État espagnol-débat. Un gouvernement de coalition : fin du « cycle de changement » ?

20 janvier par Mats Lucia Bayer


Alors que nous arrivons à la fin de la décennie commencée en 2010, il est inévitable d’examiner le passé et de faire le point sur les avancées et les reculs que nous avons connus au niveau des luttes sociales. Dans le cas de l’Etat espagnol, l’entrée de Unidas Podemos (UP) au gouvernement marque le dénouement d’un cycle politique qui commencerait avec le M15 [le Mouvement des Indignés] en 2011. Pour certains, ce fait est la consécration de ce que ce mouvement a exprimé, à savoir la volonté de faire de la politique différemment dans un contexte de crise de régime. Pour d’autres, la formation de ce nouveau gouvernement est presque une fausse sortie relative à l’élan de contestation qui a commencé à se forger en 2011. Parmi tous les événements qui ont pu surgir au cours d’une décennie turbulente, comme celle que nous clôturons, il est nécessaire de faire le point sur ce qui s’est passé il y a cinq ans, le 25 janvier 2015, jour où le gouvernement de Syriza a été élu en Grèce, avec Alexis Tsipras à sa tête. Cette arrivée au pouvoir (dont personne ne semble plus vouloir se souvenir) a marqué le sommet de la crise politique de l’Union européenne en raison de sa gestion de la crise, ainsi que la possibilité se profilant pour les forces progressistes en Europe (et en particulier Podemos) de pouvoir aspirer un jour à construire une hégémonie dans la gauche, dans le but de proposer une alternative à la solution néolibérale à la crise.

L’accord gouvernemental entre le PSOE et Unidas Podemos est sans aucun doute un tournant dans les 45 ans qui se sont écoulés depuis la fin de la dictature franquiste. Il constitue également le premier gouvernement de coalition progressiste depuis la Deuxième République [1931-1939]. Cependant, au-delà du fait qu’il s’agit d’un événement historique, il semble que le nouveau gouvernement soit perçu plus avec soulagement pour avoir évité un gouvernement des trois droites [PP, Ciudadanos, Vox] qu’avec l’espoir ayant trait à sa capacité effective de mener des politiques de transformation. Aussi bien la trajectoire historique du PSOE, ses réticences en 2019 à conclure un accord de coalition avec Unidas Podemos (jusqu’au résultat des élections du 10 novembre), que les accords concrets contenus dans l’accord de coalition (qui sont en deçà des attentes formulées par UP au cours des derniers mois) n’invitent pas à un optimisme excessif.

Dans le document d’accord, présenté le 30 décembre 2019 [1], se sont révélées les potentialités ainsi que les limites imposées à la capacité d’action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
du nouveau gouvernement. Selon la plupart des médias, nous sommes confrontés à un véritable changement de paradigme, qui mettrait fin à des années de politiques néolibérales en faveur d’un programme de type social-démocrate [2]. Toutefois, une analyse plus détaillée du document montre que ces aspirations sont plus que limitées. Il s’engage à garantir des droits tels que le niveau des retraites [le gouvernement de coalition a augmenté le montant de retraite de 0,9% comme première mesure] ou le soutien à la dépendance [handicap], tout en assurant « le respect des mécanismes de discipline budgétaire pour garantir la viabilité des comptes publics » [3]. A titre d’exemple, dans la lutte contre l’emploi précaire (un des thèmes centraux des partenaires de la coalition), des divergences apparaissent déjà dans l’interprétation des politiques à mettre en œuvre : alors que Unidas Podemos préconise l’abrogation de la réforme du travail de 2012 [sous le gouvernement de Mariano Rajoy, qui accentue la réforme de 2020], le PSOE défend la nécessité de mettre fin à ses effets les plus néfastes et régressifs. Nous attendons de voir la portée de ces mesures, mais les réticences déjà exprimées, ainsi que le fait d’ignorer la réforme du travail mise en œuvre par le PSOE en 2010, indiquent que le travail ne cessera pas d’être la principale la variable d’ajustement pour assurer la « reprise économique ». Comme l’explique Mikel de Lafuente, entre 2007 et 2017, la part des salaires dans le PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
est passée de 50% à 47%, preuve des modalités avec lesquelles le capital a maintenu ses avantages par rapport à la contraction des ressources de la classe ouvrière [4].

C’est pourquoi le grand capital affirme n’être pas favorable à ce type d’orientations. En particulier, l’UE, qui a joué le rôle d’un pouvoir technocratique qui a dicté le chemin de la rigueur, bien qu’elle ne soit pas dans la meilleure des situations, est loin de vouloir abandonner ses prérogatives. Le PSOE, dans son souci de respecter la politique néolibérale promue par les institutions européennes, a nommé Nadia Calviño (ancienne directrice générale du budget de la Commission européenne) à la vice-présidence économique, ce qui a constitué une déclaration d’intention visant à contrebalancer l’intégration d’Unidas Podemos au sein du gouvernement [El Pais du 10 janvier écrit : « La présence de Calviño est un antidote face aux inquiétudes de Bruxelles ou de Francfort »]. Dès que le principe d’un accord pour une coalition progressiste a été annoncé le 12 novembre, l’UE a envoyé un message clair au gouvernement du PSOE en place, à savoir que le budget présenté jusqu’alors ne respectait pas les limites de dépenses et qu’il devait donc être réduit de 8 milliards d’euros [5]. Cette tendance à assurer des garanties Garanties Acte procurant à un créancier une sûreté en complément de l’engagement du débiteur. On distingue les garanties réelles (droit de rétention, nantissement, gage, hypothèque, privilège) et les garanties personnelles (cautionnement, aval, lettre d’intention, garantie autonome). s’est confirmée récemment avec la nomination d’autres membres du gouvernement, comme Arancha González Laya, ministre des Affaires étrangères (anciennement haut fonctionnaire à l’OMC OMC
Organisation mondiale du commerce
Née le 1er janvier 1995, elle remplace le forum permanent de négociation qu’était l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) où les États avaient seulement le statut de « parties contractuelles ». Un des objectifs de l’OMC est le démantèlement, lorsqu’ils existent encore, des monopoles nationaux constitués en vertu d’une décision publique. C’est déjà le cas pour les télécommunications dont la décision a été prise dans le cadre de l’OMC en février 97. Mais il en reste d’autres comme les chemins de fer qui attirent la convoitise des grands groupes financiers.

Un autre objectif est la libéralisation totale des investissements. L’instrument utilisé a été le projet d’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI). L’AMI dont l’élaboration avait été décidée lors de la réunion ministérielle de l’OCDE de mai 1995, vise l’ensemble des investissements : directs (industrie, services, ressources naturelles) et de portefeuille. Il prévoit des dispositifs de protection, notamment pour le rapatriement total des bénéfices. L’AMI a été comme tel abandonné en 1997 mais est réapparu sous la forme d’une multitude d’Accords bilatéraux sur l’investissement, ce sont les nouveaux « habits » de l’AMI.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays - une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ». Toutefois, dans la lancée de l’épisode de Seattle en novembre 1999, la conférence de Cancun (Mexique) en septembre 2003 a été marquée par la résistance d’un groupe de 22 pays émergents du Sud, qui se sont alliés en la circonstance pour mener la conférence à l’échec, face à l’intransigeance des pays du Nord.
Site :
, directrice de cabinet durant huit ans de Pascal Lamy, directeur général de l’OMC de 2005 à 2013), ou José Luis Escrivá à la tête du ministère de la Sécurité sociale, marquant ainsi l’engagement du PSOE à veiller au respect des recettes néolibérales européennes [El Pais du 11 janvier résume son orientation à moyen terme : « rendre les retraites anticipées plus difficiles et accroître le nombre d’années de cotisation pour calculer le montant de la retraite]. Le PSOE a défendu cette politique de recrutement dans le but de construire un pouvoir exécutif ayant un « profil économique » [6]. Un profil économique à partir duquel on peut clairement voir une modification, en particulier avec la séparation du ministère du Travail et de la Sécurité sociale en deux entités distinctes.

L’accord gouvernemental devra également tenir compte des limites imposées de dépenses, qui dans le cas de l’Espagne se sont concrétisées avec la réforme de l’article 135 de la Constitution en 2011 [sous le gouvernement de José Luis Rodriguez Zapatero, appuyé en l’occurrence par le PP]. Cet article, qui privilégie le remboursement de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
par l’Etat par rapport à toute autre dépense, limite la capacité de tout gouvernement à agir comme un organisme politique, le subordonnant au capital financier. Bien que la réforme ait eu lieu en 2011, un moratoire Moratoire Situation dans laquelle une dette est gelée par le créancier, qui renonce à en exiger le paiement dans les délais convenus. Cependant, durant la période de moratoire, les intérêts continuent de courir. Un moratoire peut également être décidé par le débiteur, comme ce fut le cas de la Russie en 1998 et de l’Équateur en 1999. de 9 ans a été établi, cette année étant le premier exercice gouvernemental où elle devrait être appliquée avec toutes ses conséquences [7]. En d’autres termes, les budgets devront assumer la rigueur d’une règle où le déficit est interdit. C’est dans ce contexte que les budgets de cette année devront être élaborés (puisqu’ils n’ont pas été définis dans le cadre de l’accord). Et bien que ceux-ci devront être négociés avec un spectre plus large au sein du Congrès des députés, le résultat de l’arithmétique des alliances actuelles au Parlement, la pression face à la paralysie et à l’échec de ce gouvernement (et dès lors la possibilité de l’arrivée au pouvoir de la droite) favorisent le PSOE en premier lieu.

Si l’on se place du point de vue du contexte européen, la formation d’une « coalition progressiste » apparaît comme un spécimen rare au regard de l’évolution générale des gouvernements des pays membres de l’UE. Un contexte marqué par une crise de l’UE elle-même, face à laquelle la gauche n’a pas su proposer une alternative capable d’aboutir à la construction d’un rapport de forces suffisant (notamment depuis le désastre de l’expérience grecque). Comme nous le soulignons depuis les élections européennes [8], nous affrontons, d’une part, une recomposition des blocs politiques historiques en crise (à droite et à gauche) autour d’un objectif de gouvernance. Cet espace de gouvernabilité autour du « centre extrême » a vécu son dernier épisode dans la coalition gouvernementale établie en Autriche entre la droite et le parti vert [début janvier : 10 ministres pour le parti conservateur-ÖVP et 4 pour les écologistes]. La gauche qui était critique de la social-démocratie mais qui n’a pas opté pour une remise en cause plus ou moins frontale des orientations existantes a dû rejoindre ce bloc de gouvernance pour ne pas disparaître. D’autre part, nous assistons à une droitisation accentuée du spectre politique, l’extrême droite étant actuellement la plus apte à fixer l’agenda politique.

Dans le cas espagnol, ce champ politique a été fragmenté sous l’effet de la crise du régime qui a affecté le Parti populaire PP). L’émergence de Vox, à la suite de cette crise, le pousse vers l’extrême droite. Aussi habilement que de manière prévisible, l’émergence de cette extrême droite a été utilisée par le PSOE pour se positionner dans le bloc de gauche tout en rétrécissant son espace politique. Unidas Podemos a été vidé (et s’est laissé vidé) dans cette réorganisation des espaces politiques qui a lieu en Europe, en abandonnant une grande partie (ou presque toute) son autonomie par rapport au PSOE. La coalition dirigée par Podemos n’a cessé de chercher à prouver sa valeur en tant que partenaire gouvernemental du PSOE, se présentant non seulement comme un acteur incontournable de sa possibilité de gouverner, mais aussi comme un partenaire privilégié pour participer au gouvernement. La réduction de l’horizon des possibles que s’est attribuée Podemos est un élément particulièrement inquiétant, car cela écrit les dernières pages d’un espace politique dont l’origine réside précisément dans la contestation du régime de 1978 [« transition » post-franquiste] et avec elle aussi la place du PSOE, un de principaux acteurs de ce régime.

Parallèlement à cette réorganisation des espaces politiques, qui est le résultat de l’accumulation des crises que connaissent les sociétés européennes, de nouvelles voix commencent à sonner l’alarme sur la possibilité d’une nouvelle crise. La Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
a déjà averti que les niveaux d’endettement restent extrêmement élevés et que cela pourrait avoir de graves conséquences en cas de crise [9]. En Espagne, ces niveaux de dette agrégée (dette de l’Etat, des entreprises et des particuliers) s’élèvent à 240% du PIB. L’application de l’article 135 de la Constitution impose une limite d’endettement de 60% du PIB (actuellement 96,57%), soit une 518’286 millions d’euros [la dette publique de l’Etat s’élevait à 1’047’250 millions en 2018] [10]. Si certains milieux se félicitent de la légère réduction de l’endettement privé [11], celle-ci est davantage liée à la faible rentabilité de l’économie « non financière » comparée aux gains des investissements financiers. En effet, les injections massives de liquidités Liquidité
Liquidités
Capitaux dont une économie ou une entreprise peut disposer à un instant T. Un manque de liquidités peut conduire une entreprise à la liquidation et une économie à la récession.
opérées par la BCE BCE
Banque centrale européenne
La Banque centrale européenne est une institution européenne basée à Francfort, créée en 1998. Les pays de la zone euro lui ont transféré leurs compétences en matières monétaires et son rôle officiel est d’assurer la stabilité des prix (lutter contre l’inflation) dans la dite zone.
Ses trois organes de décision (le conseil des gouverneurs, le directoire et le conseil général) sont tous composés de gouverneurs de banques centrales des pays membres et/ou de spécialistes « reconnus ». Ses statuts la veulent « indépendante » politiquement mais elle est directement influencée par le monde financier.
tendent à accentuer les risques de bulles spéculatives qui entraîneront l’ensemble de l’économie dans l’abîme. En outre, les banques ont entrepris de vastes opérations de cession d’actifs Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
toxiques, conformément aux orientations proposées par la BCE, qui visent à protéger le grand capital face à une nouvelle crise. Alors que les réformes antisociales entreprises au cours des dix dernières années ont fortement réduit les protections de la population face aux fluctuations économiques. Tous ces éléments sont cités non seulement pour donner une image du contexte dans lequel ce nouveau gouvernement se forme, mais aussi pour nous rappeler la cristallisation des principaux rapports de forces de pouvoir en Europe, actuellement. Et dans cet affrontement, le mécanisme de la dette joue un rôle central (comme ce fut le cas à partir de 2008 au sein de l’Etat espagnol). Face à un scénario de ce type, le capital a plusieurs étapes à franchir pour défendre ses intérêts.

Dans un entretien à Eldiario.es du 7 janvier 2020 [12], intitulé « Nous n’allons pas oublier d’où nous venons », Pablo Iglesias, secrétaire général de Podemos, deuxième vice-président du gouvernement [sur quatre] et ministre des Droits sociaux et de l’Agenda 2030, a résumé les perspectives de son parti dans le nouveau gouvernement de coalition. Ainsi, il a expliqué comme un processus d’apprentissage tactique le fait d’avoir compris la nécessité d’adapter le discours de Podemos à la défense de la Constitution espagnole. Dans un contexte de crise économique et sociale et de la droitisation du spectre politique de la droite, il serait plus pertinent de défendre le cadre constitutionnel, notamment les articles « surtout ceux promus par la PCE » [le Parti communiste espagnol « il y a quarante ans et qui en ce moment de montée de l’extrême droite pourraient servir de ceinture de sécurité et quasiment de programme pour un gouvernement des gauches »], que de parier sur les horizons constituants. Plus avant, dans le même entretien, Iglesias a supposé qu’il y a des limites claires à l’action politique du gouvernement, sachant que les règles limitant les dépenses budgétaires ne seraient pas enfreintes. Un témoignage qui reflète clairement l’évolution de l’orientation politique de Podemos au fur et à mesure que l’hypothèse de l’entrée au gouvernement (à tout prix) gagnait du terrain. Cependant, ce sont deux affirmations qui sont difficiles à marier. D’une part, on défend une politique « patriotique des gauches », d’autre part, on suppose que la capacité d’action politique d’un « gouvernement souverain » d’un pays, élu selon les canaux représentatifs de la démocratie parlementaire, dépend de règles qui garantissent le retour des investissements pour le grand capital. Dans le cas qui nous occupe, la dette globale, dans le cadre légal actuel, sera utilisée par le capital financier pour extorquer à nouveau la population espagnole. L’illusion de conjuguer le « Oui, nous le pouvons » avec le « There is No Alternative » (inventé par Margaret Thatcher dans les années 80), en affirmant qu’il peut y avoir une coexistence entre les deux, ne pourra pas être maintenue indéfiniment. Alors qu’Unidas Podemos tente de créer une politique différente sans se confronter au cadre juridique imposé par le néolibéralisme, les affrontements dans la rue avec les politiques néolibérales ainsi qu’au sein de l’exécutif lui-même ne tarderont pas à venir. Face à un tel scénario, quel rôle Unidas Podemos peut-il jouer ?

L’évolution qu’Unidas Podemos a connue en tant qu’espace politique, de plus en plus dépendant de la nécessité de démontrer sa capacité à gouverner, soulève des doutes raisonnables sur son aptitude à établir le rapport des forces nécessaire à la mise en œuvre de politiques économiques et sociales progressistes. En 5 ans, UP est passé d’une force politique qui exemplifiait la crise politique et ouvrait des horizons en direction de la possibilité d’un processus constituant [par rapport au régime de 1978, entre autres] qui permettrait, lui, de redéfinir les paramètres dans une perspective véritablement démocratique, et d’aspirer à se constituer comme une force permettant conditionner sur la gauche le PSOE. D’une expression par le bas de la crise de régime, nous nous trouvons face maintenant à une force politique qui propose une clore cette crise par la gauche, mais sans l’ambition que soient appliqués des changements structurels. Après l’échec de l’expérience grecque [13] en 2015 avec la capitulation du gouvernement de Tsipras, il est apparu clairement que, face au rouleau compresseur que représente la politique néolibérale de la troïka Troïka Troïka : FMI, Commission européenne et Banque centrale européenne qui, ensemble, imposent au travers des prêts des mesures d’austérité aux pays en difficulté. [FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

Cliquez pour plus.
, BCE, Commission de l’UE], toute politique de conciliation n’aura guère de chance si elle n’est pas accompagnée d’un plan sérieux de désobéissance. Sinon, cela reviendra à maintenir un espoir artificiel consistant à pouvoir obtenir de la sorte des marges de manœuvre pour mener à bien des politiques de transformation. En même temps, l’opposition au gouvernement des trois partis de droite a clairement fait savoir qu’elle ne cessera pas de saboter le débat politique pour lui nuire, se plaçant clairement sur le terrain d’une rhétorique de coup d’Etat qui encourage l’affrontement [dans la rue, dans le parlement et par le biais des structures juridiques]. Nul doute qu’elles mettront à profit également toute attaque des institutions européennes afin d’affaiblir le gouvernement. Espérons qu’Unidas Podemos ne sera pas piégé dans une attaque des institutions qui sera également utilisée par ces droites pour affaiblir le gouvernement. Le maintien par l’UP de son autonomie par rapport au PSOE sera fondamental non seulement pour assurer un résultat acceptable lors des prochaines élections, mais surtout pour éviter d’être complètement absorbé dans le processus de rénovation du PSOE.

Cette autonomie n’est pas seulement fondée sur la bonne volonté des dirigeants d’Unidas Podemos, mais elle dépendra aussi du rapport réel des forces dans la société et en particulier des mobilisations sociales. De nombreuses voix d’Unidas Podemos ont souligné l’importance que les mobilisations auront au cours de cette législature (notamment Pablo Iglesias qui a mentionné les syndicats des retraité·e·s et des locataires lors de son investiture). Le point de tension ne résidera donc pas dans la reconnaissance de l’importance de ces mouvements, mais dans la relation entretenue avec eux de la part des institutions. En lieu et place de pouvoir s’instituer comme un agent structurant de la société civile qui servirait à promouvoir les mobilisations sociales, la direction de Podemos a préféré que l’organisation se concentre sur la politique institutionnelle, sous la fameuse stratégie de la machine de guerre électorale. S’il est vrai que l’UP se présente souvent comme le porte-parole des mouvements, il est important qu’il ne succombe pas à la prétention d’une hiérarchisation, dans laquelle les mouvements doivent se subordonner au travail institutionnel. Endiguer et réduire la lutte de classe à son aspect parlementaire serait aussi dangereux et prétentieux que de prétendre que cinq ministres [Pablo Iglesias, Irene Montero, Alberto Garzón, Yolanda Diaz, Manuel Castells] sont capables de représenter les intérêts de toute une classe. (Article publié sur le site Viento Sur, en date du 16 janvier 2020 ; traduction rédaction A l’Encontre)

Source : A l’Encontre




Mats Lucia Bayer

Permanent au CADTM Belgique.

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