Deux semaines agitées en Argentine, contre l’accord avec le FMI

24 mars par Eric Toussaint


Photo aérienne avec vue partielle de la manifestation du 10 mars 2022 contre l’accord du FMI (face au palais présidentiel et au parlement qui se trouve à gauche de la photo)

Au mois de mars 2022 la vie politique et sociale de l’Argentine a été en grande partie polarisée sur le rejet ou non du 22e accord entre l’Argentine et le Fonds monétaire international.

Un bref résumé historique : Les relations entre le FMI et l’Argentine ont été houleuses. Après la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement de Juan Domingo Perón a refusé, au nom de la souveraineté du pays, que son pays adhère au FMI et à la Banque mondiale. C’est un régime dictatorial qui après avoir renversé Perón a rejoint le FMI et la Banque mondiale en 1956. En 1976, lorsqu’une autre dictature militaire a commencé l’extermination de la gauche radicale et la répression sanglante du mouvement ouvrier, le FMI a soutenu les militaires par un appui financier et politique. Dans les années 1980 et 1990, le FMI a joué un rôle néfaste dans la propagation des politiques néolibérales. En 2001, les actions du FMI ont involontairement contribué à provoquer un énorme soulèvement populaire pour rejeter ses politiques et renverser le gouvernement en place. En 2018, le FMI a tenté de sauver la mise pour le gouvernement néolibéral de Mauricio Macri en lui prêtant le plus grand crédit de son histoire : 57 milliards (dont 45 milliards ont été déboursés très rapidement). En 2019, le Frente de Todos, qui se revendique comme une coalition péroniste, arrive au pouvoir en dénonçant ce crédit du FMI et en promettant de libérer le pays des impositions du FMI. Le président Alberto Fernandez et son gouvernement ne tiennent pas parole et s’engagent dans une interminable négociation avec le FMI qui vient de se terminer en mars 2022 par un accord néfaste, le 22e accord avec le FMI depuis 1956 ! !!

Vous trouverez un historique plus complet des 20 dernières années en matière de dettes et une description des actions menées entre décembre 2021 et février 2022 ici https://www.cadtm.org/Argentine-La-lutte-contre-la-dette-et-le-FMI-L-importance-de-la-mobilisation.

Voici un résumé chronologique des activités auxquelles j’ai participé pendant mon séjour en Argentine en mars 2022. Je ne reviens pas dans ce résumé sur les arguments que j’ai explicités lors de mes différentes interventions car tout cela est présenté dans des interviews et des articles qui sont publiés sur le site du CADTM et par différents médias.

La partie principale de mon programme d’activités était centrée sur l’opposition au FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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et sur la dénonciation du caractère odieux et illégal de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
réclamée à l’Argentine par celui-ci. Il faut préciser qu’au mois de mars 2022 la vie politique et sociale de l’Argentine est en grande partie polarisée sur le rejet ou non du 22e accord entre l’Argentine et le Fonds monétaire international.

Je suis arrivé le matin du 8 mars 2022, jour de mobilisation pour les droits des femmes.

La participation aux mobilisations féministes a été très importante : plus de 100 000 femmes (dont 60 000 à 70 000 dans la capitale) se sont mobilisées à travers le pays avec une forte proportion de jeunes.

Avant de participer à la manifestation féministe dans la soirée du 8 mars face au parlement national et au palais présidentiel, je suis intervenu 5 minutes en direct dans un programme de grande audience d’un canal privé (C5N). J’étais invité par un des rares journalistes anti néolibéraux admis dans les grands médias dominants, Alejandro Bercovich m’avait déjà invité en novembre 2019.

Le mercredi 9 mars, devant une cinquantaine de participant·es, j’ai donné une conférence sur le système dette dans les locaux du syndicat ATE (Association des Travailleurs de l’État) https://www.cadtm.org/Conferencia-Sistema-Deuda-su-impacto-en-Argentina. La soirée était animée par Eduardo Lucita, membre des Économistes de gauche (EDI) qui a largement contribué à l’organisation des activités auxquelles j’ai participé à Buenos Aires. Mon exposé a été suivi de deux commentaires, celui de la députée Myriam Bregman du Parti des Travailleurs/euses Socialistes, membre du FIT-U (Front de gauche et des travailleurs/euses-Unité) et celui de Beverly Keene, la coordinatrice principale de la grande coalition de mouvements sociaux et politiques appelée « Autoconvocatoria por la Suspensión de Pagos e Investigación de la Deuda ».

Ensuite vers 21h30, nous nous sommes rendus sur la place devant le palais présidentiel et le parlement national. Cette place était occupée par environ 500 manifestant·es, en majorité des jeunes des classes populaires organisés par différents mouvements (FOL principalement). Ils avaient décidé d’y passer la nuit afin de mettre la pression sur les parlementaires qui étaient en train de débattre de l’accord signé par le gouvernement argentin avec le FMI. Ils étaient venus avec des tentes. Une cuisine de campagne avait été installée.

Nous avons été invités à prendre la parole après que les personnes présentes aient pu visionner en plein air un film documentaire d’Alejandro Bercovich sur l’action du FMI et les conséquences des politiques néolibérales. Il vaut la peine d’être vu.

Ont successivement pris la parole le journaliste Alejandro Bercovich ; Julio Gambina de ATTAC-CADTM Argentine ; moi-même en tant que porte-parole du réseau international du CADTM ; Beverly Keene, porte-parole principale de la « Autoconvocatoria » ; Alejandro Vilca, ancien éboueur/ramasseur de poubelles dans la province de Jujuy au Nord du pays, élu député PTS au parlement national en 2021 ; Claudio Lozano, directeur de la Banque publique, Banco de la Nacion Argentina, ex-député national (il était venu en juin 2015 à Athènes soutenir la présentation au parlement grec de l’audit de la dette) et, enfin, Isaac Rudnic, un des dirigeants du mouvement politique Libres del Sur.

Le jeudi 10 mars au matin, dans le cadre d’un programme de Télévision, j’ai répondu pendant 50 minutes aux questions que me posaient Julio Gambina (ATTAC-CADTM Argentine) et Eduardo Lucita (membre des Economistes de Gauche – EDI). Ce programme a été enregistré pour Barricada TV qui a ses studios dans une « usine récupérée ». « Usine récupérée » est le nom donné à partir du grand mouvement social de 2001-2003 aux usines qui, ayant été abandonnées par leurs patrons, ont été occupées par les travailleurs/euses qui les ont remises en activité. Dans cette usine récupérée, les ouvriers et ouvrières organisés en coopérative continuent la production de produits métallurgiques tandis qu’une partie des locaux a été reconvertie en studios de TV. La TV Barricada émet tous les jours et réalise un journal télévisé et de nombreux reportages. Le programme que nous avons enregistré le jeudi 10 mars a ensuite été agrémenté d’images d’archives et d’actualités et a été retransmis le soir même, juste après le journal télévisé.

Après l’enregistrement du programme TV, je me suis rendu avec Julio Gambina et Eduardo Lucita, au palais présidentiel, c’était la troisième fois en 3 jours. A cette occasion, la place et les rues adjacentes étaient bondées de manifestant·es qui s’opposaient à l’accord que le gouvernement argentin a passé avec le FMI. Il y avait au moins 30 000 personnes, les organisateurs/trices parlent de 50 000 à 60 000. La grande majorité des manifestant·es provenaient des couches populaires les plus appauvries. Ils et elles étaient regroupés sous les bannières d’une centaine d’organisations. Les plus gros contingents provenaient des mouvements piqueteros [1], ceux du Polo Obrero, de la FOL, de Barrios de Pie et des partis politiques anticapitalistes. Toutes les organisations de la gauche radicale étaient présentes, celles regroupées dans le FIT-U (PTS, IS, MST, PO) et de nombreuses autres.

Dans la nuit du jeudi 10 au vendredi 11 mars, la chambre des député·es a validé l’accord avec le FMI malgré le fait qu’un tiers des député·es qui jusqu’alors avaient voté en faveur de la politique du président Fernandez ait voté contre ou se soient abstenu·es. La majorité a été obtenue grâce aux voix de la droite qui voulait absolument que l’accord passe car cela légalise la dette odieuse Dette odieuse Selon la doctrine, pour qu’une dette soit odieuse, et donc nulle, elle doit remplir deux conditions :
1) Elle doit avoir été contractée contre les intérêts de la Nation, ou contre les intérêts du Peuple, ou contre les intérêts de l’État.
2) Les créanciers ne peuvent pas démontrer qu’ils ne pouvaient pas savoir que la dette avait été contractée contre les intérêts de la Nation.

Il faut souligner que selon la doctrine de la dette odieuse, la nature du régime ou du gouvernement qui la contracte n’est pas particulièrement importante, puisque ce qui compte, c’est l’utilisation qui est faite de cette dette. Si un gouvernement démocratique s’endette contre l’intérêt de la population, cette dette peut être qualifiée d’odieuse, si elle remplit également la deuxième condition. Par conséquent, contrairement à une version erronée de cette doctrine, la dette odieuse ne concerne pas seulement les régimes dictatoriaux.
(voir : Eric Toussaint, « La Dette odieuse selon Alexander Sack et selon le CADTM » ).

Le père de la doctrine de la dette odieuse, Alexander Nahum Sack, dit clairement que les dettes odieuses peuvent être attribuées à un gouvernement régulier. Sack considère qu’une dette régulièrement contractée par un gouvernement régulier peut être considérée comme incontestablement odieuse... si les deux critères ci-dessus sont remplis.

Il ajoute : « Ces deux points établis, c’est aux créanciers que reviendrait la charge de prouver que les fonds produits par lesdits emprunts avaient été en fait utilisés non pour des besoins odieux, nuisibles à la population de tout ou partie de l’État, mais pour des besoins généraux ou spéciaux de cet État, qui n’offrent pas un caractère odieux ».

Sack a défini un gouvernement régulier comme suit :
« On doit considérer comme gouvernement régulier le pouvoir suprême qui existe effectivement dans les limites d’un territoire déterminé. Que ce pouvoir soit monarchique (absolu ou limité) ou républicain ; qu’il procède de la « grâce de Dieu » ou de la « volonté du peuple » ; qu’il exprime la « volonté du peuple » ou non, du peuple entier ou seulement d’une partie de celui-ci ; qu’il ait été établi légalement ou non, etc., tout cela n’a pas d’importance pour le problème qui nous occupe. »

Donc, il n’y a pas de doute à avoir sur la position de Sack, tous les gouvernements réguliers, qu’ils soient despotiques ou démocratiques, sous différentes variantes, sont susceptibles de contracter des dettes odieuses.
qu’elle avait contractée auprès du FMI en 2018. La droite avait reçu 45 milliards de dollars du FMI en 2018 et le président Alberto Fernandez a décidé d’emprunter à nouveau 45 milliards de dollars pour rembourser cette somme. 96 % des député-es de droite (= l’opposition de droite) ont approuvé le nouveau crédit du FMI, tandis que seulement 62 % des député·es du camp présidentiel l’ont approuvé. Les 4 député·es du FIT-U ont également rejeté ce crédit.

Le vendredi 11 mars, j’ai donné à 10h une interview au journal du Mouvement socialiste des Travailleurs (https://www.cadtm.org/Argentine-Le-gouvernement-du-president-Alberto-Fernandez-a-commis-une-double ), suivie à 11h d’une autre interview pour un média latino- américain dont le bulletin quotidien est envoyé à plus de 100 000 abonné·es (https://www.cadtm.org/Argentine-Eric-Toussaint-et-pourquoi-la-dette-avec-le-FMI-ne-doit-pas-etre). Ensuite, je me suis rendu en compagnie de Maria Elena Saludas, coordinatrice du CADTM Amérique latine et Caraïbe (CADTM AYNA) a une réunion d’ATTAC-CADTM Argentine au cours de laquelle nous avons fait le point sur la situation mondiale, sur l’activité du mouvement altermondialiste, sur les réactions à la guerre en Ukraine, …

A 17h, j’étais invité à présenter, en deux fois 25 minutes, les leçons des expériences de l’Équateur de 2007-2009 et de la Grèce en 2015 en matière de lutte contre les dettes publiques illégitimes. Il y avait une trentaine de participantes, principalement des responsables de différentes organisations politiques et sociales.

Il faut préciser que les activités de conférences en salle commencent peu à peu à reprendre en Argentine et que de strictes mesures de sécurité sanitaires sont prises, ce qui limite fortement le nombre de personnes qui peuvent être présentes dans une salle.

Il n’en va pas de même heureusement pour les activités qui ont lieu en plein air comme les grandes manifestations contre le FMI.

Samedi 12 mars, j’étais invité par une organisation politique appelée le Courant politique de gauche (Corriente Politica de Izquierda) à présenter une analyse de la situation politique mondiale d’une part et à expliquer la doctrine de la dette odieuse d’autre part. Il y avait une vingtaine de responsables de cette organisation, ils et elles provenaient de différentes provinces du pays.

En soirée le samedi, j’ai donné une conférence dans une bibliothèque publique d’un quartier populaire avec une vingtaine de participant·es. Il s’agissait d’analyser la politique du gouvernement argentin, l’accord avec le FMI, les expériences historiques de répudiation de dettes,…

Lundi 14 mars 2022 en matinée, j’ai enregistré un programme TV avec la direction de la Federacion Judicial Argentina, un syndicat des travailleurs/euses du ministère de la justice. Cela a duré 50 minutes. Cela a été diffusé en soirée sur Facebook et d’autres réseaux sociaux.

A 15h, j’ai donné une interview en direct sur Radio Sur, pour critiquer l’accord avec le FMI. A 15h30, j’ai donné une longue interview filmée pour le journal et le site de l’organisation politique Gauche socialiste (Izquierda socialista), membre du FIT-U. J’étais interviewé par l’ex député Juan Carlos Giordano.

A 16h30, j’étais invité à une audience publique au parlement argentin (https://www.cadtm.org/Audiencia-Publica-en-Diputados-Las-consecuencias-del-Pacto-con-el-FMI). Cette audience publique était organisée par les 4 député·es du FIT-U (Myriam Bregman, Nicolás del Caño, Alejandro Vilca et Romina del Pla). N’avaient été autorisées à entrer dans la salle que 80 personnes.

Nora Cortiñas, une figure légendaire des mères de la place de mai, est intervenue la première. Elle a ému toute l’assemblée. Âgée de 92 ans, combattante infatigable pour le respect des droits humains, Nora a appelé à continuer à se mobiliser contre l’accord passé avec le FMI.

Ensuite la députée Myriam Bregman m’a donné la parole pour 20 minutes afin de démontrer que la dette contractée auprès du FMI était odieuse et illégale. J’ai également expliqué quelle aurait pu être la stratégie alternative qui aurait dû être suivie par le gouvernement s’il avait voulu respecter les engagements pris auprès du peuple pour se faire élire en 2019.

Une dizaine d’autres intervenant·es ont également pris la parole : Alejandro Olmos Gaona (qui a participé à l’audit de la dette de l’Équateur en 2007-2008), Romina del Pla (députée PO, FIT-U), Juan Carlos Giordano (ex député IS, FIT-U), Myriam Bregman (députée PTS – FIT-U), Beverly Keene (Autoconvocatoria), Claudio Katz (membre des Économistes de Gauche, EDI), Nicolás del Caño (député PTS , FIT – U),…

Mardi 15 mars, à 14h, j’étais invité au Sénat par une dizaine de député·es et de sénateurs·trices qui font partie du groupe du Frente de Todos (le Front de Tous) qui soutient le président Alberto Fernandez. Ils voulaient connaître mes arguments concernant la possibilité de ne pas payer la dette réclamée par le FMI et les conséquences que cela pourraient entraîner pour le pays. J’ai expliqué que j’avais lu le texte où ils expliquaient pourquoi ils avaient voté contre le crédit du FMI lors du vote des député·es. J’ai ajouté que bien que je sois heureux qu’ils se soient opposés à la validation de l’accord, je n’étais pas d’accord avec eux et elles sur le fait qu’une dette doit être nécessairement remboursée. Je leur ai dit qu’il ne suffisait pas d’affirmer que la négociation avait abouti à un mauvais accord, il aurait fallu défendre l’idée, dès le début de la présidence d’Alberto Fernandez, c’est-à-dire dès décembre 2019, qu’il fallait en tant que gouvernement lancer l’audit de la dette à participation citoyenne ; il aurait fallu dire que l’Argentine aurait dû déclarer odieux et illégal le crédit octroyé par le FMI en 2018 au gouvernement précédent. J’ai expliqué quels auraient été les arguments et quelles auraient pu être les alternatives. Ils et elles m’ont écouté attentivement. Juste après la réunion, ils et elles ont décidé de donner beaucoup d’écho à notre rencontre. Toute la presse en a parlé. Ils et elles voulaient montrer ainsi que leur opposition à l’accord était toujours d’actualité et que cela aboutirait le lendemain ou le surlendemain à un vote négatif de leur part lorsque l’accord serait soumis pour approbation au Sénat. Et c’est effectivement ce qui s’est passé.

Les parlementaires kirchnéristes qui se sont réunis avec Eric Toussaint dans le bureau du sénateur Oscar Parrilli (il se trouve en bas à droite)

42 % des sénateurs et sénatrices du camp présidentiel ont voté contre l’accord avec le FMI (sur les 33 membres du Sénat que compte le Frente de Todos, 13 ont voté contre). Celui-ci n’est passé que grâce à l’apport de la droite qui était indispensable car au Sénat il fallait une majorité des 2/3. 32 sénateurs/rices de la droite qui sont derrière l’ex-président Macri se sont joints au 20 membres du Sénat du camp présidentiel pour faire en sorte que l’accord avec le FMI soit adopté.

Le fait qu’il ait fallu l’apport des votes de la droite pour valider cet accord montre le véritable objectif de celui-ci : assurer le remboursement de la dette odieuse que le gouvernement de droite avait contractée en 2018 et en même temps faire perdre une partie de l’appui populaire sur lequel le gouvernement d’Alberto Fernandez peut encore compter.

Après cette rencontre au Sénat, le même jour à 16h, dans les locaux de la Fondation Rosa Luxembourg, j’ai assisté à la présentation d’un jeu de société sur la dette. Il suivait le même principe qu’un outil pédagogique souvent utilisé par le CADTM en Belgique, le jeu appelé Sudestan. Le jeu présenté ce jour-là par les personnes qui l’avaient conçu porte principalement sur les dettes réclamées aux classes populaires.

Le soir à partir de 17h30, la Fondation Rosa Luxemburg avait organisé une soirée d’échange autour du thème « un regard féministe sur la dette ». Véronica Gago et Lucía Caballero, auteures du livre du même nom avaient accepté de me poser des questions et de présenter des commentaires sur l’action du CADTM. Le nombre de places disponible pour cette soirée était de nouveau limité pour des raisons de sécurité. Il y avait donc une trentaine de participantes et quelques hommes. Il y a eu une bonne douzaine d’interventions et de questions. Les questions abordées étaient très intéressantes, notamment l’impact de la dette publique et privée sur les conditions de vie des femmes et sur l’exercice de leurs droits. La plupart des interventions ont été réalisées par de jeunes femmes très actives dans les mobilisations féministes de ces dernières années et nettement opposées à l’accord avec le FMI.

En quittant la réunion, sur le chemin qui nous menait au métro, Julio Gambina, Eduardo Lucita et moi nous avons pu voir une très grande quantité de piqueteros campant dans un parc qui fait face au ministère des Affaires sociales. Il y avait clairement plusieurs milliers de personnes décidées à passer la nuit dans une multitude de petites tentes. A proximité se tenaient d’importantes forces de l’ordre.

Le mercredi 16 mars, j’ai participé à une réunion avec la direction des quatre organisations qui ont constitué le FIT-U. Elles ont joué un rôle fondamental dans les mobilisations unitaires contre l’accord avec le FMI en mobilisant des dizaines de milliers de personnes à l’échelle du pays. J’ai expliqué les caractéristiques du réseau mondial du CADTM. Nous avons également discuté de la situation internationale et de la guerre en cours en Ukraine.

Ensuite j’ai donné une interview à un journaliste du quotidien Pagina 12, Raul della Tore qui m’avait déjà longuement interviewé début décembre 2019 quand Alberto Fernandez était en train de mettre en place son gouvernement.

A partir de 18h, j’ai donné une conférence en ligne à des responsables de petites et moyennes entreprises, notamment des coopératives (https://www.cadtm.org/La-experiencia-internacional-de-deuda-con-el-FMI ). Là encore l’exposé et la discussion ont porté sur comment il aurait été possible de ne pas signer l’accord avec le FMI et quelles auraient été les conséquences. Il y avait une quarantaine de participant·es.

Jeudi 17 mars, j’étais invité à la matinale d’une émission radio de grande audience animée par Cinthia Garcia, une journaliste qui avait été licenciée à l’époque du gouvernement précédent, celui de Mauricio Macri. Elle se situe aujourd’hui dans le camp de la vice présidente de la République, Cristina Fernandez qui a présidé le pays de 2007 à 2015. Cristina Fernandez est opposée à l’accord avec le FMI, même si elle n’a pas mené activement et ouvertement campagne contre celui-ci. L’interview que j’ai donnée ce matin-là à 8h30 à Cintia Garcia a été largement écoutée et a fait un large écho à l’opposition des parlementaires du camp présidentiel que j’avais rencontrés deux jours plus tôt.

Le jeudi après-midi, j’ai donné une interview à Martin Mosquera, responsable de la revue Jacobin America Latina.

A 22h30, je suis allé donner une interview en direct dans une radio alternative (https://ar.radiocut.fm/audiocut/elcirculorojo-conversaciones-con-eric-toussaint/), sur le thème des alternatives à l’accord avec le FMI.

Vendredi 18 mars, les enseignants universitaires Emilio Taddei et José Seoane m’ont interviewé pour une revue universitaire et pour la tricontinentale.

Ensuite l’après-midi j’ai participé à une réunion avec l’organisation politique Marabunta, qui tout comme Democracia socialista est liée à la IVe internationale.

En soirée, juste après un important discours du président Alberto Fernandez qui est passé en direct sur toutes les chaînes d’information, j’ai été interviewé en direct à 22h pendant 15 minutes dans les studios de la télévision privée IPM noticias sur les alternatives à la politique suivie par le gouvernement du président.

Eric Toussaint sur un plateau TV pour commenter le discours du président Alberto Fernandez

Dans les jours qui ont suivi, la presse de droite a régulièrement critiqué mes propos.

Mon séjour s’est terminé le jeudi 24 mars par la participation à une très grande manifestation de masse à l’occasion de la date anniversaire du coup d’État militaire du 24 mars 1976.

Pagni, important journaliste de droite, en train de montrer et de critiquer une conférence d’Eric Toussaint qui est en compagnie de la députée du FIT-U Myriam Bregman (à gauche) et de Beverly Keene



Notes

[1Les piqueteros (piqueteros, càd qui font des piquets d’occupation de route, de places publiques…) sont en général des personnes sans emplois habitant dans les quartiers pauvres. Ils et elles luttent pour améliorer leurs conditions de vie, notamment les aides sociales qu’ils reçoivent. Ils organisent des restaurants communautaires, réalisent des activités d’auto-formation. Ils/elles sont fortement organisé·es.

Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres, Capitulation entre adultes : Grèce 2015, une alternative était possible, Syllepse, 2020, Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015.