La dette de la Mauritanie : Business pour une minorité et drame pour la majorité

19 février par Ali Aznagh

Nous présentons dans cet article un premier portrait de l’économie mauritanienne. Ce pays est sous pression du cycle infernal de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
depuis son « indépendance » de l’impérialisme français. Pour servir ses intérêts et ceux des Institutions financières internationales (IFI), la France continue de dominer ce pays et intervient dans la reconfiguration de sa carte politique. Plus que jamais, le pays est bord de la faillite.

La moisson de « l’indépendance »

La Mauritanie a accédé à l’indépendance le 28 novembre 1960. L’Etat indépendant lance le premier programme d’investissement étatique couvrant la période 1960-1978. Ce projet comprenait la nationalisation de l’entreprise française « Mirva » en 1974, du temps du premier président du pays Mokhtar Ould Daddah.

L’histoire contemporaine du pays est marquée par une instabilité politique, des coups d’Etat militaires et une guerre régionale entre le Maroc et le Front Polisario. Cette situation précipite l’économie du pays dans une longue récession Récession Croissance négative de l’activité économique dans un pays ou une branche pendant au moins deux trimestres. . Ce mauvais départ sera à l’origine de déficits structurels que connait le pays.

Aux débuts des années 80, le déficit budgétaire dépasse les 9%. La dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
extérieure progresse de 20% vis à vis des quatre créanciers principaux (France, Lybie, Koweït et Algérie) et l’inflation Inflation Hausse cumulative de l’ensemble des prix (par exemple, une hausse du prix du pétrole, entraînant à terme un réajustement des salaires à la hausse, puis la hausse d’autres prix, etc.). L’inflation implique une perte de valeur de l’argent puisqu’au fil du temps, il faut un montant supérieur pour se procurer une marchandise donné. Les politiques néolibérales cherchent en priorité à combattre l’inflation pour cette raison. explose à 14%. La corruption est endémique dans l’appareil de l’Etat. La Mauritanie subit des catastrophes naturelles successives (invasion des crickets et sécheresse). La somme de tous ces facteurs font que le pays souffre de sous-développement et la grande majorité de la population vit dans une pauvreté extrême.

Dans ce contexte international marqué par la crise de la dette dans les pays du Sud, la Mauritanie tombe sous les fourches caudines des IFI. Un programme de « réforme » néolibérale est imposé au pays, conduit par le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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et la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 184 membres en 2003) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRETS ACCORDES PAR LA BM :
1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site : http://www.banquemondiale.org
. Sa mise en application sera déléguée aux hommes d’affaires du pays. Le contenu répond aux exigences d’un Programme ajustement structurel Ajustement structurel Politique économique imposée par le FMI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts.  (PAS) : baisse des dépenses publiques, hausse des impôts, retrait de l’Etat des services publics terriblement affaiblis. La Mauritanie poursuit le chemin qu’a suivi le reste des pays de la région du Maghreb.


Les « réformes » économiques : mesures et conséquences

Le PAS mauritanien couvre la période 1985-1995 et il est intitulé : Programme de « Réforme économique ». Il prévoyait des emprunts de 4,5 milliards de dollars. En contrepartie, le pays s’engage à arrêter les subventions des produits alimentaires, baisse du taux de change, gel des salaires, arrêt de l’embauche dans la fonction publique ; exception de la police et de la santé.

Un des piliers de ce PAS est la privatisation des entreprises publiques. Parmi les établissements publics proposés au capitalisme local ou étranger, il y avait les sociétés de transport, de production de sucre, d’assurance, poste et télécom et les banques.

À cette même période, la Mauritanie signe des accords de pêche avec l’Union européenne (UE), permettant aux grandes multinationales du continent de pêcher dans les eaux poissonneuses de ce pays. La principale richesse du pays se trouvait ainsi hypothéquée au profit du capitalisme international.

La France, qui occupait déjà la place du premier créancier du pays, profite de l’ouverture commerciale dictée par le PAS. La France est omniprésente dans l’économie locale. 65 sociétés françaises disposent de sièges dans le pays, 1257 entreprises de l’Hexagone exportent vers la Mauritanie et réalisent un chiffre d’affaires de 192 millions de dollars.

Les conséquences de ces mesures ne se sont pas faites attendre. Le taux de pauvreté a augmenté. En 2002, il était de 40%. Le taux de chômage chez les diplômés universitaires est de 40% chez les femmes et 35% chez jeunes urbains. L’ouverture commerciale a réduit à néant l’artisanat local, remplacé par des produits de mauvaise qualité. Le soit disant programme de réforme s’est avéré être un facteur de paupérisation de la population. Seul gagnant, les créanciers de ce pays africain. Depuis, la Mauritanie n’arrive pas à sortir de la spirale de la dette.


Entre les mains des IFI

En 2011, la croissance du pays a atteint 7%. Un chiffre qui a valu au pays les louanges du FMI sur « la croissance de la Mauritanie ces dernières années ». Une performance due en premier lieu à l’évolution positive des cours des matières premières comme le confirme l’économiste mauritanien Asslem Ould Mohamed : « La croissance économique du pays s’explique essentiellement par la hausse des cours du fer ».

Cette croissance positive ne se traduit pas par une amélioration des conditions de vie des citoyens. Ce chiffre est synonyme d’une croissance des profits des capitalistes locaux et internationaux basés dans ce pays. Cette classe profite des mesures d’austérité et du retrait de l’Etat des services publics. Un constat partagé par l’économiste Assoufi Ould Chiyani : « Le discours sur le recul de la pauvreté dans le pays ne tient pas la route. De larges franges de la population vivent dans l’exclusion. Dans les campagnes, la situation des petits agriculteurs ne s’est pas améliorée. D’ailleurs la valeur ajoutée du secteur primaire ne dépasse pas 0,3% du PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
 ». Les objectifs fixés pour la réduction de la pauvreté sont hors de portés. L’objectif du gouvernement ne pourrait être atteint qu’en 2030.

Alors que la pauvreté ne faiblit pas, la courbe de la dette publique reprend son envolée. Durant les années 2000, les Mauritaniens ont été soumis à une sévère cure d’austérité pour réduire le poids de la dette publique. Dès 2010, l’encours de cette dette a recommencé à grimper. Entre 2011 et 2012, la dette publique a augmenté de 7,8%. Les prévisions du FMI tablent sur une dette extérieure ne dépassant pas les 61,1%/PIB. Cette hypothèse est accompagnée par de nouvelles mesures d’austérité et des hausses des prix. Le service de la dette Service de la dette Somme des intérêts et de l’amortissement du capital emprunté. continue d’absorber une partie considérable des ressources publiques. En 2016, la dette publique pèse 85,1%/PIB, un chiffre en hausse de 9% en trois ans.

PRINCIPAUX INDICATEURS ÉCONOMIQUES

2013201420152016
Croissance PIB (%) 5,5 6,9 4,1 6,4
Solde budgétaire / PIB (%)* -0,9 -3,5 -1,0 -4,7
Dette publique / PIB (%) 76,4 76,6 84,2 85,1

Source : COFACE

Ce service de la dette profite aux émirs du Koweit, qui sont avec les autres pays arabes les premiers créanciers du pays (43%), devant la Chine (20%) et le Club de Paris Club de Paris Créé en 1956, il s’agit du groupement d’Etats créanciers (20) spécialisés dans la normalisation des défauts de paiement des PED. Depuis sa création, la présidence est traditionnellement assurée par un Français - en 2016, c’est le directeur du Trésor français, Bruno BEZARD, qui en assure la présidence. Les États membres du Club de Paris ont rééchelonné la dette de près de 80 pays en développement. Les membres du Club de Paris détiennent près de 30% du stock de la dette du Tiers Monde.
Les liens entre le Club de Paris et le FMI sont extrêmement étroits ; ils se matérialisent par le statut d’observateur dont jouit le FMI dans les réunions - confidentielles - du Club de Paris. Le FMI joue un rôle clé dans la stratégie de la dette mise en œuvre par le Club de Paris qui s’en remet à son expertise et son jugement macro-économiques pour mettre en pratique l’un des principes essentiels du Club de Paris : la conditionnalité. Réciproquement, l’action du Club de Paris préserve le statut de créancier privilégié du FMI et la conduite de ses stratégies d’ajustement dans les pays en voie de développement.
Site web : http://www.clubdeparis.org
(36,2%). Rappelons que la Mauritanie a bénéficié d’une légère annulation de sa dette extérieure de 2% de la part du Fonds monétaire arabe et la Lybie en 2014.


L’austérité au service de la dette

Le 28 janvier 2015 au terme des consultations au titre de l’article IV avec la Mauritanie, le Conseil d’administration du Fonds monétaire international (FMI) a publié un communiqué fixant les priorités pour le gouvernement pour ce pays- |1|.

Extraits :
Dans un premier temps, le FMI salue la politique d’austérité
« Les administrateurs ont salué les progrès accomplis en matière d’assainissement budgétaire ainsi que l’amélioration des recettes »

Ensuite, l’institution appelle à de nouvelles mesures de restriction budgétaire :
« Ils considèrent que des mesures supplémentaires pourraient s’avérer nécessaires si des tensions budgétaires faisaient jour. Les administrateurs ont aussi souligné l’importance de renforcer la gestion des finances publiques pour réduire le risque de surendettement ».


Les inégalités sociales se creusent

Les services de santé dans le pays sont dans un état désastreux. De facto, la mortalité infantile et maternelle est très élevée. Le système scolaire ne se porte pas mieux, 40% des écoliers sont victimes du décrochage scolaire.

Selon le rapport du PNUD PNUD
Programme des Nations unies pour le développement
Créé en 1965 et basé à New York, le PNUD est le principal organe d’assistance technique de l’ONU. Il aide - sans restriction politique - les pays en développement à se doter de services administratifs et techniques de base, forme des cadres, cherche à répondre à certains besoins essentiels des populations, prend l’initiative de programmes de coopération régionale, et coordonne, en principe, les activités sur place de l’ensemble des programmes opérationnels des Nations unies. Le PNUD s’appuie généralement sur un savoir-faire et des techniques occidentales, mais parmi son contingent d’experts, un tiers est originaire du Tiers-Monde. Le PNUD publie annuellement un Rapport sur le développement humain qui classe notamment les pays selon l’Indicateur de développement humain (IDH).
Site : http://www.undp.org
de 2015, 52,4% de la population mauritanienne vit dans une privation sévère. Le coefficient de l’inégalité humaine développé par l’agence onusienne fait ressortir une inégalité dans la répartition du développement humain de 32,9 contre 22,7 au niveau mondial. L’inégalité dans l’espérance de vie touche 36,6% de la population de Mauritanie (17,4% au niveau mondial). Dans l’éducation, l’inégalité touche 40,8% des enfants scolarisés (26,8 dans le monde). Même si la pauvreté se réduit (23,4%), les inégalités se creusent. L’indice GINI mesurant les inégalités dans leur globalité est de 40,5. Ainsi, la Mauritanie occupe le 156e rang sur 188 pays dans le classement de l’IDH Indicateur de développement humain
IDH
Outil de mesure, utilisé par les Nations unies pour estimer le degré de développement d’un pays, et prenant en compte le revenu par habitant, le degré d’éducation et l’espérance de vie moyenne de sa population.
de 2015, parmi la catégorie des pays à Développement humain faible.


Pas de souveraineté sous le système dette

L’État mauritanien inscrit son action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
dans le cadre de la coalition régionale pour la lutte contre le terrorisme et les mouvements migratoires dans le sud du Sahara. La Mauritanie comme d’autres pays de la région jouent le rôle de gendarme dans cette zone pour l’UE. En plus de ces services, le territoire mauritanien est mis à disposition des puissances occidentales pour jeter ses déchets dangereux.

La Mauritanie présente ainsi ses services en contreparties d’aides pour sauver une économie locale en crise. Ces alliances font que la Mauritanie est sous la tutelle de ces pays qui se permettent de définir la carte politique du pays et la stratégie de développement économique. Le pays perd ainsi toute souveraineté sur son territoire.

Aucun développement n’est possible dans la configuration actuelle. L’annulation de la dette illégitime Dette illégitime Comment on détermine une dette illégitime ?

4 moyens d’analyse

* La destination des fonds :
l’utilisation ne profite pas à la population, bénéficie à une personne ou un groupe.
* Les circonstances du contrat :
rapport de force en faveur du créditeur, débiteur mal ou pas informé, peuple pas d’accord.
* Les termes du contrat :
termes abusifs, taux usuraires...
* La conduite des créanciers :
connaissance des créanciers de l’illégitimité du prêt.
de ce pays est une nécessité immédiate. La réorientation des richesses du pays vers les dépenses sociales est une priorité. Portons ces revendications : Ils ont pillé le peuple de la Mauritanie…Luttons pour l’annulation de la dette !


La Mauritanie en chiffres *

Population 3.9 millions
PIB 5.061 milliards $
Croissance du PIB 6.4%
PIB par habitant 1403 $US
Inflation 3.5%
Taux d’analphabétisme 41,4% (2012)
Espérance de vie 63 ans
Taux de mortalité infantile 65 pour 1 000 naissances (2012)
Taux de mortalité maternelle 320 pour 100 000 naissances vivantes (2012)


* Sauf mention contraire, ces chiffres sont de l’année 2014


Sources : Banque mondiale, FMI, UNICEF et COFACE, Trésorerie générale de Mauritanie, Agence officielle mauritanienne


Auteur.e

Ali Aznagh

est membre d’ATTAC/CADTM Maroc