investis dans la santé publique et la protection sociale. Dans la deuxième semaine d’octobre, des porte-parole du très peu progressiste Fonds monétaire international envisagèrent la nécessité de faire avancer une politique fiscale particulière. « Le FMI appelle à augmenter les impôts des plus riches et des entreprises rentables pour payer la facture de la crise », titrait le quotidien espagnol El Pais dans une édition de mi octobre.

Bien que ce ne soit pas une nouveauté, la réalité des fortunes multipliées et des richesses accumulées de manière astronomique en des temps de pandémie aiguise la réflexion sur la redistribution des revenus dans chaque nation. Cela implique de réexaminer des thèmes sensibles comme l’impôt sur la fortune et les bénéfices, ainsi que la nécessité de récupérer la transparence active et le courage politique d’affronter l’évasion fiscale et la fuite des capitaux, ainsi que de définir une position ferme des Etats par rapport à la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
extérieure.


Traduction Hans-Peter Renk




Sergio Ferrari

Journaliste RP/periodista RP

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