Grèce : Deux points de vue sur la réforme des retraites : celle du ministre Georges Katrougalos et celle de Michel Husson

20 janvier par Michel Husson , George Katrougalos , Romaric Godin

« Notre réforme des retraites s’appuie sur des principes de gauche » (G. Katrougalos, ministre du Travail de la Grèce) Propos recueillis par Romaric Godin. - Le ministre grec du Travail, de la Sécurité sociale et de la Solidarité nationale, Georgios Katrougalos, explique pourquoi il pense que sa réforme des retraites reste de gauche et pourquoi il espère qu’elle satisfera les créanciers.

« Notre réforme des retraites s’appuie sur des principes de gauche » (G. Katrougalos, ministre du Travail de la Grèce)

LA TRIBUNE - Quelle est l’ambition de la réforme des retraites que vous allez soumettre au parlement, puis aux créanciers ?

GEORGIOS KATROUGALOS - Notre projet est ambitieux. Il s’agit de rationnaliser un système très fragmenté en se fondant sur des éléments de justice sociale. Les précédentes réformes avaient engagé des fusions de caisses de retraites, mais en conservant les règles de calcul anciennes. La caisse principale, l’IKA, verse ainsi aujourd’hui des pensions fondées sur 930 modes de calcul différents. La fusion n’était donc que théorique et nous voulons harmoniser tout cela en créant une seule caisse avec les mêmes règles pour les cotisations et les prestations, que ce soit dans le public ou le privé. C’est un changement important pour la Grèce.

Il s’agit aussi de réduire les coûts...

Oui, cette réforme vise également à engager un effort de réduction des coûts. C’est une obligation Obligations
Obligation
Part d’un emprunt émis par une société ou une collectivité publique. Le détenteur de l’obligation, l’obligataire, a droit à un intérêt et au remboursement du montant souscrit. Il peut aussi, si la société est cotée, revendre son titre en bourse.
qui nous a été imposée par le Mémorandum, mais qui s’impose aussi à tout gouvernement responsable. Notre objectif a été de réduire les coûts en protégeant les plus faibles. Nous allons ainsi créer une première pension, appelée « pension nationale », qui sera financée par l’impôt et qui sera versée à tous ceux qui ont droit à la retraite, donc ceux qui ont cotisé 15 ans à partir de 67 ans ou 40 ans à partir de 62 ans. Son montant sera fixé sur le seuil de pauvreté en Grèce, donc 384 euros par mois. Au-delà de cette base, les cotisations financeront une autre partie de la pension. Je pense que ce système s’appuie sur deux grandes valeurs de gauche : l’égalité et la justice sociale. C’est un exemple de notre stratégie après le compromis du mois de juillet avec les créanciers : respecter nos engagements, même lorsqu’ils sont contraire à nos idées, tout en neutralisant leurs effets en y incluant des réformes que nous portons.

Pourquoi avoir décidé de financer une partie de cette réforme par une hausse des cotisations ?

Le Mémorandum nous obligé à réaliser des économies à hauteur de 1 % du PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
, soit 1,7 milliard d’euros. Il nous manque actuellement 600 millions d’euros pour atteindre cet objectif. Nous demandons aux créanciers d’accepter de les financer par des hausses de cotisations salariales et patronales pour éviter une nouvelle baisse des pensions. Le patronat grec a accepté cette idée, parce qu’il a compris qu’une baisse des pensions aurait un effet récessif sur l’économie. 52 % des familles grecques reçoivent une aide de la part des retraités et la pension moyenne a déjà été réduite de 40 %. Il n’y a plus de marge de manœuvre pour de nouvelles coupes.

Néanmoins, certains créanciers pourraient estimer que cette hausse des recettes n’est pas une « vraie réforme »...

Je m’attends à des négociations difficiles, parce que quelques-uns de nos créanciers, en effet, demeurent dans une position quelquefois encore trop idéologique. Néanmoins, cette hausse des cotisations est temporaire, elle n’est prévue que sur trois ans, le temps d’améliorer le système de collection des cotisations, tâche à laquelle nous travaillons. L’accord du patronat montre aussi que cette hausse du coût salarial n’est pas considérée par les entreprises grecques comme un obstacle sérieux à la reprise. Notre projet est très élaboré et détaillé. Nous considérons nos créanciers comme des partenaires et je crois qu’ils finiront par reconnaître la qualité de ce projet. Dans tous les cas, il est hors de question pour le gouvernement grec de réduire encore le montant des pensions actuelles.

Certains ont estimé que les pensions futures pourraient perdre jusqu’à 30% de leur valeur par rapport au mode de calcul actuel. Pouvez-vous confirmer ?

Il n’est pas facile de faire une comparaison. Nous avons surtout placé les revenus des plus faibles et des classes moyennes dans nos priorités. Or, pour ces catégories, le nouveau mode de calcul n’introduit pas de changement important. Du reste, avec la relance de l’économie, les pensions seront augmentées car le niveau de la pension nationale dépendra de la croissance.

Alexis Tsipras a cherché à fonder cette réforme sur une unité des autres partis. Il semble qu’il n’y soit pas parvenu pour le moment, le regrettez-vous ?

Les partis politiques, c’est vrai, n’ont pas voulu participer au dialogue national. Mais je crois que cette réforme aura un large soutien, comme le montre le soutien du patronat, dans une affaire qui va, a priori, contre ses intérêts immédiats.

Les syndicats ne semblent pas non plus approuver votre projet et appellent à la grève...

En tant que ministre du travail, je ne peux pas critiquer les syndicats. Mais, en tant que Grec, je souhaiterais qu’il y ait dans mon pays une meilleure représentation des travailleurs.

Etes-vous inquiet concernant votre majorité parlementaire sur ce projet ?

Non, car, comme je vous l’ai indiqué, ce projet sert deux grandes valeurs de la gauche, la justice sociale et l’égalité.

Six mois après les événements de juillet, comment voyez-vous la « fonction » du gouvernement grec dans la politique européenne ?

Nous continuons de penser qu’il existe deux visions différentes de l’Europe : l’Europe sociale et l’Europe de l’austérité. Et nous voulons toujours présenter un paradigme alternatif à l’orthodoxie néolibérale. Nous constatons, au demeurant, que la dynamique change, comme le prouve le changement de majorité au Portugal. La social-démocratie européenne semble progressivement reconsidérer son alliance avec les forces conservatrices. Quant à nous, nous travaillons pour une Grèce plus prospère, mais notre lutte s’inscrit dans le cadre d’un combat pour une Europe plus sociale.


Source :La Tribune

Point de vue de Michel Husson

En tant que spécialiste des retraites, (plutôt que membre de la Commission pour la vérité sur la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
grecque) j’ai récemment reçu une invitation à participer à une réunion de travail à la demande des ministres grecs en charge de la protection sociale (Athanasía Anagnostopoúlou et Giorgos Katrougalos). Ces deux ministres sont en charge de la préparation de lois, notamment sur les retraites, et, me disait-on, « ils souhaitent consulter largement pour résister au mieux aux pressions de la Troïka Troïka Troïka : FMI, Commission européenne et Banque centrale européenne qui, ensemble, imposent au travers des prêts des mesures d’austérité aux pays en difficulté.  ». Voici ma réponse, expliquant pourquoi je refusais de participer à cette réunion :

Katrougalos s’était engagé dans le soutien aux travaux de la Commission pour la vérité sur la dette grecque, à l’initiative de Zoé Konstantopoulou, alors Présidente du Parlement.

Mais quand le choix a été de s’associer ou non à la reddition de Tsipras, il a décidé de se rallier à une politique qu’il avait jusque là critiquée, et a accepté de devenir ministre du Travail, donc préposé aux « réformes structurelles ».

Il n’a pas non plus, que je sache, élevé de protestation contre la dissolution de la Commission.

Par ailleurs, le projet de réforme des retraites réclamé par les créanciers leur a été remis il y a quelques jours, le 5 janvier. Mais il ne leur convient pas, ni d’ailleurs au gouverneur de la Banque de Grèce qui pense que les augmentations de cotisations (1 point pour les employeurs et un demi-point pour les salariés) nuiront à la compétitivité de l’économie grecque. Et cela en dépit d’une division par deux du minimum vieillesse.

La supposée volonté de « résister au mieux aux pressions de la Troïka » est une fable : déjà, en novembre dernier, Tsipras avait cédé en retirant un modeste « programme parallèle » devant la menace des créanciers de ne pas effectuer le dernier versement prévu pour 2015.

Je suis sans doute particulièrement sensibilisé à ces questions (pour avoir participé aux travaux de la Commission pour la vérité) en tout cas il ne me semble pas possible de cautionner une politique qui se borne à simuler la résistance.


Auteur.e

Michel Husson

statisticien et économiste français travaillant à l’Institut de recherches économiques et sociales, membre de la Commission d’audit pour la vérité sur la dette grecque depuis 2015. http://hussonet.free.fr/fiscali.htm


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Auteur.e

Romaric Godin

Rédacteur en chef adjoint à La tribune.fr Journaliste depuis quinze ans, à la Tribune depuis 2002, il a travaillé au service « marchés », puis a été pendant trois ans correspondant à Francfort, de 2008 à 2011, où il vit les débuts de la crise de la zone euro. Revenu à Paris, il suit les effets de cette crise en Europe sous ses aspects économiques, monétaires et politiques.