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Coup d’Etat au Paraguay : la multinationale Río Tinto à l’affût de l’énergie hydroélectrique

12 juillet 2012 par Silvio Núñez

Río Tinto Alcán (RTA) est une multinationale canadienne présente sur les cinq continents, consacrée à l’industrie électro-intensive de production d’aluminium et d’extraction minière. Au début du gouvernement de Fernando Lugo, elle a soutenu le projet d’implanter une industrie électro-intensive d’aluminium impliquant un investissement initial de 2,5 milliards $ US qui s’est ensuite élevé, selon les sources, à 3,5 ou 4 milliards $ US.

Pourquoi au Paraguay ?

Le Paraguay ne possède ni la matière première (bauxite), ni les autres intrants nécessaires à la production d’aluminium. Le pays n’a pas de littoral maritime et sa population est peu nombreuse. Selon une expression utilisée par les représentants de la multinationale eux-mêmes, le principal attrait du Paraguay est son « énergie abondante et bon marché ». Aussi ont-ils expliqué qu’ils souhaitaient un contrat à long terme, similaire à celui qu’ils avaient conclu dans d’autres pays, d’une durée de 50 ans et offrant un tarif fixe ou ajustable en fonction du prix de l’aluminium. Par la suite, ils ont réduit la durée à 30 ans, renouvelable pour 20 ans.

Le tarif de l’électricité

Ils ont précisé que la marge de prix de l’énergie ne devait pas dépasser 38 $ US pour un mégawattheure afin que le retour sur investissement soit suffisant et permette l’implantation au Paraguay. Ce tarif maximum a été corroboré par une étude entreprise par le consultant britannique CRU Strategies pour le compte du gouvernement paraguayen.

Ces prix sont similaires à ceux que défendaient les lobbyistes de RTA, tels Diego Zavala, Coordinateur technique de l’Equipe technique interinstitutionnelle jusqu’à sa nomination en tant que Vice-ministre du commerce du nouveau Président Federico Franco, et Francisco Rivas, Ministre de l’industrie et du commerce de Fernando Lugo et seul ministre confirmé dans le gouvernement actuel.

Peu avant le coup d’Etat, Francisco Rivas défendait l’idée que le prix devait être de 42 $ US le MWh, montant intermédiaire entre celui proposé par RTA et celui de 60 $ US le MWh établi par le Vice-ministre des mines et de l’énergie.

Diego Zavala et Francisco Rivas ont dit que l’Etat paraguayen ne subventionnerait pas la RTA. Les tarifs qu’ils proposent impliquent cependant une subvention millionnaire. Selon les experts en la matière, une industrie comme RTA consomme de l’énergie de façon continue, 24 heures sur 24. On appelle ce type d’énergie « énergie garantie » lorsqu’elle provient d’une centrale hydroélectrique et celui-ci dispose d’une fiabilité de 95 %.

Toutes les études indiquent que RTA se fournira auprès de Itaipú Binacional, centrale hydroélectrique répartie en parts égales entre le Brésil et le Paraguay. Actuellement, le Paraguay consomme approximativement 15% de la production totale d’énergie. L’excédent est cédé au Brésil en échange d’une compensation.

Selon les estimations statistiques des conditions hydrologiques, Itaipú produit 75 150 GWh par an de ce type d’énergie garantie pour un potentiel disponible de 12 135 MW. Cela équivaut à 6 163 heures par an, soit, étalées sur 12 mois, à 516 heures par mois. On calcule le coût de l’énergie garantie en prenant le tarif du potentiel, soit 22,6 $ US par KWh, que l’on divise par la quantité d’heures par mois qu’exige l’énergie garantie, ce qui donne 43,8 60 $ US par MWh.

A ce montant, les techniciens ajoutent encore la compensation que le Brésil paie pour l’énergie qui lui est cédée. L’Etat perdra donc le revenu de 8,4 $ US par MWh. Ainsi, si on vendait l’électricité à RTA au même prix qu’elle est vendue au Brésil, ce prix atteindrait 52,2 $ US par MWh.

Enfin, comme l’électricité doit encore être transportée par des réseaux de transmission jusqu’à l’entreprise, il faut encore ajouter les coûts de transmission et de perte d’énergie qui s’élèvent à 7,5 $ US par MWh. Le montant total s’élève donc, selon les coûts en vigueur actuellement, à 5,7 $ US par MWh.

On peut alors constater que, selon le dernier tarif proposé par Francisco Rivas, et sachant que RTA devrait consommer une puissance de 1 100 MW et 9 600 GWh d’énergie par an, la subvention s’élève à 165 millions $ US puisqu’il faut multiplier ce montant par la différence entre 59,7 et 42 $ US par MWh.

Ni Diego Zavala ni Francisco Rivas n’ont expliqué comment on comblera cette différence.

Il faut ajouter que ces coûts vont augmenter en fonction des prix internationaux de l’énergie et de l’épuisement des sources d’énergie bon marché. Tenant compte des augmentations du coût de l’énergie, les experts paraguayens estiment qu’en vingt ans, l’Etat aura subventionné RTA pour une valeur de 12 milliards de dollars.

Industries

En compensation du bas prix de l’énergie sollicité par RTA, l’avantage apporté par l’entreprise consisterait à contribuer à l’industrialisation du Paraguay, à la création d’emplois et à accroître la souveraineté du pays sur son électricité puisque celle-ci serait consommée localement au lieu d’être exportée comme cela est le cas actuellement.

Pourtant, le consultant CRU Strategies affirme dans son rapport qu’il n’y a nulle part dans le monde d’antécédents où les entreprises de transformation se soient installées près des sources d’énergie bon marché (comme se serait le cas de l’industrie électro-intensive de l’aluminium). Les industries de transformation se sont toujours installées près des marchés de consommation de l’aluminium. Le Paraguay n’a pas la vocation d’être un marché de consommation avec une population de seulement 6,2 millions d’habitants, en comparaison avec le Brésil (190 millions d’habitants) ou l’Argentine (40 millions d’habitants).

Emploi

En ce qui concerne la main d’œuvre, selon RTA, l’implantation générera 1 250 emplois directs et différents chiffres d’emplois indirects (ils ont annoncé 10 000, 15 000 et dernièrement 50 000 emplois indirects). Si nous comparons cette entreprise qui devrait consommer 1/5 de toute l’électricité du Paraguay et employer 50 000 emplois indirects et l’industrie traditionnelle paraguayenne, qui consomme 1/30 de l’électricité produite par le pays et emploie de manière permanente 30 000 travailleurs, cette dernière crée 36 fois plus d’emplois que RTA. Si l’on compare les emplois directs, le rapport est de l’ordre de un à 1 400.

Impôts

RTA a affirmé qu’elle souhaitait se référer aux lois d’encouragement aux investissements au Paraguay et à la loi de « La Maquila » |1|. C’est logique qu’il en soit ainsi et selon ces lois, les expectatives de recouvrement d’impôts seraient de l’ordre de 6 à 28 millions par an, pour une facturation attendue de 1,3 millions $ US par an, et ce, au prix de 2 000 $ US le kg d’aluminium (entre 7 et 2% d’imposition sur facture).

Conditions de RTA

RTA exige de l’Etat des investissements en infrastructure de chantiers publics (ponts, routes, voies ferrées, voies de transmission) pour une valeur estimée entre 700 millions et un milliard $ US. L’investissement de 3,5 milliards $ US concernerait la technologie de pointe, dont la plus grande partie du capital, - équipement et machines-, serait importée.

En résumé

Si le gouvernement actuel accepte les conditions de RTA, il devra assumer le coût de 700 millions à 1 milliard $ US de constructions de travaux publics et une subvention annuelle qui passera de 165 millions à 12 milliards $ US en 20 ans. Le nouveau président de la ANDE (Administration nationale de l’Electricité) a déjà annoncé que son institution ne pourra pas supporter un tel subventionnement.

En échange, RTA emploiera directement 1 250 travailleurs (1 400 fois moins que l’industrie traditionnelle) et paiera entre 2 et 7% d’impôt sur facture.

Conclusions

Nous avons pris connaissance des dernières déclarations des représentants du nouveau gouvernement du Paraguay reconnu par très peu de pays, - parmi ceux-ci, mentionnons le Canada, le Vatican et l’Allemagne. Dans ces déclarations, ils assurent qu’ils accéléreront le processus de négociation avec RTA.

Sans aucun doute, le changement de gouvernement a été un énorme coup de chance pour la multinationale canadienne.

Corollaire

En aucune manière la population paraguayenne n’est restée indifférente face au changement de gouvernement. Tous les jours, elle se mobilise en nombre pour dénoncer le coup d’Etat parlementaire. L’opinion publique a également exprimé dans les réseaux sociaux son inquiétude face à l’accélération des négociations avec RTA. Un tel accord entre ce gouvernement remis en cause et RTA sera-t-il valide ?

Les citoyens paraguayens nous le diront.

Traduction de l’espagnol par Anne Deprez

Sources consultées :
http://www.ssme.gov.py/vmme/pdf/rio...
http://www.abc.com.py/edicion-impre...
http://www.ssme.gov.py/vmme/pdf/rio...
http://www.ultimahora.com/notas/540...
http://www.lanacion.com.py/articulo...

Notes

|1| Loi relative aux entreprises étrangères implantées au Paraguay et recourant à la main d’œuvre paraguayenne, mais destinées essentiellement à l’exportation (N du T).

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