« La pandémie du coronavirus s’inscrit dans une crise multidimensionnelle du capitalisme »

Interview d’Eric Toussaint pour le journal L’Anticapitaliste (NPA France)

1er avril par Eric Toussaint , Henri Wilno


Dans un article récent, tu écris : « le coronavirus constitue l’étincelle ou le détonateur de la crise boursière et non la cause" Peux-tu préciser ta pensée sur cette question ?

Alors que les grands médias et les gouvernements affirment constamment que la crise boursière est provoquée par la pandémie de coronavirus, j’ai insisté sur le fait que tous les éléments d’une nouvelle crise financière étaient réunis depuis plusieurs années et que le coronavirus constituait l’étincelle ou le détonateur de la crise boursière et non la cause (Non, le coronavirus n’est pas le responsable de la chute des cours boursiers). La quantité de matières inflammables dans la sphère de la finance a atteint la saturation depuis plusieurs années et on savait qu’une étincelle pouvait et allait provoquer l’explosion : on ne savait pas quand l’explosion aurait lieu et ce qui la provoquerait mais on savait que cela allait venir.

Un premier grand choc boursier a eu lieu en décembre 2018 à Wall Street et sous pression d’une poignée de grandes banques privées et de l’Administration de Donald Trump, la Réserve fédérale (Fed) des États-Unis a recommencé à baisser ses taux. La frénésie de l’augmentation des valeurs boursières a repris de plus belle et les grandes entreprises ont continué à racheter leurs propres actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
en bourse Bourse La Bourse est l’endroit où sont émises les obligations et les actions. Une obligation est un titre d’emprunt (l’émetteur la vend à l’acheteur qui doit la rembourser à un taux et une échéance déterminés) et une action est un titre de propriété d’une entreprise. Les actions et les obligations peuvent être revendues et rachetées à souhait sur le marché secondaire de la Bourse (le marché primaire est l’endroit où les nouveaux titres sont émis pour la première fois). pour amplifier le phénomène (Pour affronter la crise capitaliste multidimensionnelle, il faut exproprier les banquiers et socialiser les banques). Les grandes entreprises privées ont augmenté leur endettement et les grands fonds d’investissements ont augmenté le rachat d’entreprises de toutes sortes, y compris industrielles, en recourant à l’endettement.

Ensuite, de nouveau à Wall Street à partir de septembre à décembre 2019, il y a eu une très grosse crise de pénurie de liquidité Liquidité
Liquidités
Capitaux dont une économie ou une entreprise peut disposer à un instant T. Un manque de liquidités peut conduire une entreprise à la liquidation et une économie à la récession.
. La Réserve fédérale est intervenue massivement en injectant au total des centaines de milliards de dollars pour tenter d’éviter l’effondrement des marchés(Panique à la Réserve Fédérale et retour du Credit Crunch sur un océan de dettes). La Banque centrale européenne BCE
Banque centrale européenne
La Banque centrale européenne est une institution européenne basée à Francfort, créée en 1998. Les pays de la zone euro lui ont transféré leurs compétences en matières monétaires et son rôle officiel est d’assurer la stabilité des prix (lutter contre l’inflation) dans la dite zone.
Ses trois organes de décision (le conseil des gouverneurs, le directoire et le conseil général) sont tous composés de gouverneurs de banques centrales des pays membres et/ou de spécialistes « reconnus ». Ses statuts la veulent « indépendante » politiquement mais elle est directement influencée par le monde financier.
(BCE) et les autres grandes banques centrales (Royaume-Uni, Japon, Chine…) ont appliqué grosso modo le même type de politique et elles portent une responsabilité très importante dans l’accumulation de matières inflammables dans la sphère financière.

Bien sûr, l’ampleur du recul de la production dans les mois qui suivront mars 2020 sera sans précédent par rapport aux crises des 70 dernières années. Elle sera énorme. Mais la crise dans le secteur de la production avait commencé dès l’année 2019 à une grande échelle notamment dans le secteur automobile avec une chute massive des ventes en Chine, en Inde, en Allemagne, en Grande-Bretagne et dans d’autres pays. Il y avait également surproduction dans le secteur de la fabrication des équipements et des machines-outils en Allemagne, un des 3 principaux producteurs mondiaux dans cette branche. Il y avait une très forte réduction de la croissance industrielle chinoise ce qui a eu de graves conséquences pour les pays qui exportent vers la Chine des équipements, des automobiles, des matières premières. Au cours du second semestre 2019, une récession Récession Croissance négative de l’activité économique dans un pays ou une branche pendant au moins deux trimestres. s’est déclenchée dans le secteur de la production industrielle en Allemagne, en Italie, au Japon, en Afrique du Sud, en Argentine… dans plusieurs secteurs industriels aux États-Unis.

La pandémie du coronavirus constitue le détonateur. Des évènements graves d’une autre nature auraient pu constituer ce détonateur. Par exemple, une guerre déclarée et chaude entre Washington et l’Iran ou une intervention militaire directe des États-Unis au Venezuela. La crise boursière qui s’en serait suivie aurait été attribuée à la guerre et ses conséquences. De même, j’aurais affirmé que cette guerre, dont les conséquences seraient très graves, sans contestation possible, aurait constitué l’étincelle et pas la cause profonde. Donc même s’il y a un lien indéniable entre les deux phénomènes (la crise boursière et la pandémie du coronavirus), cela ne signifie pas pour autant qu’il ne faut pas dénoncer les explications simplistes et manipulatrices selon lesquelles c’est la faute au coronavirus.

Que montre la crise du coronavirus sur l’Union européenne, son fonctionnement et les rapports entre États-membres ?

L’Union européenne et ses institutions sont toutes nues face à la pandémie de coronavirus : le président du conseil européen n’a même pas une équipe de 10 médecins à envoyer en Lombardie ou en Espagne. Par contre, l’UE dépense 330 millions d’euros pour Frontex sa police des frontières qui est suréquipée. L’UE n’a pas d’hôpitaux de campagne ou de réserves de ventilateurs ou de masques pour venir en aide à un pays membre. Par contre, elle est équipée de drones européens pour espionner les mouvements de personnes en détresse qui cherchent à obtenir le droit d’asile. Et ces personnes meurent par milliers en Méditerranée chaque année. Heureusement Cuba vient d’envoyer 50 médecins internationalistes pour venir en aide à la population de Lombardie. Il faut lutter pour faire revivre l’internationalisme entre les peuples.
Tu suis tout particulièrement la situation dans le « Tiers monde » ? Quelles sont les zones qui vont être frappées le plus durement ? Les pays pétroliers ?... Et les pays endettés ?

Tous les peuples du « Sud Global »i sont menacés par la crise multidimensionnelle du système capitaliste mondial. La pandémie du coronavirus constitue un gravissime problème de santé publique et les souffrances humaines que la diffusion du virus provoque sont énormes. Il est en train d’atteindre massivement des pays du « Sud Global » dont le système de santé publique, déjà faible ou très fragile, a été terriblement mis à mal par quarante ans de politiques néolibérales, les décès seront très nombreux. Utilisant le prétexte de la nécessaire austérité budgétaire pour rembourser la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
publique, les gouvernements et les grandes institutions multilatérales comme la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
 (BM) et le Fonds monétaire internationale (FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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) ont généralisé des politiques qui ont détérioré les systèmes de santé publique.

Les pays du « Sud Global » sont confrontés à une nouvelle crise de la dette, leurs revenus d’exportation baissent car les prix des matières premières s’effondrent tandis que les montants de dettes à rembourser sont énormes. S’ils veulent affronter la pandémie du Covid19, ils doivent suspendre le paiement de la dette publique et utiliser l’argent en faveur de la santé publique.


Qu’est-ce qu’il faudrait faire ?

Il faut se battre pour la mise en œuvre d’un vaste programme anticapitaliste qui inclut une série de mesures fondamentales : la suspension du paiement de la dette publique suivie de l’annulation des dettes illégitimes qu’elles soient privées ou publiques ; l’expropriation sans indemnité des grands actionnaires des banques, afin de créer un véritable service public de l’épargne, du crédit et des assurances sous contrôle citoyen ; la fermeture des bourses ; la création d’un véritable service national de santé publique gratuit ; l’expropriation sans indemnité des entreprises pharmaceutiques et des laboratoires privés de recherche et leur transfert dans le secteur public sous contrôle citoyen ; l’expropriation sans indemnité des entreprises du secteur de l’énergie (pour pouvoir réaliser de manière planifiée la lutte contre la crise écologique) et bien d’autres mesures radicales et fondamentales, dont des mesures d’urgences pour améliorer tout de suite les conditions de vie de la majorité de la population. Il faut abroger les traités de libre commerce et relocaliser au maximum la production au privilégiant au maximum les circuits courts.

La riposte nécessaire à la pandémie du coronavirus doit être l’occasion d’aller vers une authentique révolution pour modifier radicalement la société dans son mode de vie, son mode de propriété et son mode de production. Cette révolution aura lieu seulement si les victimes du système entrent en auto-activité et s’auto-organisent pour déloger le 1 % et ses larbins des différents centres du pouvoir pour créer un véritable pouvoir démocratique. Une révolution écologiste-socialiste autogestionnaire et féministe est nécessaire.

Propos recueillis par Henri Wilno.

Version en arabe https://bit.ly/2UFXEtz




Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres, Capitulation entre adultes : Grèce 2015, une alternative était possible, Syllepse, 2000, Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015.

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