La gestion calamiteuse du coronavirus par la Banque mondiale et le FMI

25 mars par Renaud Vivien


(CC - Pixabay - nir_design)

Une opinion de Renaud Vivien, coordinateur du Service politique d’Entraide et Fraternité.

« Le meilleur conseil à donner à l’Afrique est de se préparer au pire et de se préparer dès aujourd’hui ». Cette déclaration du directeur général de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) du 18 mars nous rappelle que le coronavirus n’épargne pas le Sud, dont le continent africain, particulièrement vulnérable face à la pandémie.

Déjà présent dans une quarantaine de pays africains ce 24 mars, le virus se propage tellement vite que l’OMS s’inquiète déjà du risque élevé de saturation des centres de santé, avec comme premières victimes les femmes. Les femmes sont, en effet, particulièrement exposées aux épidémies car ce sont elles qui prennent soin des malades, tentant ainsi de pallier les services publics déficients voire inexistants dans leurs pays.

 L’effet délétère des plans d’ajustement structurel

Loin de se limiter à une mauvaise gestion de l’argent public par les élites locales, la crise permanente des services de santé est le résultat de près de quarante ans de politiques d’ajustement structurel Ajustement structurel Les Plans d’ajustement structurel ont été imposés par les IFI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts, projets financés par la Banque mondiale, conditionnalités du FMI, etc.
Les Plans d’austérité, appliqués depuis aux pays endettés du Nord, sont des copiés/collés des Plans d’ajustement structurel subits par les pays du Sud depuis 30 ans.
imposées par la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
, le Fonds monétaire international FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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(FMI) et leurs relais régionaux comme la Banque africaine de développement. Ces grands bailleurs de fonds ont conditionné leurs prêts à des politiques qui ont détérioré les systèmes de santé publique, en imposant des coupes budgétaires brutales. Suppression des postes de travail, des lits d’hôpitaux, augmentation du prix des médicaments, sous-investissements dans les infrastructures et les équipements, privatisations sont autant de mesures qui ont été appliquées par les gouvernements des pays débiteurs afin de rembourser la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
publique.

Cette dette, dont la légitimité voire la légalité doivent être sérieusement questionnées, n’a pas pourtant pas diminué, en Afrique comme dans la plupart des autres pays du Sud. Entre 2000 et 2017, leurs dettes envers les créanciers étrangers a même doublé (d’après les données de la Banque mondiale disponibles dans les rapports Global development finance et l’International debt statistics en ligne de la Banque mondiale) avec comme conséquence une augmentation de la part des recettes publiques dédiée à son paiement.

 La dette tue

Bien plus qu’une affaire de chiffres, la dette tue. Dans 46 pays classés « à faible revenu », le budget annuel affecté au paiement de la dette est supérieur aux dépenses publiques dans le secteur de la santé. En 2018, ces pays consacraient, en moyenne, 7,8% de leur produit intérieur brut PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
(PIB) au remboursement de la dette contre 1,8% pour la santé, soit près de quatre fois plus ! (Daniel Munevar. EURODAD, COVID-19 and debt in the global south : Protecting the most vulnerable in times of crisis I, mars 2020). Peu importe donc l’état de délabrement des systèmes de santé, les remboursements doivent se poursuivre coûte que coûte comme en Haïti, qui vient d’être impacté par le coronavirus et qui ne disposerait que d’une centaine de lits de soins intensifs pour une population de 12 millions d’habitants !

Dix ans après le séisme ayant causé plus de 230 000 décès et l’arrivée du choléra qui a tué plus de 9000 Haïtiens, ne serait-il pas criminel de la part des créanciers de continuer à exiger le paiement de la dette haïtienne et le respect de l’accord conclu avec le FMI qui impose au pays de réduire son déficit budgétaire ? Plus largement, face à cette crise du coronavirus, est-il normal que tous les pays continuent à payer la dette alors que l’urgence est de débloquer des moyens humains et financiers pour sauver des vies ? Poser la question c’est déjà y répondre. La suspension du paiement de la dette (avec gel des intérêts) et l’annulation de certaines dettes devraient compter parmi les mesures immédiates à prendre face à la pandémie.

Ce n’est pas ce que proposent la Banque mondiale et le FMI. Le 25 mars, ces deux institutions ont seulement appelé les États créanciers à suspendre le paiement de la dette des pays les plus pauvres qui « en demandent une dispense » sans préciser si les intérêts continuent ou non à courir. Ce faisant, la Banque mondiale et le FMI excluent à la fois un grand nombre de pays frappés par le Coronavirus mais aussi leurs propres créances Créances Créances : Somme d’argent qu’une personne (le créancier) a le droit d’exiger d’une autre personne (le débiteur). et celles détenues par les banques privées.

Ce n’est pas tout.

 De nouvelles dettes pour endiguer la pandémie

La Banque mondiale et le FMI font pourtant l’inverse. Au lieu de suspendre les remboursements, elles alourdissent la dette des pays qu’ils prétendent aider. Sur les 64 milliards de dollars d’« aide » promise, la quasi-totalité correspond à des prêts. Seulement 400 millions de dollars (soit 0,6% du total) pourraient être donnés à certains pays répondant à des critères stricts et à la condition expresse que les fonds servent à rembourser les dettes du FMI arrivant à échéance !

C’est la même formule qui a été utilisée par ces institutions internationales pour « aider » Haïti après le séisme meurtrier de 2010 ainsi que trois pays africains (la Guinée, le Liberia et la Sierra Leone) frappés par l’épidémie d’Ebola en 2014.

Aujourd’hui, ces quatre pays sont confrontés au Coronavirus. Il leur manque toujours des budgets vitaux pour affronter les épidémies car ils sont sommés par leurs créancier de réduire leur déficit budgétaire pour payer une dette insoutenable qui résulte en partie de l’intervention du FMI et de la Banque mondiale.

 Rompre avec l’austérité

Si l’émergence des virus paraît inévitable, ses conséquences fatales ne le sont pas à condition d’y mettre les moyens humains et financiers. Nul doute que les dons privés faits aux hôpitaux ne suffisent pas et que les pouvoirs publics doivent impérativement les refinancer.

Face à la marchandisation des soins de santé, le renforcement du service public de la santé et des systèmes de protection sociale doit constituer la priorité des gouvernements du Sud comme du Nord. Cela qui nécessite d’augmenter durablement les dépenses publiques, tout en stoppant l’hémorragie de la fuite des capitaux liées au paiement des dettes illégitimes ainsi qu’à la fraude et l’évasion fiscales. Autant de mesures fondatrices d’une nouvelle coopération internationale plaçant les vies humaines au-dessus des intérêts financiers.

Pour cela, il est temps de se libérer du carcan dogmatique promu par le FMI, la Banque mondiale et l’Union européenne. Puisse le Coronavirus être l’élément déclencheur de la rupture avec les politiques d’austérité.



Source : La Libre

Renaud Vivien

membre du CADTM Belgique, juriste en droit international. Il est membre de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015. Il est également chargé de plaidoyer à Entraide et Fraternité.

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