De Porto Alegre à Mumbai : le quatrième Forum social mondial

13 février 2004 par Geoffrey Pleyers


Il y a peu, réunir 100.000 personnes venant de 130 pays autour de la simple aspiration à un monde plus juste et plus humain tenait de l’utopie. Aujourd’hui, les rassemblements annuels du Forum social mondial n’émeuvent plus guère et rares sont ceux qui s’attardent encore sur cet exploit renouvelé qu’a constitué le quatrième FSM. La participation record à cet événement est d’autant plus remarquable que pour la première fois le Forum se tenait hors de son fief de Porto Alegre et que le contexte politique indien n’est pas aussi favorable à la tenue de cette réunion qu’il ne l’était dans le sud du Brésil.

Cette rencontre visait avant tout à étendre la dynamique du mouvement au continent asiatique. 80.000 Indiens et plusieurs milliers de Pakistanais, de Coréens et de Japonais avaient d’ailleurs répondu au rendez-vous. 180 associations et mouvements sociaux indiens ont collaboré, souvent pour la première fois, afin d’organiser cet événement international, ce qui a suscité une dynamique nouvelle dans le pays qui devrait se prolonger au-delà du FSM. 

En plus des thèmes altermondialistes classiques (le néolibéralisme et la guerre), les Indiens ont débattu de nouvelles problématiques, telles que les castes, le fondamentalisme religieux ou la « célébration de la diversité ». Mais la visibilité de cette réunion à l’échelle nationale et sa couverture médiatique furent extrêmement limitées, de même que l’intégration des Indiens au mouvement international et leur participation aux instances altermondialistes, aux conférences et autres lieux de rencontre.

La plupart des Indiens ont préféré exprimer leur aspiration à un autre monde par diverses actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
culturelles et d’incessantes manifestations dans les rues du Forum plutôt que d’assister aux conférences et séminaires dont beaucoup comprenaient mal la langue (seuls 5% des Indiens parlent anglais). Les convergences et les échanges ont été plus nombreux au sein de certains réseaux internationaux qui ont renforcé les liens avec leurs partenaires locaux. Des rencontres particulièrement intéressantes ont par exemple été organisées entre paysans de Via Campesina - l’internationale paysanne qui compte plusieurs dizaines de milliers de membres en Inde - ou entre le réseau d’exclus No Vox et des mouvements similaires en Inde.

Eléments primordiaux des rencontres internationales, les échanges informels entre militants du monde entier ont été plus difficiles à Bombay qu’à Porto Alegre du fait de la barrière linguistique et culturelle mais aussi de la complexité des mouvements sociaux indiens qui les rendaient insaisissables pour des militants européens ou latino-américains.

Le forum mondial annuel représente l’occasion pour le mouvement de revenir sur les succès des mois écoulés et de discuter de leur portée. L’année 2003 a ainsi été marquée par les énormes manifestations contre la guerre en Irak du 15 février et l’échec de l’OMC OMC
Organisation mondiale du commerce
Créée le 1er janvier 1995 en remplacement du GATT. Son rôle est d’assurer qu’aucun de ses membres ne se livre à un quelconque protectionnisme, afin d’accélérer la libéralisation mondiale des échanges commerciaux et favoriser les stratégies des multinationales. Elle est dotée d’un tribunal international (l’Organe de règlement des différends) jugeant les éventuelles violations de son texte fondateur de Marrakech.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays – une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ».

Site : www.wto.org
à Cancún. Force est de constater que le discours spécifiquement altermondialiste n’a pas subi de grandes évolutions au cours de ce forum. Certes, il s’agissait avant tout de l’étendre au continent asiatique, mais on peut regretter que le développement des alternatives menant à cet « autre monde possible » n’ait pas été plus visible lors de cette quatrième édition du FSM. 

Les Latino-américains étaient évidemment moins bien représentés à ce quatrième forum que lors des éditions précédentes qui se tenaient à Porto Alegre. Les Brésiliens s’étaient néanmoins déplacés nombreux et étaient très visibles, particulièrement au sein du réseau des mouvements sociaux qu’ils coordonnent ou du Conseil international, mais aussi dans l’animation de différents séminaires. Les autres délégations latino-américaines ne comptaient guère plus de cinq délégués, à l’exception du Mexique dont une vingtaine de militants s’étaient déplacés.

Les participants au Forum ont montré un grand intérêt pour le témoignage des délégués boliviens et ont tenu à inscrire leur victoire, ainsi que celle de Cancún, dans la déclaration des mouvements sociaux, de même que la condamnation de l’embargo de Cuba et la déstabilisation du Venezuela par les Etats-Unis.

Une centaine de Belges étaient présents, une moitié au nom des syndicats, la plupart des autres pour des ONG liées à la coopération au développement. Quelques politiciens sont venus s’y ajouter. En revanche, les « simples citoyens » et autres militants de base étaient singulièrement absents, ce qui illustre une fois encore la grande institutionnalisation des mouvements sociaux en Belgique ainsi que la déconnexion entre les altermondialistes internationaux et militants de base actifs Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
au niveau local mais qui ne participent ni au Forum social de Belgique, ni à celui de Bombay.

Sans nier le défi qu’a représenté cet énorme rassemblement planétaire ni l’importance du dynamisme dégagé de ces rencontres ou la consolidation de l’identité altermondialiste qu’elles ont permis, il faut cependant s’interroger sur les résultats concrets de ces grands meetings qui demandent des investissements considérables en temps et en moyens pour les organisateurs comme pour les milliers d’associations participantes. Quels sont les impacts concrets de ces réunions sur les luttes internationales et locales dont le mouvement se prétend l’expression ? A côté des contre-sommets face aux institutions internationales (tels que ceux du G8 G8 Ce groupe correspond au G7 plus la Fédération de Russie qui, présente officieusement depuis 1995, y siège à part entière depuis juin 2002. à Evian ou de l’OMC à Cancún en 2003), est-il possible de poursuivre ce rythme des forums sociaux annuels désormais présents à l’échelle locale, nationale, continentale et mondiale ? Telles sont quelques unes des questions que doit aujourd’hui se poser le mouvement. Mais qui peut en débattre et y répondre ? En attendant, le rendez-vous mondial 2005 a déjà été fixé à Porto Alegre et plusieurs forums continentaux sont prévus en 2004, dont celui de Londres au niveau européen et de Quito pour les Amériques.




Geoffrey Pleyers

Aspirant du FNRS, doctorant en sociologie au CADIS et à l’Université de Liège (PôLE-SUD).