La pandémie fera reculer l’Amérique latine d’une décennie

21 octobre par Sergio Ferrari


L’Amérique latine et la Caraïbe constituent déjà la région du monde la plus affectée pour ce qui est de l’économie et de l’emploi. Conséquence de la pandémie de Covid-19, 44 millions de postes de travail seront perdus. Fin 2020, la pauvreté retrouvera le niveau de 2005 et le produit intérieur brut (PIB) régional chutera de 9,4%.

Lorsqu’on analyse les données provenant de neuf pays du continent, concentrant 80 % de la population active et pour lesquels on dispose d’une information actualisée – Argentine, Brésil, Chili, Colombie, Costa Rica, Mexique, Pérou, Paraguay et Uruguay – le coup de massue infligé par la pandémie est clair. Ces chiffres sont issus de la seconde édition du rapport Le point sur le travail au temps du Covid-19 : conséquences sur le marché du travail et sur les revenus en Amérique latine et dans les Caraïbes, (https://www.ilo.org/wcmsp5/groups/public/---americas/---ro-lima/documents/publication/wcms_756694.pdf), publié début octobre par l’Organisation internationale du travail OIT
Organisation internationale du travail
Créée en 1919 par le traité de Versailles, l’Organisation internationale du travail (OIT, siège à Genève) est devenue, en 1946, la première institution spécialisée des Nations unies. L’OIT réunit les représentants des gouvernements, des employeurs et des travailleurs, dans le but de recommander des normes internationales minimales et de rédiger des conventions internationales touchant le domaine du travail. L’OIT comprend une conférence générale annuelle, un conseil d’administration composé de 56 membres (28 représentants des gouvernements, 14 des employeurs et 14 des travailleurs) et le Bureau international du travail (BIT) qui assure le secrétariat de la conférence et du conseil. Le pouvoir du BIT (Bureau International du Travail) est très limité : il consiste à publier un rapport annuel et regroupe surtout des économistes et des statisticiens. Leurs rapports défendent depuis quelques années l’idée que le chômage provient d’un manque de croissance (de 5% dans les années 60 a 2% aujourd’hui), lui-même suscité par une baisse de la demande. Son remède est celui d’un consensus mondial sur un modèle vertueux de croissance économique, ainsi que sur des réflexions stratégiques au niveau national (du type hollandais par exemple). L’OIT affirme qu’il est naïf d’expliquer le chômage par le manque de flexibilité et que les changements technologiques n’impliquent pas une adaptation automatiquement par le bas en matière de salaires et de protection sociale.
(OIT).

A-t-on déjà touché le fond de la crise économique et sanitaire ? Le rapport relève que « à partir du 3e trimestre 2020, les niveaux d’activité économique se sont un peu améliorés ». Ces chiffres reflètent une relance initiale de l’emploi et le retour en activité d’un certain nombre de travailleurs.

Ces indices préliminaires de relance sont une nouvelle positive, mais l’impact du Covid-19 sur l’emploi est énorme, et le chemin à parcourir est long. Vinicius Pinheiro, directeur régional de l’OIT pour l’Amérique latine, envisage l’avenir immédiat : « Nous affrontons un défi sans précédent, celui de reconstruire les marchés du travail régionaux, ce qui implique d’aborder les failles structurelles qui se sont accentuées avec la pandémie ». Parmi ces failles, la faible productivité, le niveau élevé du secteur informel ainsi que l’inégalité des ressources et des opportunités de travail décent.

Et de lancer le pari politique fondamental consistant à « renforcer les mécanismes de dialogue social pour la concertation de pactes ou d’accords nationaux, allant vers une relance accompagnée d’une transformation productive, d’une formalisation et d’une universalisation de la protection sociale, d’une transition juste vers des modèles de développement plus soutenables et inclusifs ».


L’emploi, quasi en ruines

Le rapport signale que, durant le 1er trimestre 2020, le taux de l’emploi se situait à 51.1 %, soit une diminution de 5,4 % par rapport à la même période de l’année antérieure et qu’il représente « une valeur historique minimale ».

Dans le monde, l’Amérique latine et la Caraïbe constituent la région comportant la plus grande contraction des heures de travail, avec une réduction estimée à environ 20,9 % pour les trois premiers trimestres de 2020. Elle affiche ainsi le double de la moyenne mondiale (11,7 %). Les revenus du travail se sont contractés de 19,3 %, également très au-dessus du taux mondial de 10,7 %. Vu que les revenus du travail représentent en moyenne 70-90 % du total des revenus familiaux, ces réductions ont impliqué de grandes pertes pour de nombreux foyers, avec des impacts significatifs sur les taux de pauvreté, affirme l’OIT.

Les travailleurs les plus touchés par la crise se trouvent dans les secteurs les plus pauvres de la population, avec des emplois informels ou dans une situation précaire. Les femmes et les jeunes (en-dessous de 24 ans) sont particulièrement vulnérables et les plus touchés durant les neuf premiers mois de l’année en cours.


Le PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
à terre

Le continent est le plus affecté au niveau mondial en matière de réduction d’heures travaillées et de revenus du travail. Le second trimestre constitue jusqu’ici le pire épisode, avec 33,5 % d’heures perdues. Pour le 3e trimestre, la chute est moins intense et représente 25,6 %.

En Amérique latine et dans la Caraïbe, la pandémie a provoqué une récession Récession Croissance négative de l’activité économique dans un pays ou une branche pendant au moins deux trimestres. économique d’une ampleur et d’une extension sans précédents. Le Fonds monétaire international FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

Cliquez pour plus.
(FMI) projette une contraction du PIB régional de - 9,1 % pour 2020. Soit des chutes de - 11 % au Mexique ; - 9,1 % au Brésil ; - 9,9 % en Argentine ; - 7,5 % au Chili ; - 7,8 % en Colombie et - 13,9 % au Pérou. L’actualisation élaborée en septembre par l’Organisation pour la coopération et le développement économique (OCDE OCDE
Organisation de coopération et de développement économiques
Créée en 1960 et basée au Château de la Muette à Paris, l’OCDE regroupe les quinze membres de l’Union européenne auxquels s’ajoutent la Suisse, la Norvège, l’Islande ; en Amérique du Nord, les États-Unis et le Canada ; en Asie-Pacifique, le Japon, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Entre 1994 et 1996, trois pays du Tiers-Monde ont fait leur entrée : la Turquie, candidate à entrer également dans l’Union européenne ; le Mexique qui forme l’ALENA avec ses deux voisins du Nord ; la Corée du Sud. Depuis 1995, se sont ajoutés trois pays de l’ex-bloc soviétique : la République tchèque, la Pologne et la Hongrie. En 2000, la République slovaque est devenue le trentième membre.

Liste des pays membres de l’OCDE par ordre alphabétique : Allemagne, Australie, Autriche, Belgique, Canada, Corée du Sud, Danemark, Espagne, États-Unis, Finlande, France, Grèce, Hongrie, Irlande, Islande, Italie, Japon, Luxembourg, Mexique, Norvège, Nouvelle-Zélande, Pays-Bas, Pologne, Portugal, République slovaque, République tchèque, Royaume-Uni, Suède, Suisse, Turquie.
Site :
) pour les pays du G20 G20 G20 : Le Groupe des vingt (G20) est un groupe composé de dix-neuf pays et de l’Union européenne dont les ministres, les chefs de banques centrales et les chefs d’État se réunissent régulièrement. Il a été créé en 1999, après la succession de crises financières dans les années 1990. Il vise à favoriser la concertation internationale, en intégrant le principe d’un dialogue élargi compte tenu du poids économique croissant pris par un certain nombre de pays. Sont membres : Allemagne, Afrique du Sud, Arabie saoudite, Argentine, Australie, Brésil, Canada, Chine, Corée du Sud, États-Unis, France, Inde, Indonésie, Italie, Japon, Mexique, Royaume-Uni, Russie, Turquie, l’Union européenne (représentée par le Président du conseil et celui de la Banque centrale européenne). péjore le tableau de l’Argentine, avec une chute prévue de - 11,2 % et suggère une perspective moins pessimiste pour le Brésil (- 6,5 %) et le Mexique (- 10,2 %). Elle prévoit pour le continent une croissance de 3,7 % en 2020, significativement plus basse que celle observée en 2010 (6,3 %), après la crise de 2008/2009, lorsque l’économie réussit à se relancer d’une manière plus solide.


Un recul de 10 ans

La dernière étude annuelle pour 2020 de la Commission économique pour l’Amérique latine et la Caraïbe, CEPAL (https://www.cepal.org/es/comunicados/la-recuperacion-la-transformacion-economias-sustentables-sociedades-inclusivas-se ), présentée le mardi 6 octobre à Santiago du Chili, est formelle : la région est en train de vivre « sa pire crise économique en un siècle ». Elle prévoit qu’à la fin de l’année le niveau du PIB par tête sera égal à celui de 2010, c’est-à-dire « qu’il y aura un recul de dix ans, qui se traduira par une forte augmentation de l’inégalité et de la pauvreté ».

Elle présage la fermeture de 2,7 millions d’entreprises en 2020, alors que le chômage touchera 44 millions de personnes, soit un bond de 18 millions par rapport au niveau de 2019, la plus grande augmentation depuis la crise financière globale.

Se basant sur ces paramètres économiques, la CEPAL prévoit que la pauvreté pourrait atteindre les mêmes niveaux que ceux observés en 2005, soit un recul de 15 ans. Elle toucherait 231 millions de personnes, alors que la pauvreté extrême égalerait les niveaux de 1990, soit un recul de 30 ans, concernant 96 millions de personnes.


La chute est-elle freinée ?

Bien que l’évolution de l’activité économique et de l’emploi, ainsi que l’impact de la pandémie, ces prochains mois, soient difficilement prévisibles, on perçoit, en milieu d’année, le début d’un processus de relance, avec des variantes nationales.

« Il semble qu’on peut observer un point d’inflexion dans cette dynamique de contraction et le début d’un processus de relance durant les mois de mai ou de juin, selon les pays », indique le rapport de l’OIT. Il explique néanmoins que les données de juin-juillet sont inférieures aux niveaux du début 2020, relativisant ainsi le processus de relance.

Pour la CEPAL, la récupération de la crise économique sera « très longue et lente » et pourrait durer 2 à 3 trois ans. Elle propose donc quelques pistes « macro » aux niveaux fiscal et monétaire. « Nous devons nous préparer à une relance qui ne va pas se faire en 2021, ni probablement en 2022 ou 2023 », a souligné Alicia Bárcena, directrice de la CEPAL, en présentant son étude à Santiago du Chili. Cela implique « des politiques macroéconomiques et actives pour relancer la croissance et promouvoir un agenda de transformation structurelle ».

L’étude signale que, pour maintenir une politique fiscale active dans un contexte de plus grand endettement, il faut que les pays latino-américains et caraïbes augmentent la ponction fiscale.

Parallèlement, il est fondamental de « combattre l’évasion et la soustraction fiscales, qui atteignent 6,1 % du PIB régional, de consolider l’impôt sur la fortune des personnes physiques et des entreprises, d’étendre le niveau des impôts sur le patrimoine et la propriété, d’instaurer des impôts sur l’économie digitale et des correctifs comme ceux sur l’environnement et en rapport avec la santé publique ».

Quant au thème toujours actuel de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
, le rapport relève que « l’allégement et la restructuration de la dette pour des pays vulnérables, devant assumer la haute charge du paiement des intérêts, est nécessaire pour étendre leur espace politique ».

« Dans le monde, il y a de l’argent, mais il est mal distribué », souligne la directrice de la CEPAL. « Dans ce cadre, on doit capitaliser les institutions de crédit multilatérales pour élargir leur capacité de financement et de liquidité Liquidité
Liquidités
Capitaux dont une économie ou une entreprise peut disposer à un instant T. Un manque de liquidités peut conduire une entreprise à la liquidation et une économie à la récession.
, tant dans la conjoncture qu’avec une vision plus large ».

L’Amérique latine d’aujourd’hui affronte – comme d’autres régions du monde – sa pire situation en un siècle. On parle peu, pour le moment, de la nécessité d’une véritable intégration continentale pour trouver des issues communes à la crise. Cela supposerait une position unique, par exemple, sur des thèmes essentiels comme la dette du continent, l’évasion des capitaux, les politiques d’imposition des grandes fortunes et des secteurs exportateurs, etc. Et l’on entend peu, jusqu’ici, la voix des mouvements sociaux et de la société civile continentale, des acteurs clés pour toute proposition viable relativement à l’après-pandémie.




Traduction de l’espagnol : Hans-Peter Renk

Sergio Ferrari

Journaliste RP/periodista RP

Autres articles en français de Sergio Ferrari (37)

0 | 10 | 20 | 30

Traduction(s)