Ecologie ou technologies : un choix à faire

25 février par Robin Delobel


Lors d’un débat récent à Bruxelles, Thierry Amougou, macro-économiste hétérodoxe du développement, professeur à l’UCL, en surprenait plus d’uns avec cette phrase “[Ce] sont les enfants et esclaves modernes en Afrique qui permettent la transition écologique mise en avant ici en Europe”. Cette interpellation permet de revenir sur des phénomènes aux fondements de la justice sociale et écologique : l’extractivisme et la dette écologique.

L’économie numérique, l’électronique et la technologisation en cours dans tous les domaines de la vie sont les principales sources de l’extractivisme Extractivisme Modèle de développement basé sur l’exploitation des ressources naturelles, humaines et financières, guidé par la croyance en une nécessaire croissance économique. et des violences qui y sont associées, principalement au Sud de la planète. Le mythe de la dématérialisation est loin d’être mort. Plus de dix ans maintenant que des articles sur l’économie, l’écologie ou justement le développement durable (qu’on appelle maintenant transition) ont multiplié les louanges de la dématérialisation comme solution aux problèmes de pollution et de finitude des ressources. L’impact énergétique du numérique semble pourtant connu quand on y prête attention. Depuis près de 10 ans, le secteur des TIC est équivalent – en termes de production de gaz à effets de serre – à l’aviation civile. Greenpeace alerte sur l’empreinte énergétique des TIC et spécialement des datacenters depuis plusieurs années [1]. Pourtant, la pente extractiviste continue d’entraîner les politiques publiques, encouragées par les industries, se dirigeant vers toujours plus de croissance (verte, rouge, bleue, soutenable...), d’innovations technologiques, de numérique, avec des postulats tel que le numérique pollue moins que le papier [2].

 Une face trop bien cachée des technologies

Les rares débats sur cette fuite en avant technologique, loin d’être un phénomène naturel de l’Histoire, restent en général cantonnés au droit à la vie privée ou aux impacts probables sur le monde du travail. Il s’agit ici d’adopter une approche systémique mettant en lumière les dynamiques des relations Nord-Sud.

Voici quelques éléments synthétiques qui illustrent cet extractivisme que certains appellent hyperextractivisme [3].

(a) Le fantasme de la Dématérialisation. Comme l’affirme Philippe Bihouix, auteur de Quel futur pour les métaux ? et L’âge des low techs, “on s’apprête à extraire de la croûte terrestre plus de métaux en une génération que pendant toute l’histoire de l’humanité” [4]. La fabrication d’un ordinateur de 2kg entraîne la mobilisation de 800 kg de matières premières. Cette activité minière nécessite une grande consommation d’énergie, engendre la destruction d’écosystèmes, produit de nombreuses pollutions et parfois des violences telles que des déplacements forcés de populations.

(b) Déni de droits. Écrans tactiles, batteries et différents composés électroniques sont produits grâce à des minerais rares dont l’extraction se révèle encore plus polluante que l’industrie minière classique. Parmi ceux-ci, le néodyme, exploité notamment en Chine, et qui provoque des rejets d’eau acide, de métaux lourds et de déchets radioactifs. Dans les mines de coltan et de cobalt, en grande partie en RDC, des dizaines de milliers d’enfants travaillent dans des conditions épouvantables. Ces minerais sont nécessaires pour les batteries et condensateurs de smartphones.

(c) Capitalisme débridé. L’économie du numérique profite des règles du capitalisme mondialisé pour échapper aux règles sociales. Cette économie numérique, loin d’être populaire et démocratique, est impulsée par des multinationales du secteur qui, à travers des lobbys, remettent leurs recommandations à des institutions comme la Commission européenne. Comme l’a démontré Bruno Poncelet dans plusieurs études et conférences, les multiples usages en augmentation de diverses technologies ne sont pas issus d’un mouvement naturel de l’histoire. Cette invasion technologique qui entoure tout un chacun en 2019 vient notamment des recommandations de Digital Europe, un groupe de puissantes firmes marchandes asiatiques, étatsuniennes et européennes, qui s’organisent pour défendre ses intérêts auprès de l’Union Européenne (UE). “L’un de leurs axes de travail consiste à présenter un argumentaire général pour donner du sens et de la légitimité à la transformation digitale de la société” [5]. Sans que cela n’étonne vraiment, on retrouve un discours semblable dans un grand nombre de rapports politiques gouvernementaux (ou sur le site officiel de la Commission européenne) consacrés aux projets numériques. Tous assènent la même idée : les outils numériques sont un bienfait d’intérêt général pour autant qu’on en ait la maîtrise, ce qui implique d’agir au plus vite pour digitaliser nos sociétés... Mais, concrètement, ça veut dire quoi “digitaliser la société” ? Pour Digital Europe, cela peut tenir en une phrase : “Il faut créer (au minimum à l’échelle européenne, si possible à l’échelle mondiale) un marché numérique aussi globalisé que possible” [6].

Ces demandes acceptées gentiment par les États – et autres niveaux de pouvoir –, entraînent une démesure du réseau et, par conséquent, une explosion du matériel nécessaire : Box internet, récepteurs, millions de kilomètres de câbles en cuivre et de fibre optique placés sous les océans et dans les sous-sols, routeurs, serveurs, datacenters, centres de raccordement, etc.

Les discussions quant à l’impact écologique du numérique restent souvent focalisées sur les datacenters (et les emails) [7]. On voit bien que ce n’est pas le seul élément problématique, mais il reste cependant loin d’être négligeable. 45 milliards de serveurs sont en fonctionnement, sept jours sur sept et en permanence. Un datacenter de 10 000 m2 consomme autant d’électricité qu’une ville moyenne de 50 000 habitants. A ce rythme, l’ensemble de l’économie numérique aura besoin de 51 % de l’électricité mondiale en 2030, l’équivalent de 4 400 réacteurs nucléaires. Plus d’un milliard de smartphones sont vendus chaque année depuis 2013 et les objets connectés en circulation seraient entre 50 et 125 milliards. Une voiture dite autonome produira 4 téraoctets de données par jour à traiter et stocker, une mine d’or pour les GAFAM [8].

 Un principe de précaution ?

Vu tous ces projets généreux, il n’est guère étonnant de lire dans Le Monde en décembre 2018, l’apparition d’un principe d’innovation qui devrait voir le jour dans la législation européenne, “imaginé pour neutraliser le principe de précaution”, pourtant déjà peu contraignant. Objets connectés, wifi partout, 5G, compteurs communicants, puces RFID nous immergent dans un brouillard d’ondes invisibles mais aux effets bien réels sur la santé. L’électrosensibilité est peu prise au sérieux par les autorités mais se développe à un niveau effarant.

La transition numérique, telle qu’elle est actuellement mise en œuvre, participe au dérèglement climatique plus qu’elle n’aide à le prévenir. Ceci est reconnu par le rapport sur l’impact environnemental du numérique publié en octobre 2018 par The Shift Project, think tank de la transition carbone. La part du numérique dans les émissions de gaz à effet de serre a augmenté de moitié depuis 2013, passant de 2,5 % à 3,7 % du total des émissions mondiales.

La prise en compte des technologies comme facteurs de très nombreuses pollutions et d’inégalités n’obtient pas suffisamment de visibilité dans les discussions sur l’écologie ou le climat. Il est bien sûr très important de revendiquer la réduction du flux de transports aériens et une transformation du système agricole vers un système paysan et une alimentation comportant 5 à 10 fois moins de protéines animales, deux des mesures les plus souvent mises en avant. Cependant, une remise en cause du totalitarisme numérique sachant que le secteur des TIC, depuis 2009, consomme autant que l’aviation civile mondiale, s’avère également nécessaire. De plus, les TIC sont appliqués désormais à une transformation de tous les domaines de la vie : l’habitat avec les assistants personnels type Alexa d’Amazon ou Google Home, avec les smart cities et villes connectées, l’agriculture connectée avec l’invasion de toutes sortes de machines effectuant des tâches auparavant faites par des humains, le travail avec la disparition de 10 à 50 % des emplois (selon les estimations), les transports envahis là aussi par la numérisation à outrance, notamment les voitures dites autonomes promues même par le parti Écolo. Un parti qui ne voit aucun problème à proposer une application de jeu sur smartphones “pour éduquer les jeunes”. Début mars 2019, il lançait le jeu “Planet Alert” afin de promouvoir “un modèle plus horizontal, plus participatif et égalitariste”, dixit la communication destinée à promouvoir ce jeu [9].



Notes

[1Avec comme recommandation principale d’utiliser des énergies “vertes” et non des énergies fossiles – mais ne proposent pas de régulations ou de sortir de ce modèle du tout numérique.

[2En Belgique, le SPF Finances prévoit de sanctionner toute démarche par papier en 2021 au profit du numérique.

[3Raf Custers, “Le pillage musclé par l’hyperextractivisme”. http://gresea.be/Le-pillage-muscle-par-l-hyperextractivisme

[4Philippe Bihouix, L’âge des low tech. Vers une civilisation techniquement soutenable. Seuil, 2014, p.17.

[5Bruno Poncelet, La révolution numérique : créatrice ou destructrice d’inégalités ? novembre 2017 https://www.cepag.be/sites/default/files/publications/2017_-_ce-pag_-_etude_-_revolution_numerique_0.pdf

[6Ibid.

[7Avec une injonction aux démarches individuelles à amélliorer, ou dans le cas des datacenters la solution serait d’utiliser des énergies renouvelables...

[8Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft.

[9Le Soir 13 mars 2019 et https://ecolo.be/planetalert/

Robin Delobel

Permanent au CADTM Belgique

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