Dossier Maghreb

Forums sociaux et altermondialisme au Maghreb

19 septembre 2006 par Mimoun Rahmani


Dès le début des années 1990, les contestations, mobilisations et luttes contre le capitalisme dans toutes ses formes vont prendre une dimension internationale et donner naissance à un mouvement anti-mondialisation à l’échelle planétaire. De la lutte des Indiens du Chiapas au Mexique à partir de 1994 jusqu’aux mobilisations à Seattle contre le sommet de l’OMC en 1999, en passant par plusieurs rencontres et mobilisations contre le G8, le FMI et la Banque mondiale, contre le sommet de Davos, etc. Des centaines de milliers de militants, représentant diverses organisations des différents coins du monde ont pris l’habitude de se rencontrer pour manifester leur colère contre les guerres, contre la domination par le capital... Ayant tous la pleine conviction qu’il faut désormais se « mondialiser » pour pouvoir résister à la mondialisation néolibérale.

La naissance du Forum social mondial à Porto Alegre en 2001 va marquer le passage de l’anti-mondialisation à l’altermondialisation. Dès lors, le mouvement altermondialiste ne cesse de grandir et les Forums sociaux d’essaimer. Au Maghreb, ce sont les militants marocains et tunisiens présents lors du premier FSM qui ont été derrière « l’importation » de l’idée du Forum social, et donc de la naissance d’un « mouvement altermondialiste » au Maghreb.

Emergence de l’altermondialisme au Maghreb

Si ATTAC France a joué un rôle considérable dans la naissance du mouvement altermondialiste au niveau mondial, les sections d’ATTAC Maroc et RAID - ATTAC Tunisie ont joué un rôle clé dans l’importation de l’idée du mouvement au Maghreb (NDLR : le RAID est le Rassemblement pour une Alternative internationale de Développement, créé en 1999 et membre de la plate-forme internationale du mouvement ATTAC).

Dès décembre 1997, suite à la publication dans le Monde diplomatique de l’éditorial historique intitulé « Désarmer les marchés » qui a appelé à la création de l’association ATTAC, de nombreux militants de la gauche radicale marocaine suivent avec intérêt le processus de la naissance de l’association en France. Son importation au Maroc est sérieusement envisagée à partir du début de l’année 2000 [1].
L’Assemblée constitutive est tenue le 15 juillet 2000 et le premier congrès, une année plus tard. Au-delà des problèmes internes, d’ordre organisationnel et du « conflit » entre le secrétariat national et les groupes locaux qui a duré près de quatre ans, ATTAC Maroc a toujours marqué sa présence dans les différents Forums sociaux. C’est par l’expérience acquise de ses militants que le groupe de Rabat s’est vite impliqué dans la préparation du Forum social Maroc.

La dynamique des Forums sociaux au Maghreb

Maroc : un Forum, deux « mouvements »

C’est à Porto Alegre, à l’occasion de la 2e édition du FSM en 2002, à laquelle ont participé des militants marocains, qu’est née l’idée d’organiser un FSMaroc. Il s’agit en fait de deux initiatives, à l’origine séparées mais qui vont finir par se réunir pour donner naissance à cet événement. L’Espace associatif [2] et l’AMSED [3] avaient déjà évoqué cette possibilité lors d’une discussion informelle au Brésil, mais leur réflexion est restée sans suite. Les choses se sont concrétisées quand, invité par ATTAC Rabat à une rencontre sur la question des privatisations, l’un des députés PPS [4], également membre du CERAB [5] et impliqué dans le FSM des parlementaires, lance l’idée d’un FSMaroc.
Aussitôt, les préparatifs commencent et le premier FSMaroc a bel et bien eu lieu les 20, 21 et 22 décembre 2002, avec une participation de 400 à 500 personnes. Cette expérience a été considérée comme réussie, bien qu’elle soit le résultat d’une alliance entre deux « mouvements » à intérêts divergents et aux visions contradictoires.
La préparation du 1er puis du 2e Forum social marocain s’est faite à partir d’un comité de pilotage excessivement fermé et restreint, cependant que l’espace du Forum s’ouvrait essentiellement en direction des associations de développement. La 2e édition a été de ce fait un simple vaste Forum des associations et ONG, toutes, à de rares exceptions près, choisies et triées par le comité de pilotage (quoique le nombre des participants ait atteint les 1.500 personnes) !
Ce n’est qu’en 2004, juste avant le 2e FSMaroc et avec l’annonce de la candidature marocaine pour accueillir le Forum social mondial, que des organisations syndicales (CDT, UMT, FDT), des associations des droits humains (AMDH) et des mouvements sociaux (ANDCM [6] et ANNAJAT) ont rejoint le comité de pilotage du FSMaroc.
Les nouveaux venus, à l’exception de la CDT et de la FDT, ont renforcé les positions d’ATTAC appelant à ancrer davantage le Forum social dans le combat anti-libéral et dans les mobilisations se déroulant dans le pays. Face à cette tentative, pour légitime qu’elle soit, de créer un équilibre des rapports de forces, les « spécialistes » et « experts » du FSMaroc répondaient tantôt par le boycott des réunions, tantôt par le dévoiement des débats vers des futilités et des conflits de personnes. Le projet d’un FSM au Maroc ayant été finalement refusé par les autorités marocaines, le Comité de pilotage s’est réinvesti dans une nouvelle initiative : le Forum social maghrébin.
Après deux éditions du FSMaroc, on n’a jamais entendu parler d’une 3e. Et l’Assemblée générale élargie, sensée être la plus haute instance décisionnelle dudit Forum, qui devait normalement se tenir tous les trois mois, ne s’est pas réunie depuis le 9 mai 2005 !
Alors que les mouvements sociaux sont en état d’ébullition au Maroc ces derniers temps, à cause justement de l’exacerbation des problèmes sociaux liés à l’application des mesures libérales, le FSMaroc n’a pas jusqu’à ce jour été capable de constituer un catalyseur des résistances, ni de servir de relais aux grandes mobilisations mondiales (contre la guerre, contre les IFI et le G8 G8 Ce groupe correspond au G7 plus la Fédération de Russie qui, présente officieusement depuis 1995, y siège à part entière depuis juin 2002. , contre l’OMC OMC
Organisation mondiale du commerce
Née le 1er janvier 1995, elle remplace le forum permanent de négociation qu’était l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) où les États avaient seulement le statut de « parties contractuelles ». Un des objectifs de l’OMC est le démantèlement, lorsqu’ils existent encore, des monopoles nationaux constitués en vertu d’une décision publique. C’est déjà le cas pour les télécommunications dont la décision a été prise dans le cadre de l’OMC en février 97. Mais il en reste d’autres comme les chemins de fer qui attirent la convoitise des grands groupes financiers.

Un autre objectif est la libéralisation totale des investissements. L’instrument utilisé a été le projet d’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI). L’AMI dont l’élaboration avait été décidée lors de la réunion ministérielle de l’OCDE de mai 1995, vise l’ensemble des investissements : directs (industrie, services, ressources naturelles) et de portefeuille. Il prévoit des dispositifs de protection, notamment pour le rapatriement total des bénéfices. L’AMI a été comme tel abandonné en 1997 mais est réapparu sous la forme d’une multitude d’Accords bilatéraux sur l’investissement, ce sont les nouveaux « habits » de l’AMI.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays - une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ». Toutefois, dans la lancée de l’épisode de Seattle en novembre 1999, la conférence de Cancun (Mexique) en septembre 2003 a été marquée par la résistance d’un groupe de 22 pays émergents du Sud, qui se sont alliés en la circonstance pour mener la conférence à l’échec, face à l’intransigeance des pays du Nord.
Site :
...), ni même de se faire au moins l’écho de ces mobilisations.

Algérie : deux « mouvements », deux « Forums » !

Le FS Algérie est un cas de Forum social qui n’existe nulle part. Il s’agit plutôt d’un « Forum - association », créé en novembre 2004 lors d’une assemblée générale constitutive ayant adopté une déclaration, un programme d’action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
et un statut particulier ! L’article 7 des statuts stipule que « le FSA est constitué de membres fondateurs, de membres actifs Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
et de membres d’honneur » !
Le FSA a donc son président, son secrétaire général, son bureau exécutif... Et pourtant il se réfère dans sa déclaration à la charte de Porto Alegre.
A l’opposé, des militants algériens ont contesté ce « Forum - association » et se proclament en « Forum social Algérie libre » (FSA libre). Des représentants des deux « Forums » étaient présents à Bouznika au Maroc lors de l’Assemblée préparatoire du FSMaghreb fin janvier 2006. Leurs positions sont contradictoires et tendues. Le prochain Forum social Algérie, annoncé pour les 14 et 15 décembre 2006, sera-t-il en mesure de réconcilier les deux initiatives ?

Tunisie : des mouvements en quête d’un Forum social

La Tunisie, à l’instar des autres pays du Maghreb, a été profondément touchée par les conséquences des applications des politiques néolibérales en termes d’inégalités sociales, de pauvreté, d’exclusion, de chômage, d’émigration clandestine... S’ajoutent à cela les atteintes aux droits humains, la répression... Ce qui a nourri des mouvements sociaux et contestataires qui se sont exprimés par le biais de grèves de la faim, de sit-in de protestation, etc.

L’idée d’un Forum social Tunisie s’impose de plus en plus, mais reste toujours censurée par les pouvoirs publics. Un comité national d’action pour un FSTunisie a été mis en place en 2004 et ne cesse de réclamer son droit à l’organisation d’un Forum social. Un comité de jeunes a lui aussi exprimé son souhait d’organiser un FSTunisie de jeunes, mais en vain. Les militants tunisiens, dont RAID - ATTAC Tunisie, sont très impliqués dans le FS Méditerranée et davantage dans la préparation du FSMaghreb. Ils sont également présents dans les différents Forums sociaux continentaux et dans le FSM.

Un FS Maghreb calqué sur ses prédécesseurs !

C’est dans ce contexte, marqué par la faiblesse des mouvements sociaux maghrébins et leur incapacité à rassembler et mobiliser les populations, qu’est née l’idée d’un FSMaghreb. L’assemblée préparatoire, tenue du 27 au 29 janvier 2006 à Bouznika au Maroc, a réuni 400 représentants d’associations et d’ONG, venant du Maroc, d’Algérie, de Tunisie, de Mauritanie, ainsi que des associations issues de l’immigration maghrébine dans les pays de l’UE. Cette assemblée semble être la première et la dernière puisque la plupart des intervenants, dans l’atelier « agenda », ont préféré aller droit vers le forum, tout en laissant du temps aux dynamiques nationales pour se construire.
Une date a été proposée, mai 2007, mais pas le lieu. C’est le comité de pilotage « élargi » qui décidera sur la base des dossiers de candidature. On en revient donc là encore à un même comité restreint qui décide à la place des autres !
Six mois après l’assemblée préparatoire, les informations ne circulent plus et on ne sait pas si ce FSMaghreb aura lieu, ni où, ni même comment il se prépare, et moins encore où va le « mouvement altermondialiste maghrébin ».
Les luttes sociales dans différentes villes du Maroc (Tata, Sidi Ifni, Bengrir...) qui se situent sur le terrain de l’anti-libéralisme (contre les privatisations des services publics et pour le droit aux soins, à l’emploi et à une vie digne), témoignent que c’est plutôt par d’autres canaux que passe l’altermondialisme au Maghreb.




Notes

[1Usages et enjeux nationaux de l’« anti-mondialisation » : comment le « mouvement » prend pied au Maroc, Eric Cheyris, colloque « Les mobilisations altermondialistes », 3-5 décembre 2003.

[2Fondé en 1996, l’Espace associatif a pour objectifs, notamment, l’information, la formation, le renforcement institutionnel et le conseil des associations.

[3Association marocaine de Solidarité et de Développement, créée en 1993. Elle intervient plus particulièrement dans le monde rural.

[4Parti du Progrès et du Socialisme, l’ex-parti communiste marocain.

[5Centre d’Etudes et de Recherches Aziz Belal, proche du PPS.

[6Association nationale des Diplômés chômeurs au Maroc.

Mimoun Rahmani

Secrétaire général adjoint d’ATTAC Maroc, est membre d’ATTAC/CADTM Maroc et représentant du Réseau CADTM international au CI du FSM.

Autres articles en français de Mimoun Rahmani (20)

0 | 10