Des containeurs et des murs

7 août par Didier Epsztajn


« S’il y a bien un mot qui n’est pas utilisé à la hauteur de son importance, c’est celui de capitalisme. Alors que ce mode de production a bouleversé le monde comme jamais, il est rarement évoqué ou souvent d’une mauvaise façon ».

Dans son introduction « Comment le capitalisme façonne notre espace », Renaud Duterme parle, entre autres, des relations mondialisées, de la notion de rapport de force, du fantasme de neutralité des sciences dites « humaines », des différents rôles de la carte dont celle de contrôle, de la maitrise militaire de l’espace, de la nécessité de se réapproprier une discipline nommée géographie…

Géographie et dynamique capitaliste, « La mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
(chapitre 1) et les inégalités de développement économique (chapitre 2) bien sûr, mais aussi l’aménagement du territoire et l’urbanisation (chapitre 3), les replis identitaires et les mouvements migratoires (chapitre 4), ou encore les questions écologiques et de gestion des ressources(chapitre 5) ».

Un livre pour une géographie « décloisonnée des milieux académiques », une géographie « populaire » à l’instar des histoires populaires d’Howard Zinn ou de Gérard Noiriel. L’auteur souligne les apports d’Alain Bihr, de David Harvey ou de Lewis Mumford. « Prendre conscience de l’importance de la géographie dans les luttes permet à tout un chacun d’articuler ce qu’il combat à une échelle locale avec des dynamiques globales »…

Je ne traite pas ici de l’histoire des relations commerciales, de l’histoire des conditions et du déploiement capitaliste, ni de la notion d’économie-monde, ni du processus colonial, ni de la promotion du « libre-échange », ni de autonomisation historique de certaines villes, etc.

Je choisis de mettre l’accent sur le temp présent et les configurations spatiales actuelles, tout en rappelant qu’il n’y a pas de capitalisme en « état stationnaire », que les asymétries spatiales créées forment le contexte géographique du mode de production dans son présent, que le passage d’un régime d’accumulation à un autre relève bien de la gestion des crises historiques du capitalisme…

Renaud Duterme souligne, entre autres, les effets de l’urbanisation (depuis 2007 la population urbaine est majoritaire), la financiarisation de l’immobilier et la constitution de bulles financières, les Grands Projets Inutiles et Imposés, les ghettos de riches et les effets de distanciation de certains groupes sociaux. Il n’oublie pas la place de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
dans la construction politique des inégalités… et des lieux.

La planète est un espace limité, ses ressources aussi. La mise en concurrence des territoires prend une forme et une échelle inédites. L’auteur aborde les progrès technologiques, les transports et les télécommunications, les dogmes néolibéraux, les budgets militaires, les dynamiques propres du nouveau régime d’accumulation. Il nous rappelle aussi que La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre (Yves Lacoste)…

La circulation et la concentration des capitaux contraignent les territoires. La chasse à l’emploi se transforme en assistance financière à entreprises migrantes. Les Etats développent des politiques fiscales – de fait, du moins disant fiscal – pour rendre attractifs pour les actionnaires leurs territoires. Les grandes métropoles – « ville globale » – se livrent une concurrence – loin des besoins de la grande masse des citoyen·nes – pour capter les flux touristiques, les congrès et les sièges sociaux. La logique du marché modèle les territoires et leurs aménagements, sans débats démocratiques ni prise en compte des contraintes environnementales. La priorité est donnée aux lignes à grande vitesse pour relier les principaux pôles urbains et leurs cortèges de cadres connectés. Les quartiers d’affaires suréquipés s’éloignent des banlieues de logement des salarié·es. La ségrégation territoriale engendre des contraintes de déplacement (et des heures de travail non payées) pour des millions de personnes. Des zones, hier industrialisées, peuvent rapidement se transformer en villes cimetières dans la valse incessante des restructurations et des fermetures des entreprises.

La mobilité et la mondialisation tant vantée, se combinent cependant avec « un regain d’intérêt pour la démarcation des frontières ». Renaud Duterme aborde les replis identitaires, les effets de la mondialisation inégalitaire, la tyrannie de la mobilité, les instances supranationales utilisant « la géographie pour s’extirper de toute politique ». Il nous rappelle que la soi-disant virtualité de l’univers digital fait « fi des infrastructures nécessaires et des externalités temporelles et spatiales ».

Nous sommes bien au temps d’une internationalisation des « expatriés » – migrant·es indésirables et expatrié·es recherché·es -, de la libre circulation des containeurs et des murs érigés contre la libre circulation des individus, de la fragmentation du monde et la hiérarchisation des territoires…

Le dernier chapitre est consacré à l’anthropocène, la perturbation « des grands équilibres écologiques et géologiques planétaires » non par les êtres humains mais par une organisation spécifique du travail de ceux-ci (productivisme, extractivisme Extractivisme Modèle de développement basé sur l’exploitation des ressources naturelles, humaines et financières, guidé par la croyance en une nécessaire croissance économique. , marchandisation, utilisation de l’énergie fossile, just-in-time, etc). La logique capitaliste est celle d’une accumulation sans limite. Comme l’indique l’auteur, il serait donc plus juste de parler de capitalocène que d’anthropocène ; et en tirer les conséquences. Sans oublier que « l’essentiel des nuisances écologiques vont progressivement se réaliser avec un décalage dans le temps ». La crise de notre relation à l’environnement doit aussi être abordée sous l’angle spatial…

En conclusion, « La géographie, un outil pour remettre l’économie à sa place », Renaud Duterme revient sur une « contradiction fondamentale du capitalisme », le besoin de produire sans limite au sein d’une nature limitée, les tumultes provoqués par la dynamique capitaliste, la logique du marché et les procès de marchandisation, « nombre d’éléments actuels que l’on peut considérer comme dénués de toute logique prennent précisément sens quand on les analyse sous l’angle du système ». L’auteur souligne que : « fournir une réponse adéquate aux défis qui se posent à nous ne pourra faire l’économie d’une amélioration substantielle des conditions de vie de la majorité ».

Contre la forme expropriatrice de l’expansion capitalistes, la réduction ou la suppression de l’autonomie des territoires et des populations, Renaud Duterme met en avant, l’autogestion territoriale, la coopération des unités géographiques, l’autonomie et un fonctionnement fédéral, le respects des « particularismes locaux » (je préfère le terme singularité) et insiste sur le fait que nous ne pourrons « faire l’économie de changements globaux ».

« En d’autres termes, gagner en autonomie ne peut se faire qu’en remettant en cause la mainmise du marché sur l’ensemble de la société »

Je reste très perplexe sur la seule description du fonctionnement historique du capitalisme en particulier dans sa phase néolibérale. Le « détour » par la critique de l’économie politique me semble indispensable. Comment expliquer sans cela, les mécanismes « objectifs » qui s’« imposent » aux différent·es acteurs/actrices sociales, la force contraignante du fétichisme de la marchandise, d’où vient la valeur, comment se fait la péréquation du taux de profit entre les différentes branches industrielles, pourquoi la finance ne produit rien, etc. ?

J’indique aussi qu’il me semble indispensable d’analyser le sexe des lieux, la construction genrée des espaces et de leur occupation, ce que les agencements spatiaux du capitalisme font spécifiquement aux femmes…




Renaud Duterme : Petit manuel pour une géographie de combat

Editions La Découverte, Paris 2020, 206 pages, 14 euros