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Interview de Mahinour El Badrawi

Égypte. Après Morsi, Al-Sissi

2 octobre 2013 par Noémie Picavet

Depuis le 30 juin 2013, date à laquelle Mohamed Morsi a été renversé par l’armée, avec à sa tête le général Al-Sissi, l’Égypte est en proie à des bouleversements importants : coup d’état militaire ou prise de pouvoir populaire selon les points de vue, massacres de manifestants, répression, violence dans le Sinaï… Mahinour El Badrawi, employée au Centre égyptien pour les droits économiques et sociaux et étudiante en master en droit international et droit de l’homme au Caire, nous fournit son analyse des événements. Mahinour interviendra le 12 novembre prochain au Parlement à Bruxelles dans le cadre d’un Séminaire international du CADTM sur la dette de la Tunisie et de l’Égypte.

L’Égypte traverse une période de répression sanglante depuis l’arrivée au pouvoir de l’armée. Peux-tu nous éclairer un peu plus sur la situation ?

Mohammed Morsi a été renversé après un an d’une gestion catastrophique de l’Égypte à tous points de vue. Au niveau politique, les Frères Musulmans ont appliqué une stratégie d’exclusion, refusant le dialogue avec d’autres courants politiques, octroyant les postes d’importance à leurs membres et muselant toute opposition. La Constitution par exemple devait être rédigée par un groupe politiquement équilibré. Or, les Frères ont insisté pour ajouter des clauses discriminatoires à l’encontre des femmes (entre autres, une baisse de l’âge minimal pour le mariage, ou encore une clause portant sur le travail féminin, autorisé tant qu’il n’empiète pas sur les tâches domestiques). Ceci a provoqué un départ massif du comité, que les Frères se sont empressés de renflouer par leurs membres afin d’atteindre le quorum nécessaire, sans respect aucun de l’équilibre politique.
Pour ce qui est de l’économie et du social, la proposition de prêt du FMI FMI Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 187 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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et ses conditionnalités néfastes ont été accueillies à bras ouvert. Pour satisfaire aux exigences du FMI et rassurer les États-Unis, le gouvernement a pris plusieurs mesures dans leurs sens, dont la suppression des subsides dans l’industrie lourde. Le prix du gaz a de ce fait augmenté de 150%, affectant lourdement les ménages les plus pauvres. C’est en effet le prix des transports, de l’alimentation et particulièrement du pain, cuit dans des fours qui fonctionnent au gaz, qui ont augmenté. De plus, les exemptions de taxe sur la nourriture de base ont été supprimées (sur le sucre, le lait…), provoquant une augmentation de 30% de ces biens.
La population était donc extrêmement révoltée contre ce président qui n’agissait que dans son propre intérêt. Le 30 juin, ce sont 13 millions d’Égyptiens qui ont manifesté, manifestations rejetées par les Frères. Morsi tint même un discours très proche des propos de Moubarak peu avant la révolution : « Vous avez le choix : la démocratie ou la violence ». Quelle démocratie avons-nous si le pouvoir se maintient à coup de menaces !
Vu l’ampleur des mobilisations, l’armée s’est retrouvée confrontée à ce choix : soit soutenir la population et de ce fait déposer le gouvernement Morsi, soit réprimer le peuple et se coller une image d’oppresseur.

On entend que l’armée a réprimé violemment les manifestations pro-Morsi, qu’en est-il ?

Tous les camps sont en partie responsables de la situation que nous vivons. Notre centre a comptabilisé 1600 morts depuis le début des affrontements et la destruction d’à peu près 123 églises ! Lors du massacre de la place Rabia le 14 août, c’est la police qui a violemment dispersé les manifestants, non pas l’armée. Le problème est que ces pratiques n’ont rien de neuf. La police s’est rendue coupable des mêmes exactions durant la révolution sous Morsi. Et cela ne va pas changer puisque nous avons toujours le même Ministre de l’intérieur ! Aucune réforme n’a été entreprise pour modifier les pratiques de la police, aucune investigation n’a été mise sur pied pour condamner les violences précédentes. Morsi et aujourd’hui l’armée utilisent toujours la police comme outil d’oppression contre la population.
L’Égypte pourrait-elle connaître une guerre civile ?

On n’en est pas si loin. Les leaders des Frères ne cessent de répéter que les bombardements dans le Sinaï cesseront lorsque Morsi sera de retour. La voiture du Ministre de l’intérieur a été la cible de bombes dans les rues du Caire ; des églises ont été brûlées dans toute l’Égypte à la suite de la violente répression de la place Rabia. Ces actions tiennent du terrorisme, leur argumentation est la menace : soit les Frères, soit les bombes.

Le 3 septembre, la justice égyptienne fermait 5 chaînes dont Al Jazira Egypte. Quelles implications cette fermeture a-t-elle sur le paysage médiatique ?

C’est une honte. L’armée a fermé des chaînes pro-Frères Musulmans sous le prétexte qu’elles incitaient à la violence et au terrorisme. Dans les faits, cela limite la liberté d’expression. Il est vrai que les Frères Musulmans utilisent la menace et terrorisent certaines personnes, mais cet argument endort la population qui pour des raisons de « sécurité d’État » accepte une censure de fait de tout discours d’opposition.

Nous avons entendu parler de répression à l’égard d’ONG, surtout si elles ont des contacts avec l’étranger. Qu’en est-il pour le Centre égyptien pour les droits économiques et sociaux ?

Les médias aujourd’hui font un véritable travail de sape contre les organisations s’occupant des droits de l’homme. Toute nouvelle campagne est critiquée et présentée comme une arme de l’Occident pour soutenir les Frères Musulmans.
Par exemple, depuis le début des affrontements, le centre recense les morts, quel que soit leur camp. Comme cette campagne est soutenue par Human Rights Watch, elle est accusée d’être un instrument des États-Unis et de l’Europe pour soutenir l’Islam. Toute défense des droits humains, de l’état de droit, du respect de la citoyenneté est présentée comme soutien des Frères afin de discréditer notre travail.

Moubarak est sorti de prison avec une assignation à domicile, Morsi et les leaders des Frères Musulmans ont eux été arrêtés. Qu’en pensent les Égyptiens ?

Personne n’est ennuyé par cela même si cela paraît absurde. Moubarak est toujours en cours de procédure judiciaire et ses charges n’ont pas été supprimées. La période d’emprisonnement légale est simplement terminée. Les Égyptiens se sentent tellement trahis par Morsi que cette sortie de prison n’a aucun intérêt. Ce sont les dégâts des Frères Musulmans qui attirent toute la vindicte de la population.

Qu’en est-il de la dette et des rapports de l’Égypte avec le FMI ?

Avec les Frères Musulmans, toute expertise extérieure à leur confrérie était systématiquement exclue, même si elle avait pour but d’améliorer la situation économique du pays. Ils mirent toute leur énergie à remplir le parlement de leurs membres, même si ceux-ci n’étaient en rien compétents dans les matières qu’ils traitaient. Nous avons rencontré le responsable du comité économique dans le cadre de notre campagne contre la dette illégitime Dette illégitime Comment on détermine une dette illégitime ?

4 moyens d’analyse


- La destination des fonds :
l’utilisation ne profite pas à la population, bénéficie à une personne ou un groupe.

- Les circonstances du contrat :
rapport de force en faveur du créditeur, débiteur mal ou pas informé, peuple pas d’accord.

- Les termes du contrat :
termes abusifs, taux usuraires...

- La conduite des créanciers :
connaissance des créanciers de l’illégitimité du prêt.
. Il n’avait strictement aucune idée de ce dont on lui parlait ! Comment faire du bon travail dans ce cadre-là ?
En outre, le gouvernement Morsi a accueilli d’une étrange manière le FMI et sa proposition de prêt de 4,8 milliards de dollars américains. Un prêt octroyé par le FMI s’associe systématiquement à des intérêts et une restructuration de l’économie nationale. Or, l’intérêt est interdit dans l’Islam. Les Frères ont donc menti pour faire avaler l’accord à la population : soi-disant aucun intérêt ne serait lié à cet emprunt.

L’arrivée de l’armée au pouvoir a-t-elle changé la donne ?

Publiquement, l’armée a déclaré que l’Égypte n’avait pas besoin du FMI puisqu’elle avait déjà reçu beaucoup d’argent des pays du Golfe. Cependant, en observant les actions de l’État et du FMI, on constate que les négociations sont toujours en cours avec les ministères. Un plan de transition économique a été publié dans les journaux le 9 septembre. L’État serait en train de mettre sur pied des réformes économiques et sociales qui correspondent en tout point aux exigences du FMI. Ceci permettra de faire avaler discrètement les changements pour plus tard faire croire que le prêt sera octroyé sans aucune condition. Or, tout aura déjà été mis sur pied auparavant. Ce plan de transition économique et sociale a par ailleurs été envoyé à la Banque Mondiale BM
Banque mondiale
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

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pour relecture ! Il semblerait qu’un autre prêt suivrait celui du FMI, venant cette fois-ci de la Banque Mondiale. Rien n’a donc changé en terme économique.
Toutefois, il y a un changement positif à remarquer, du côté de la Constitution en cours de révision, qui est enfin travaillée par un comité compétent.

Et comment se comporte la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) ?

Actuellement, la BERD évalue la situation mais elle continuera à investir en Égypte. Sous Morsi, nous avons rencontré leurs représentants pour dénoncer leurs négociations avec un régime violent et non démocratique. En effet, leurs prêts comportent une condition démocratique que les Frères Musulmans enfreignaient complètement. Les manifestations étaient sans cesse réprimées avec violence, les journalistes pris pour cible, des jeunes activistes attaqués pour des positions politiques postées sur Facebook. La BERD nous a répondu : « c’est une situation compliquée, votre pays est en transition démocratique, une transition qu’il faut soutenir ». La banque a été aveugle à toutes nos preuves, sauf bien sûr, à leurs intérêts économiques.

Quelles conséquences auront ces nouveaux emprunts ?

Ce sera terrible, nous vivrons la même situation que la Grèce à laquelle la Troïka Troïka Troïka : FMI, Commission européenne et Banque centrale européenne qui, ensemble, imposent au travers des prêts des mesures d’austérité aux pays en difficulté. a imposé des mesures d’austérité. Nous avons besoin de dépenses dans la santé, dans l’éducation, exactement le contraire de ce que le FMI préconise (privatisation et réforme des pensions).
Ce qu’il nous faut, c’est une volonté politique qui diverge du modèle libéral classique appliqué depuis des décennies. Nous devons reconstruire notre capacité de production, par exemple du coton dans lequel on excellait auparavant et qui maintenant est exclusivement importé des États-Unis. Nous devons mettre sur pied un système de taxation progressif pour imposer davantage les riches. Actuellement, le taux d’imposition s’arrête à 25%, que l’on gagne un million de livre par an ou mille fois plus. En même temps, les plus pauvres sont taxés, ce qui est ridicule !
Une taxe sur le secteur financier et une autre sur les lobbys devraient être instaurées. Il est aussi essentiel que les biens mal acquis soient récupérés. Moubarak a volé énormément d’argent, gelé en Suisse et en Grande-Bretagne, et dont personne ne parle !
Enfin, il est essentiel d’annuler les dettes internes et étrangères dont le remboursement accapare tous les ans presque 30% du budget de l’État.

Est-ce que la campagne populaire pour l’audit et l’annulation de la dette égyptienne est toujours d’actualité ?

La campagne a été un succès, les gens ont compris que la dette était néfaste pour eux. Depuis la chute de Morsi, nous n’avons plus eu de réunions, mais celles-ci vont reprendre dès la semaine prochaine et on espère mettre sur pied de nouvelles actions lors de la semaine d’action contre la dette du 8 au 15 octobre.

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