Double peine pour le Pakistan, noyé sous les inondations et les dettes

6 septembre par Abdul Khaliq


Source : « Pakistan floods » by IRIN Photos is licensed under CC BY-NC-ND 2.0. To view a copy of this license, visit https://creativecommons.org/licenses/by-nd-nc/2.0/jp/?ref=openverse.

Les inondations dévastatrices qui ont frappé le Pakistan ont tué plus de 1 200 personnes, dont 400 enfants, depuis le 14 juin. Elles ont déplacé environ 33 millions de personnes et compromis les moyens de subsistance de la population avec la perte d’environ un million de têtes de bétail. En outre, les inondations ont emporté au moins un million de maisons et endommagé autant d’hectares de terres agricoles, soit 45 % des cultures du Sind, du sud du Pendjab et du Baloutchistan, laissant présager une pénurie alimentaire imminente. Ces inondations sans précédent ont frappé l’économie pakistanaise de plein fouet, provoquant des pertes de l’ordre de 10 milliards de dollars [1] selon les premières estimations. Au total, un tiers du Pakistan, soit une superficie équivalente à celle du Royaume-Uni, a été inondé. Pourtant, les dettes et les paiements extérieurs du pays limitent considérablement la capacité du gouvernement à aider la population touchée par ces terribles inondations. Après les dernières méga-inondations de 2010, le pays vacille à nouveau sous l’effet d’une catastrophe d’une ampleur inimaginable.

Il est intéressant de mentionner que le Pakistan est l’un des 52 pays confrontés à une grave crise de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
 [2]. Le problème le plus important auquel l’économie du pays est confrontée est le service de sa dette extérieure. Le gouvernement doit verser environ 38 milliards de dollars au FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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, à la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
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et à d’autres institutions financières – dont font partie plusieurs banques chinoises – d’ici à la fin de l’exercice financier actuel.

Selon le Fonds monétaire international (FMI), la dette extérieure du Pakistan atteindra 138,568 milliards de dollars en 2022-2023, contre 129,574 milliards de dollars en 2021-2022 [3]. Le pays a dû payer 15,071 milliards de dollars au titre du service de la dette Service de la dette Remboursements des intérêts et du capital emprunté. extérieure au cours de l’exercice 2022, contre 13,424 milliards de dollars en 2021. En 2022, la répartition entre le principal et les intérêts montre que 12,093 milliards de dollars ont été versés au titre du remboursement du capital emprunté et 2,978 milliards de dollars au titre du paiement des intérêts. En outre, de 2018 à 2020, le Pakistan a déjà payé environ 65 millions de dollars de surtaxes imposées par le FMI. Entre 2021 et 2030, il est probable qu’il doive payer 392 millions de dollars en plus du paiement d’une dette qui s’alourdit. Les créanciers réclamant un service de la dette de 38 milliards de dollars cette année mettent des millions de vies en danger.

Les créanciers réclamant un service de la dette de 38 milliards de dollars cette année mettent des millions de vies en danger

Contraint par des options limitées, le Pakistan envisage de solliciter une nouvelle fois un prêt d’urgence du FMI car les premières estimations suggèrent que les terribles inondations pourraient avoir causé près de 10 milliards de dollars de pertes et que le taux de croissance économique pourrait ralentir à hauteur de 2 % pour l’année en cours [4]. Il est tout aussi important de mentionner qu’en avril 2020, le FMI avait approuvé un financement d’urgence de 1,4 milliard de dollars pour le Pakistan dans le cadre de l’instrument de financement rapide (IFR). L’objectif était le suivant : aider le pays à faire face aux conséquences de la pandémie de Covid-19.

Si l’aide d’urgence est indispensable dans cette situation, il faut comprendre ce qui est en jeu au Pakistan. À court d’argent, le pays a été contraint de signer un accord avec le FMI le 22 août dernier pour un prêt de sauvetage de 4,2 milliards de dollars dans le cadre du mécanisme élargi de crédit (MEDC) [5]. Ce prêt est assorti de conditions très strictes, telles qu’une augmentation considérable des prix du pétrole, du gaz et de l’électricité et des coupes drastiques dans les dépenses sociales, frappant en priorité des millions de travailleur·euses. Sans oublier que dans les 12 prochains mois, le Pakistan aura besoin d’au moins 41 milliards de dollars pour rembourser sa dette alors que l’inflation Inflation Hausse cumulative de l’ensemble des prix (par exemple, une hausse du prix du pétrole, entraînant à terme un réajustement des salaires à la hausse, puis la hausse d’autres prix, etc.). L’inflation implique une perte de valeur de l’argent puisqu’au fil du temps, il faut un montant supérieur pour se procurer une marchandise donnée. Les politiques néolibérales cherchent en priorité à combattre l’inflation pour cette raison. est de 26%, le deuxième taux le plus élevé en Asie.

Bien que les dernières inondations soient d’une nature différente de celles de 2010 – ces dernières étaient des crues soudaines alors que celles auxquelles le Pakistan fait face actuellement sont des crues fluviales – dans les deux cas, on peut affirmer que les dommages causés par les deux catastrophes sont le résultat du changement climatique et de politiques de développement très critiquables. Au cours des 17 dernières années, le Pakistan a connu trois crises majeures - avant la crise actuelle. Bien que la nature et l’ampleur de ces crises aient été différentes, deux d’entre elles ont été causées par des risques naturels – le tremblement de terre de 2005, qui a touché 3,5 millions de personnes, et les inondations de 2010, qui ont frappé plus de 20 millions de personnes.

Le Pakistan, qui produit moins de 1 % des émissions mondiales de CO2, est l’un des États qui subissent les pires conséquences de la crise climatique

Un autre aspect essentiel de cette catastrophe en cours est le terrible impact du changement climatique sur le Pakistan. Le pays, qui produit moins de 1 % des émissions mondiales de CO2, est l’un des États qui subissent les pires conséquences de la crise climatique. Au cours des 20 dernières années, il a été régulièrement classé parmi les dix pays les plus vulnérables par l’Indice mondial des risques climatiques (IRC). Les catastrophes climatiques, qui touchent des millions de personnes au Pakistan, vont être de plus en plus nombreuses et de plus en plus graves. Aujourd’hui, ces inondations sont provoquées par des pluies torrentielles de 400 à 500 % supérieures à la normale et par la fonte des glaciers ; à l’avenir, c’est la pénurie d’eau qui fera peser un plus grand risque sur la survie de millions de personnes.

Les multiples crises liées au Covid-19, ses impacts économiques, l’exacerbation des difficultés pré-pandémiques et la hausse des catastrophes liées au climat sont déjà des raisons plus que suffisantes pour justifier l’annulation des dettes du Pakistan. Les terribles inondations qui ont frappé le pays ont rendu cette mesure encore plus urgente. Il serait tout à fait inhumain pour les prêteurs – publics et privés – de ne pas répondre à cette demande.

Une annulation immédiate de la dette est une demande minimale puisque le Pakistan n’est plus en mesure de rembourser ses prêts et que ces inondations ont aggravé la situation économique du pays

Dans de telles circonstances, une annulation immédiate de la dette est une demande minimale puisque le Pakistan n’est plus en mesure de rembourser ses prêts et que ces inondations ont aggravé la situation économique du pays. Dans le contexte actuel, compte tenu de la règle de l’ONU sur « l’état de nécessité », le Pakistan doit être autorisé à utiliser les fonds disponibles pour répondre aux besoins vitaux des 33 millions de personnes touchées par les inondations et non pour rembourser sa dette, sans être poursuivi pour manquement à ses engagements.

Enfin, et surtout, les pays riches doivent assumer une part proportionnelle à leurs responsabilités dans les actions mondiales en faveur du climat, afin de mettre un terme au changement climatique catastrophique dont le Pakistan est la pire victime. Il est grand temps de leur rappeler leurs obligations en matière de financement de la lutte contre le réchauffement climatique, afin de remédier aux pertes et aux dommages tels que ceux que subit actuellement le peuple pakistanais.




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