Déconstruire le sexisme ordinaire

29 mai par Christine Vanden Daelen , Camille Bruneau


(Illustration d’Emma, https://www.facebook.com/pg/EmmaFnc/photos/?tab=album&album_id=545641532438729)

Les mouvements féministes le clament hauts et fort et depuis (trop) longtemps : tant que les identités et possibles de chacun.e resteront façonnés par des représentations de genre nous enfermant, depuis que nous sommes dans le ventre de nos mères, dans des rôles définis par notre sexe physiologique, toute tentative d’émancipation individuelle et collective restera partielle. Le patriarcat continuera à imposer ses normes et hiérarchies qui interfèrent au plus intime de nos vies et ce tous les jours, dans tous les domaines. Prendre conscience de l’existence du sexisme, scruter ses multiples manifestations et effets pour le déconstruire collectivement est une nécessité. Cet article espère être une contribution à cette lutte de longue haleine, de tous les instants, mais emplie d’une infinité de perspectives libératrices. Avant d’entrer dans les subtilités tacites du sexisme “ordinaire, voyons comment le sexisme fonctionne et se reproduit.

 Le sexisme : un système dynamique aux alliés multiples

Le sexisme est une forme de discrimination se fondant sur le critère du sexe. Il s’appuie en partie sur des stéréotypes de genre, c’est-à-dire les caractéristiques associées aux femmes et aux hommes. La différence supposée des genres légitime la domination d’un sexe sur l‘autre. En exerçant une violence symbolique qui entretient des normes sociales enfermantes, il fonde le système de domination masculine. Le sexisme se perpétue via un processus de socialisation genrée où dès leur plus jeune âges, filles et garçons apprennent et intègrent des valeurs, normes et règles dévolues à leur sexe assigné. Ces dernières influenceront tout au long de leur vie leurs choix, leurs préférences, leurs attitudes et leurs comportements. Des études révèlent que dès l’âge de 3 ans, les enfants ont déjà assimilé certains stéréotypes de façon durable (les filles portent du rose, elles sont plus dociles, ne jouent pas avec des voitures mais à la “maman” ou à la princesse...). Gare à celles et ceux qui ne se conformeraient pas à cette organisation sexuée et hiérarchique de nos identités vécues et/ou projetées : une marginalisation, souvent violente, sanctionnera immédiatement leur écart. La socialisation genrée se fait en grande partie à l’école, au sein de la famille et à travers les médias.

A l’école, les stéréotypes de sexe déterminent les possibles offerts à chaque enfant et ce bien souvent sans que les équipes enseignantes ou même les élèves et leurs parents en aient conscience. Garçons et filles cristallisent des attentes comportementales différentes (ex : les filles sont invitées à prendre moins de place, à être plus discrètes, à moins résister à l’autorité tandis que l’indiscipline des garçons est tolérée, vue comme une attitude fâcheuses mais inévitable) et sont orientées vers un choix d’études moins déterminées par leurs aptitudes et compétences individuelles que par les attentes liées à leur sexe social (aux filles : les filières littéraires et des sciences humaines ; aux garçons les filières scientifiques, réputés plus prestigieuses et rentables). Dans l’enseignement technique et professionnel, il n’y presque plus de mixité (la charpente et la mécanique se déclinent au masculin ; l’aide aux personnes et la couture au féminin).

A la maison, nous l’avons vu, les stéréotypes se transmettent dès le plus jeune âge. On demande généralement aux filles d’être plutôt collaboratives et communicatives, aux garçons d’être plus compétitifs et physiquement actifs Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
. Cette organisation patriarcale de nos rapports intimes et familiaux s’exprime par des jouets, des façons de s’habiller, des activités parascolaires, des attentes, etc. sexuellement déterminées.

Les médias quant à eux, en particulier les médias mainstream, sont sexistes tant dans la façon dont ils fonctionnent et que dans les contenus qu’ils diffusent. Une importante division sexuelle du travail confine les femmes majoritairement à des métiers d’assistantes, de maquilleuses, etc. Peu d’entre elles sont présentatrices ou réalisatrices et encore moins interviewées à titre d’“expertes”. L’information ou les fictions diffusées sont également genrées : lorsque des femmes sont invitées sur des plateaux d’émissions télévisées, elles sont primairement identifiées à travers leur statut familial ; dans les films, séries et autres fictions, les représentations sont très stéréotypées, enfermant les femmes et les filles dans des clichés de séductrices belles et stupides. Il n’est pas étonnant que beaucoup de femmes n’arrivent pas à se reconnaître dans ces figures féminines dont le jeu et les potentialités sont colmatées par un destin sexiste ! Ne parlons même pas de la presse “féminine” et des pubs qui cloisonnent nos imaginaires, désirs et fantasmes dans des rôles on ne peut plus stéréotypés…

Tout cela entretient le sexisme ordinaire tellement intériorisé qu’on ne le remarque plus alors qu’il est omniprésent et d’une violence quotidienne.

 Et le sexisme “ordinaire” alors c’est quoi ?

On parle de sexisme “ordinaire” lorsque ce dernier est tellement banalisé et confortablement installé dans les pratiques courantes qu’on ne le voit même plus. Un sexisme invisible, de tous les jours, qui n’a l’air de rien, pas assez violent physiquement pour indigner la majorité mais constituant un obstacle majeur à l’égalité, à l’émancipation, en exerçant une violence symbolique et structurelle infinie, remettant sans cesse, les hommes dans une position de dominants, de pénétrants, face aux femmes, inférieures et pénétrées.

Ce sexisme sévit partout et au quotidien, dans ses choses simples pourtant évidentes mais qui sont devenues inaperçues, invisibles. Automatiquement, aux garçons on achète des tournevis en plastique, aux filles des poupées. Quand je me rends au garage avec ma voiture, c’est à l’homme qui m’accompagne que le mécanicien répond à mes questions. Lorsque enceinte, je lis des ouvrages censés m’aider à vivre au mieux l’accouchement, je vois cette recommandation : “lorsque vous préparez la valise de maternité que votre compagnon emmènera le jour de l’accouchement, n’oubliez pas de glisser dans la valise de Monsieur un slip propre et des pièces de petite monnaie pour qu’il puisse aller s’alimenter au distributeur automatique de la maternité”, quand à la crèche de mon enfant où mon compagnon s’est chargé pendant 10 jours de l’y amener, j’arrive enfin à me dégager du temps pour le rechercher, la puéricultrice me ‘tombe’ dessus pour me dire tout ce qui n’allait pas…depuis quelques jours. L’avait-elle dit à son père ? Non, elle a attendu de me voir moi, la maman, parce que je suis censée être la plus apte à solutionner les problèmes d’éducation de mon fils. Lorsque qu’on accoure m’aider dès que je soulève quelque chose ou utilise un outil alors que visiblement je ne me casse pas en deux et m’en sors très bien. Autour de nous, constamment, ce sexisme nauséabond se manifeste lorsque des femmes se font systématiquement couper la parole en public et lors de réunions ; lorsqu’elles sont ostensiblement déshabillées du regard, lorsque les publicités, la culture populaire, le web, etc. participent à entretenir une hypersexualisation du corps des femmes, pierre angulaire de la culture du viol qui culpabilise les femmes (d’être sorties seules le soir, de ne pas avoir dit “non !” assez fort, assez souvent, d’avoir étées sous les effets de la drogue ou de l’alcool, ….) au lieu d’apprendre aux hommes à ne pas violer, lorsque les femmes politiques sont comme on l’a vu les proies d’un antiféminisme violent, lorsque des produits à la consommation ou des services destinés aux femmes sont systématiquement plus cher que les mêmes mais à destination des hommes (cf ladite “taxe rose” qui fait qu’un même parfum sera plus cher dans sa version “féminine”, qu’une coupe chez le coiffeur sera bien plus coûteuse pour les femmes, que le modèle “femme” d’un pantalon sera également plus onéreux que le même modèle “homme”, etc.) …. Ce sexisme latent s’infiltre à tous les niveaux de notre langage qui participe à notre vision du monde. Il ponctue des insultes et des blagues courantes, imprime les logiques grammaticales françaises où l’on apprend que “le masculin l’emporte toujours” et où de façon on ne peut plus formelle, en différenciant Mademoiselle de Madame, on définit les femmes en fonction de leur statut marital. Des expressions telles que “pussy” (chatte/vagin) en anglais ou “pédé’’ sont utilisées pour qualifier des personnes qui ont peur ou qui seraient faibles ou encore “man up !” (soit plus homme !) pour intimer à une personne d’être plus courageuse. Le sexisme “ordinaire” traverse et pourrit également notre imaginaire amoureux et sexuel, où l’amour libre par exemple reste encore largement incompris et exclu des représentations convenues de ce qu’est un “bon” couple. Il s’invite sans trop de résistance au sein des religions qui accordent aux femmes des rôles très strictes et souvent humiliants... Ce sexisme “de tous les jours” se mélange très souvent à d’autres formes de discriminations ordinaires, et affecte différemment les femmes issues des minorités. Des femmes de confession musulmane racontent qu’elles reçoivent toutes sortes de commentaires déplacés, se font regarder avec méfiance et traiter avec condescendance. Une jeune caissière dans une épicerie qui se fait dire par un client : « Si je sortais avec une fille voilée, je la déballerais comme un cadeau ». Une ingénieure juniore qui a du mal à se faire respecter sur le chantier, en plus de sa collègue qui insiste pour lui rappeler qu’elle « pognerait vraiment plus sans son voile ». Une étudiante qui, tandis qu’elle se maquille dans les toilettes de l’université, se fait faire la leçon par une inconnue sur sa « pudeur ».

Face aux diversités infinies des manifestations de ce sexisme banalisé, la déconstruction d’une socialisation façonnée de manière genrée est essentielle. Les féminismes travaillent depuis toujours à cette émancipation collective des rôles imposés par la logique patriarcale. C’est pourquoi, ils nous sont si urgemment indispensables au quotidien, dans tous les aspects de la vie et les actes de tous les jours.



Christine Vanden Daelen

Permanente au CADTM Belgique

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