Grèce : Chronique d’une défaite évitable

22 juillet par Hans-Peter Renk


Yanis Varoufakis et Alexis Tsipras découvrent les résultats du référendum dans l’adaptation de Costa-Gavras d’« Adults in the Room ».

L’année 2015, avec la capitulation du Premier ministre grec devant le diktat de l’Union européenne – concrétisé par un 3e mémorandum d’austérité – aura marqué l’histoire de la Grèce, de l’Europe et de la gauche. Deux livres poursuivent aujourd’hui le débat.

Animateur du CADTM (Comité pour l’abolition des dettes illégitimes), Eric Toussaint a vécu de très près ces événements. En avril 2015, il fut nommé coordinateur de la Commission pour la vérité sur la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
publique grecque, mise en place par Zoé Konstantopoulou (présidente du Parlement et alors militante de Syriza), commission dont le rapport fut rendu public le 17 juin 2015, avec un verdict clair : la dette grecque était illégale, illégitime, insoutenable et odieuse (selon les normes du droit international).

Eric Toussaint vient de publier, aux éditions Syllepse, Capitulation entre adultes. Une réponse (au titre teinté d’une ironie amère) à la vision donnée par Yanis Varoufakis, ex-ministre des finances du 1er gouvernement de Syriza, dans son livre Conversation entre adultes (2017), adapté au cinéma par Costa-Gavras. Il s’agit d’une clarification importante, car Varoufakis a depuis créé une formation politique paneuropéenne, Diem25, dont la branche grecque siège au Parlement depuis 2019. Avec l’Institut Sanders (USA), il est également en train d’impulser une Internationale progressiste.

 Positions sur la dette

Ces ouvrages révèlent les positions de Varoufakis et du cercle le plus intime d’Alexis Tsipras. Car ceux-ci ont agi systématiquement à l’insu de la base et des instances régulières de Syriza, bien avant la victoire électorale du 25 janvier 2015.

Économiste keynésien, Varoufakis était connu dans de larges cercles économiques et politiques (notamment en Grèce et dans le monde anglo-saxon), y compris les plus conservateurs. Ses contacts avec Alexis Tsipras remontent à 2011. La même année, il a refusé d’adhérer au comité grec d’audit de la dette. Son argument ? En cas de moratoire Moratoire Situation dans laquelle une dette est gelée par le créancier, qui renonce à en exiger le paiement dans les délais convenus. Cependant, durant la période de moratoire, les intérêts continuent de courir. Un moratoire peut également être décidé par le débiteur, comme ce fut le cas de la Russie en 1998 et de l’Équateur en 1999. de la dette consécutif à cet audit, la Grèce « devrait sortir de la zone euro et se retrouverait du coup à l’âge de la pierre ».

Or, en 2012, le programme électoral de Syriza stipulait clairement audit et moratoire de la dette. En juin 2012, Syriza a obtenu 26,5 % des suffrages. Varoufakis a critiqué publiquement ce programme et celui de Thessalonique (septembre 2014), plus modéré. Réaction de Nikos Pappas (bras droit de Tsipras et spécialiste des coups tordus, comme l’atteste Stathis Kouvelakis, alors dirigeant de Syriza) : « Le programme de Thessalonique était un cri de ralliement pour nos troupes. Pas plus. On compte sur toi pour mettre en forme le vrai programme économique de Syriza ». Quel était pour Varoufakis ce « vrai programme économique » ? Accepter 70 % du mémorandum, sans remettre en cause la légitimité de la dette grecque, en demandant simplement de rallonger les échéances de celle-ci.

 Négociation de brigands

Néanmoins, Varoufakis nous fait connaître l’atmosphère des négociations au sein de l’Eurogroupe – « une caverne de brigands », aurait dit Lénine – dont les réunions ne font pas l’objet de procès-verbaux. La délégation grecque s’est heurtée au bloc de la droite et des sociaux-démocrates (Allemagne, Pays-Bas, France, Italie), dont certains ont été les plus acharnés après avoir donné des signes d’ouverture apparents.

Deux citations caractéristiques de ces négociations :
« Il ne peut pas y avoir de choix démocratique contre les traités européens »
Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne

« On ne peut pas laisser des élections changer quoi que ce soit »
Wolfgang Schäuble, ministre allemand de l’économie

Pour la première fois au 21e siècle, en Europe, un parti de gauche radicale avait été porté au gouvernement. Eric Toussaint détaille les mesures (par exemple, le moratoire de la dette et la socialisation du système bancaire) que ce gouvernement aurait dû prendre, mais auxquelles il s’est refusé. Pourtant, ses rares gestes d’opposition à l’Eurogroupe furent soutenus par la population grecque, comme le montre le résultat du référendum du 5 juillet 2015 (61,31 % de non au 3e mémorandum).

La victoire était possible, contrairement au récit des médias dominants et de certains secteurs de la gauche (dont Podemos et le PCF). Mais la combativité du peuple grec n’a pas trouvé une direction à la hauteur des circonstances.

Yanis Varoufakis, Conversations entre adultes : dans les coulisses secrètes de l’Europe, Paris, Les liens qui libèrent, 2017
Eric Toussaint, Capitulation entre adultes. Grèce 2015 : une alternative était possible, Paris, Syllepse, 2020


Source : solidaritéS