L’insurrection inachevée

Recension du livre de Bruno Jaffré

13 septembre par Pauline Imbach


Octobre 2014. Le peuple burkinabè éjecte Blaise Compaoré du pouvoir. Cela fait 27 ans que Thomas Sankara à été assassiné et pourtant l’ombre du leader révolutionnaire plane encore sur la capitale. L’insurrection inachevée raconte avec force la montée en puissance d’une colère, qui deviendra révolte puis insurrection, et qui marquera l’histoire des luttes sociales au-delà des frontières du Faso.

La première partie du livre revient sur les éléments historiques et les spécificités burkinabè qui ont contribué, depuis plus d’un demi-siècle, à la construction de ce mouvement social sans précédent. Le récit démarre à l’indépendance ce qui permet de comprendre la naissance des partis politiques, le rôle et la place de l’armée ou du pouvoir traditionnel et de percevoir les étapes clés dans la construction de la société civile et des mouvements sociaux.

Le cœur de l’ouvrage porte sur une histoire plus courte avec la montée en puissance des luttes sociales depuis le milieu des années 2000, jusqu’à l’insurrection de 2014. On assiste, à travers le récit, aux négociations entre partis politiques, société civile et militaires. Comme dans les coulisses d’un théâtre, le lecteur entrevoit le off des événements : il y a les acteurs de premiers plans qui sont sur la scène, sous les projecteurs, et ceux que l’on ne voit pas mais qui vont pourtant faire l’histoire. Tout cela rend compte de la situation de manière précise et complète.

Les tensions sociales se cristallisent autour de différentes questions de fond qui peuvent se résumer dans les revendications de la manifestation du 29 juin 2013 « Non à la vie chère ! Non au chômage des jeunes ! Non à l’augmentation du prix du gaz ! Non à la misère des étudiants ! Non à la corruption ! Non à l’insécurité ! Non aux mauvaises conditions des travailleurs ! Non au Sénat ! Non à la modification de l’article 37 ! Non au pouvoir à vie ! ».

La corruption est un véritable fil rouge dans le mécontentement social. Celle-ci s’étend de la « petite » magouille politique (l’affaire des casques de moto) au pillage du pays en bande organisée, comme avec l’exportation de l’or qui assure aux dignitaires du régime de confortables revenus, en passant par la classique magouille foncière et immobilière dont François Compaoré et Alizeta Gando Ouedraogo semblent connaître tous les secrets. À cela s’ajoute une dimension plus politique et internationale, notamment à travers les réseaux mafieux françafricains. Du petit fait divers à la grande organisation, tout semble faire partie d’un réseau extrêmement structuré autour d’une poignée d’hommes et de femmes burkinabè et internationaux.

Les enquêtes sur l’assassinat de Thomas Sankara et du journaliste Norbert Zongo vont également être des éléments structurant de la contestation du pouvoir. Les demandes de vérité et de justice ne faiblissent pas au fil des ans, au contraire la colère monte à mesure que les autorités font la sourde oreille. Il reste par exemple encore des documents secret Défense sur l’assassinat de Thomas Sankara, qu’Emmanuel Macron avait promis de déclassifier en novembre 2018…

Le contexte économique et social austère constitue un terreau permanent de révolte populaire : la grande majorité de la population survit, la question de la vie chère est centrale. Le milieu des années 2000 est marqué par de nombreuses manifestions et l’explosion d’émeutes, réunissant les travailleurs du secteur informel (jusque-là invisibles), les étudiants, les artistes (qui vont jouer un rôle essentiel, notamment en mobilisant massivement la jeunesse).

Les tensions seront à leur paroxysme en 2011 après la mort de l’élève Justin Zongo dans les locaux de la gendarmerie de Koudougou. S’ensuivent des émeutes (d’autres jeunes élèves vont mourir suite à des violences policières). En mai et juin de la même année des manifestations et des grèves vont se succéder. La multitude des secteurs concernés est frappante : communication, mines, enseignements, fonctionnaires des ministères, ouvriers ou encore policiers et militaires…

Le 29 juin 2013 aura lieu la première grande manifestation unitaire dans plusieurs villes du pays.

Enfin, le projet de la nouvelle modification de l’article 37 de la Constitution, qui permettrait à Blaise Compaoré de se représenter encore une fois à la présidence fini de mettre le feu aux poudres.

Photo Mickaël Doulson

Le récit des deux jours d’insurrection, fin octobre 2014, constitue le temps fort du livre. À mi-chemin entre l’essai et le carnet de voyage, le lecteur est plongé au cœur des évènements. L’auteur construit le récit de l’insurrection sur divers rapports, la presse quotidienne burkinabè mais également sur de nombreux entretiens avec des témoignages de premières mains, ce qui le rend captivant. Le lecteur, tenu en haleine, suit presque heure par heure le déroulé de ces journées historiques et celles et ceux qui connaissent Ouagadougou auront le sentiment de sillonner la ville aux côtés des insurgés !

Le rôle de la jeunesse, son dynamisme, sa conscience politique et son inventivité pour informer et mobiliser très largement est particulièrement remarquable. Les « Thé batteur » ou concours d’éloquence durant lesquels les participants s’affrontent sur un sujet politique en sont un bel exemple. Ils permettront de recruter de nombreux jeunes, engagés et convaincants qui renforceront les rangs du Balai citoyen qui jouera un rôle déterminant dans l’insurrection. Les forces politiques traditionnelles sont complètement dépassées par ces nouvelles formes de luttes et de mobilisations.

Les revendications et la stratégie des insurgés font écho à de nombreuses luttes à travers le monde, plaçant cet instant insurrectionnel au carrefour de celles-ci et lui donnant un caractère universel et international. On pense aux « révolution arabes » et aux mouvements « dégage ! » de 2011 qui ont entraînés la chute de Ben Ali puis de Moubarak. « Blaise Dégage ! » a largement résonné dans les villes et villages du Burkina Faso. On pense aux indigné.e.s ou Occupy, notamment quand les manifestants ouagalais sortent avec leurs matelas et décident d’occuper les places. On pense aussi aux gilets jaunes avec la mobilisation massive des citoyens les plus précaires qui ne sont pas dans les partis politiques ou les syndicats, et qui se sont rassemblés spontanément contre l’augmentation du gaz et contre la vie chère. On pense aux mouvements contre les violences policières avec la revendication de la fin de l’impunité pour les assassins de Justin Zongo. On pense au tout récent mouvement des « déboulonneurs » puisque les Burkinabè vont s’attaquer à la statue de Blaise Compaoré, là où ailleurs d’autres ont déboulonnés les statues des anciens colons.

On perçoit la détermination, la tension, la combativité de tous les acteurs de la société. À ce moment de l’histoire, le message des insurgés dépasse largement les frontières du Burkina et c’est sans doute ce qui en fait un moment historique de première importance. Cette expérience, dont le récit passionnera toutes celles et ceux qui se battent pour la liberté, pourrait par exemple inspirer le Mali à l’heure où s’ouvre la concertation pour la mise en place d’une Transition…

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Photo Mickaël Doulson



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