Dettes & féminismes : pour un non - paiement féministe de la dette

AVP n° 81 - 1er trimestre 2022

4 avril

Silvia Federici

Le « coût » de la dette est supporté par l’ensemble de la population, tant dans le Sud Global que dans le Nord, que ce soit à travers les plans d’ajustement structurel ou l’austérité imposées par les institutions financières internationales. En effet, la logique qui opère systématiquement dans le monde entier privilégie le remboursement de la dette par rapport aux dépenses sociales des pouvoirs publics. Un exemple : Avant même l’arrivée de la pandémie un quart des pays du Sud consacraient davantage de ressources au service de la dette Service de la dette Remboursements des intérêts et du capital emprunté. qu’en dépenses de santé.

Ce « coût » de la dette a des conséquences particulièrement dévastatrices pour les femmes (ainsi que pour les groupes les plus vulnérables, comme les personnes migrant.es, LGTBI+, etc.). Ce sont elles qui subissent directement et supportent (de manière invisible) l’impact des contraintes imposées aux gouvernements pour rembourser la dette publique : coupes budgétaires dans les politiques publiques, détérioration des systèmes de santé et difficulté d’accès aux médicaments, détérioration de la qualité et de l’accès à l’éducation (pour tous les âges), réduction des prestations sociales, flexibilisation et précarisation du travail, absence de protection sociale, etc.

Ce « coût » de la dette a des conséquences particulièrement dévastatrices pour les femmes (ainsi que pour les groupes les plus vulnérables, comme les personnes migrant.es, LGTBI+, etc.).

C’est ainsi que les politiques néolibérales renforcent et approfondissent la logique capitaliste et patriarcale qui ne fait que se perpétuer en profitant de la dévalorisation et de l’invisibilisation du travail non rémunéré, notamment du travail de soins, qui est principalement effectué par les femmes*.

Qui assume les responsabilités liées à la reproduction sociale et aux soins dans ce contexte d’austérité et de coupes budgétaires ? Ce sont les femmes*, principalement par le biais de travail non payé ou sous payé et le recours à l’endettement privé. Un endettement qui, dans de nombreux cas, ne vise qu’à accéder aux besoins fondamentaux de la vie : nourriture, logement, accès à la santé et à l’éducation. C’est ainsi que fonctionne le « Système dette », un outil au service de la pérennité du capitalisme et du patriarcat.

Qui assume les responsabilités liées à la reproduction sociale et aux soins dans ce contexte d’austérité et de coupes budgétaires ?

Ce dossier (numéro 81) de la revue du CADTM « Les autres voix de la planète », propose de parcourir les rouages du « Système dette » à partir de différentes perspectives féministes. Ceci afin de démontrer comment la dette publique et les dettes privées sont les deux maillons d’un même système qui renforce et perpétue le capitalisme et le patriarcat. Mais aussi pour expliquer comment la violence économique et la violence machiste sont liées et opèrent davantage par l’endettement, par la colonisation des foyers, des corps, de la terre et de la nature. En résumé, par la colonisation financière au détriment du maintien de la vie.

Dans un premier chapitre intitulé « les dettes contre les femmes* », plusieurs militantes féministes du CADTM ainsi que d’autres auteures telles que Cinzia Arruzza, Tithi Bhattacharya, Nancy Fraser ou Amaia Pérez Orozco abordent ces questions d’un point de vue davantage théorique, tout en restant très accessible. Pour continuer, le deuxième et le troisième chapitre exposent respectivement (à travers différents formats, tels que des interviews et des articles) comment les dettes publiques et privées perpétuent les inégalités de genre et attaquent les droits des femmes*. Et enfin, un dernier chapitre est consacré aux luttes féministes. La dette a été une revendication transversale et centrale depuis des décennies au sein des mouvements sociaux. Et ces dernières années, c’est le mouvement féministe qui a réussi le grand défi de relier dette, violence et travail.

Le mouvement féministe n’est pas seulement un des mouvements articulés au niveau international, mais il a aussi la grande capacité de lire, comprendre et connecter les luttes

La crise sanitaire et économique que nous traversons n’a fait qu’aggraver les conditions de vie dans le monde, approfondissant non seulement la précarité, les inégalités, la pauvreté et le niveau d’endettement des classes populaires, mais aussi la difficulté d’imaginer de nouveaux horizons. Sous le prétexte de l’urgence à devoir faire face à la crise sanitaire, d’énormes quantités de dettes publiques ont été contractées, ce qui servira d’outil de chantage les prochaines années pour imposer davantage d’austérité et de privatisations aux populations, et entraînera des conséquences désastreuses pour les droits des femmes*.
Pour faire face à cela, le mouvement féministe n’est pas seulement un des mouvements articulés au niveau international, mais il a aussi la grande capacité de lire, comprendre et connecter les luttes. Le mouvement féministe nous a nourri ces dernières années avec des propositions pour créer de nouveaux horizons, pour se réapproprier des espaces publics, connecter des corps et des territoires et imaginer d’autres mondes possibles. Ce n’est pas en vain que les féministes ont fait partie des grands mouvements sociaux de ces dernières décennies et elles en ont tiré de nombreuses leçons qui se traduisent par ce qu’est aujourd’hui le mouvement féministe transnational. C’est pourquoi il était aussi important de consacrer un espace dans ce dossier aux luttes et à la désobéissance financière des initiatives féministes dans le monde.

Sommaire

I. Les dettes contre les femmes*
p.6 - « Partout, les femmes continuent et continueront de se rassembler et d’agir »
p.11 - Comment le patriarcat et le capitalisme renforcent-ils conjointement l’oppression des femmes ?
p.14 - La dette est une autre forme de violence qui met nos vies en danger
p.17 - Comprendre la violence sexiste à l’ère du néolibéralisme
p.20 - La farce de la « prise en compte du genre » : une grille de lecture féministe des politiques de la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
p.24 - Un féminisme véritablement antiraciste et anti-impérialiste est anticapitaliste et lutte contre les dettes illégitimes
p.26 - Brèves notes sur la dette
p.24 - “Dette sociale” : de quoi parle-t’on ?
II. Comment les dettes publiques perpétuent les inégalités de genre
p.38 - Les conséquences du chantage au remboursement des dettes publiques sur la vie des personnes trans
p.42 - « Il faudrait reconnaître et rémunérer le travail de soin de toute personne qui l’effectue »
p.48 - « La dette est une guerre contre l’autonomie des femmes »
p.56 - Le nouveau mouvement féministe jeune et radical, à l’avant-garde des résistances populaires !
p.60 - Au Sud comme au Nord, les femmes face à la crise de la dette et aux politiques d’ajustement macroéconomique
III. Comment les dettes privées perpétuent les inégalités de genre
p.70 - Microcrédit et endettement public : deux maillons d’un même système qui renforce les inégalités de genre
p.76 - Endettements et migrations dans le capitalisme patriarcal
III. Luttes féministes
p.82 - 8 thèses sur la révolution féministe
p.85 - Quand le Glue Gang et La piraterie prennent d’assaut l’espace public liégeois
p.88 - Activistes africaines unies et en lutte contre les micro-crédits et les dettes illégitimes
p.90 - Dettingite : vulgarisation du virus genre de la dette
p.92 - Slogans des revendications des différents mouvements féministes de lutte partout dans le monde
p.94 - Publications et DVD


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