Contribution au débat sur la situation mondiale et l’internationalisme aujourd’hui

2 mars par Catherine Samary

CC - Flickr - davidd

QUELLE DEMARCHE TRANSITOIRE ET INTERNATIONALISTE AU 21E SIECLE ?


1- Impérialisme - concepts et orientations politiques

Les débats sur l’impérialisme et les enjeux stratégiques combinent plusieurs exigences : d’une part, le besoin d’actualiser la dimension analytique des concepts : comprendre comment s’est transformé le monde capitaliste que nous combattons ; d’autre part, la nécessité de prises de position face à des conflits.

Le débat sur “l’impérialisme” est à la croisée de ces deux ensembles de questions. Mais il est essentiel de les distinguer en explicitant les critères de nos prises de positions – nous avons été et restons concerné.e.s par tous les rapports de domination internationaux. L’adoption d’un concept marxiste d’impérialisme spécifiquement capitaliste n’implique pas une “hiérarchie” quant à la “gravité” des divers types de domination. On pouvait à la fois considérer que l’URSS ou la Chine n’étaient pas “impérialistes” mais dénoncer les politiques d’oppression nationales “grand-russes” staliniennes ou chinoises.

De surcroît pour ne prendre que l’exemple russe, Poutine appuie ses ambitions actuelles à la fois sur une économie devenue capitaliste (cherchant par tous les moyens des débouchés stables pour sa production d’énergie et sur un complexe militaro-industriel rénové) et – dans son intervention en Ukraine – se réclamant des divers passés “impériaux” de la Russie tsariste puis stalinienne. Elle a été successivement détruite et désindustrialisée dans le cadre d’une politique de Eltsine largement “compradore” pour renouer ensuite depuis les années 2000 avec des traits d’ancienne/grande puissance, au moins régionale, aspirant à être reconnue comme telle dans la cour des grands. Les rapports entre cette Russie actuelle et les anciennes puissances impérialistes ne sont pas stabilisés ni homogènes (pas les mêmes avec les Etats-Unis et l’UE, ni avec l’Allemagne et la France et les autres membres de l’UE) ; des traits de “nouvelle guerre froide” et course aux armements, cohabitent avec une exploitation des conflits dans le but d’une recomposition des relations d’interdépendances, notamment au plan européen.

Les courants de la gauche qui espéraient un soutien de la Russie à Syriza n’ont pas compris que Poutine visait un accord substantiel sur les questions énergétique avec l’Allemagne de Merkel et la France de Hollande (au travers de leur gestion du conflit ukrainien) – et que son régime craint les soulèvements démocratiques et sociaux... nous devons concrètement être à la fois contre l’OTAN OTAN
Organisation du traité de l’Atlantique Nord
Elle assure aux Européens la protection militaire des États-Unis en cas d’agression, mais elle offre surtout aux États-Unis la suprématie sur le bloc occidental. Les pays d’Europe occidentale ont accepté d’intégrer leurs forces armées à un système de défense placé sous commandement américain, reconnaissant de ce fait la prépondérance des États-Unis. Fondée en 1949 à Washington et passée au second plan depuis la fin de la guerre froide, l’OTAN comprenait 19 membres en 2002 : la Belgique, le Canada, le Danemark, les États-Unis, la France, la Grande-Bretagne, l’Islande, l’Italie, le Luxembourg, la Norvège, les Pays-Bas, le Portugal, auxquels se sont ajoutés la Grèce et la Turquie en 1952, la République fédérale d’Allemagne en 1955 (remplacée par l’Allemagne unifiée en 1990), l’Espagne en 1982, la Hongrie, la Pologne et la République tchèque en 1999.
et contre tout dénigrement par la Russie de l’indépendance des anciennes républiques soviétiques ; contre les politiques et pouvoirs de l’Union européenne, du FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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et de l’OTAN autant que ceux de la Russie poutinienne – pour le droit d’auto-détermination des peuples


2- De la DIT « classique » à l’irruption des révolutions anti-capitaliste et anti-colonialistes

Au 19è et début 20è siècle l’impérialisme se traduisait par l’imposition d’une “division internationale du travail” (DIT) entre pays du Centre (produisant des produits manufacturés) et périphéries (colonies) ou (semi) périphéries (Etats formellement indépendants néo-colonisés) cantonnés dans la production de produits primaires.

Deux ensembles de conditions ont modifié les rapports mondiaux sous-jacents à cette DIT :

- les conflits entre anciens et nouveaux pays du Centre rivalisant pour le partage du monde ;

- les victoires révolutionnaires.

Le “court siècle soviétique” aura permis une grande diversité politique et socio-économique de “développementismes” tournés vers une industrialisation plus autocentrée. Cela ne supprimera pas certains déséquilibres hérités du passé colonial ou aggravés par des formes de planification bureaucratique, mais cette phase historique spécifique laissera des traces profonde dans les relations internationales.


3- Des révolutions aux contre-révolutions – quel(s) « système(s)-monde » ?

Une phase ouverte par le tournant néo-libéral des années 1980, radicalisé par 1989/91 – revêt des caractéristiques loin d’être pleinement maîtrisées. Certains traits anciens se combinent avec des dimensions totalement nouvelles.


31) Le capitalisme, un “système-monde” évolutif.

Il est plus que jamais nécessaire (et non pas nouveau) de “penser” et analyser le capitalisme comme “système-monde” recouvrant des rapports de domination et d’interdépendances, et non pas comme juxtaposition de “nations”.

Les points communs entre les deux grandes phases de “mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
” (fin du 19è siècle, et années 1980) sont les suivants :

- le moteur a été une crise structurelle de profit au cœur du capitalisme ;

- le discours de la contre-offensive, dans les deux cas, a été celui du “libre-échange” ;

- la financiarisation de l’économie et les “crédits conditionnés” en particulier ont été un vecteur majeur de cette expansion.

Mais des différences majeures opposent les deux contextes.

- la double crise “systémique” des années 1970 (crise de profit et de l’ordre mondial) survient après plusieurs décennie de résistance à la domination du marché capitaliste au plan interne et externe au système (un tiers de la planète lui échappant). En conséquence, la réponse à ces crises prend une dynamique profonde de contre-révolution dite néo-libérale.

- Sa radicalité depuis les années 1980 est à la mesure des menaces contre l’ordre capitaliste mondial sur tous les fronts :

➢ La contre-offensive exploite dans un premier temps le contexte, les pratiques et l’idéologie de la guerre froide, face à l’intervention soviétique en Afghanistan (1979).

➢ La “crise de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
” dans les pays du “Sud” - puis certains pays de l’Est - permettra au FMI et à la BM Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 184 membres en 2003) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRETS ACCORDES PAR LA BM :
1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site : http://www.banquemondiale.org
dominés par les nouvelles écoles néo-libérales
, d’imposer des “Politiques d’ajustement structurel Ajustement structurel Politique économique imposée par le FMI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts. ” (PAS) dans les pays endettés, visant à démanteler les systèmes et résistances antérieures.

➢ Parallèlement, les Etats-Unis lancent en 1986 un nouveau cycle de négociation du GATT GATT Forum permanent de négociation qu’était l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) où les Etats avaient seulement le statut de « parties contractuelles ». Il est remplacé en le 1er janvier 1995 par l’OMC. (l’Uruguay Round) en y mettant pour la première fois à l’ordre du jour deux domaines stratégiques jusqu’alors protégés des marchés mondiaux : l’agriculture et les “services” ; L’OMC OMC
Organisation mondiale du commerce
Née le 1er janvier 1995, elle remplace le forum permanent de négociation qu’était l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) où les États avaient seulement le statut de « parties contractuelles ». Un des objectifs de l’OMC est le démantèlement, lorsqu’ils existent encore, des monopoles nationaux constitués en vertu d’une décision publique. C’est déjà le cas pour les télécommunications dont la décision a été prise dans le cadre de l’OMC en février 97. Mais il en reste d’autres comme les chemins de fer qui attirent la convoitise des grands groupes financiers.

Un autre objectif est la libéralisation totale des investissements. L’instrument utilisé a été le projet d’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI). L’AMI dont l’élaboration avait été décidée lors de la réunion ministérielle de l’OCDE de mai 1995, vise l’ensemble des investissements : directs (industrie, services, ressources naturelles) et de portefeuille. Il prévoit des dispositifs de protection, notamment pour le rapatriement total des bénéfices. L’AMI a été comme tel abandonné en 1997 mais est réapparu sous la forme d’une multitude d’Accords bilatéraux sur l’investissement, ce sont les nouveaux « habits » de l’AMI.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays - une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ». Toutefois, dans la lancée de l’épisode de Seattle en novembre 1999, la conférence de Cancun (Mexique) en septembre 2003 a été marquée par la résistance d’un groupe de 22 pays émergents du Sud, qui se sont alliés en la circonstance pour mener la conférence à l’échec, face à l’intransigeance des pays du Nord.
Site : http://www.wto.org/indexfr.htm
est créée au milieu de la décennie 1990 pour convaincre les pays du Tiers-Monde et sortant du “Socialisme Réel” de s’impliquer dans des négociations multilatérales de “libre-échange”
(avec pour vaincre leurs réticences, une clause spécifique de fonctionnement au consensus distinct du fonctionnement du FMI et supposant l’égalité 1 pays – 1 voix).

➢ Mais les Etats Unis vont aussi se saisir de l’imprévu – et des engrenages qui conduiront au basculement de 1989/91 :

• Gorbatchev veut réduire les dépenses d’armement. Il soutient la chute du Mur de Berlin, espérant aller vers une “Maison commune européenne” (soutenue également par Mitterrand) basée sur le démantèlement des deux pactes militaires de la guerre froide et une “coexistence pacifique” entre systèmes.

• Mais l’unification allemande fut une absorption ; et l’insertion de cette Allemagne unifiée dans l’OTAN s’imposa à l’URSS moyennant quelques financements et la “promesse” de ne pas étendre l’OTAN au-delà de l’Allemagne – qui ne fut pas tenue... L’unification allemande fut le premier acte de la restauration capitaliste.

• Pour les Etats-Unis, le véritable basculement impliquait la dissolution de l’URSS et du Pacte de Varsovie Pacte de Varsovie Pacte militaire entre pays de l’ex-bloc soviétique (URSS, Albanie, Bulgarie, Hongrie, Pologne, République démocratique allemande, Roumanie, Tchécoslovaquie). Il fut signé à Varsovie en mai 1955, en réaction à l’intégration de la République fédérale d’Allemagne à l’OTAN. L’Albanie s’en est retirée en 1968 suite à l’intervention en Tchécoslovaquie. Suite à la dislocation de l’URSS, l’organisation militaire du pacte a été dissoute en avril 1991. . C’est Eltsine qui l’assura. Son rôle de bourgeois compradore se concrétisa aussi avec l’introduction des privatisations de masse.

Le basculement de 1989/91 globalise le capitalisme comme jamais auparavant, et radicalise la contre-révolution néo-libérale dans la plus grande opacité.


4) Une guerre sociale mondiale comme trait caractéristique de la nouvelle phase du capitalisme


41 – Les forces impulsant la nouvelle phase de mondialisation capitaliste sont obsédées par un “plus jamais ça” post-colonial et post-”communiste”. Elles visent à éradiquer toute trace progressiste et subversive de ce passé/présent, dans les mémoires et les gains sociaux et à protéger le capital des “risques” de nationalisation/socialisation.

Les déréglementations et nouvelles règles valorisées comme “efficaces” par l’idéologie néo-libérale marquent l’ensemble des politiques propagées par les Institutions de la mondialisation et tous les Traités internationaux et “Accords de Libre-Echange Complet et Approfondi” (ALECA) “offerts” par l’UE aux pays du Magreb ou d’Europe de l’Est comme l’Ukraine.

C’est dans les Etats du “centre” qu’ont été élaborées les “normes”. Mais elles ont pour cible leurs propres travailleurs comme ceux du monde entier.


42 - La fin des nations ?

L’existence d’un “système-monde” articulé n’a jamais supprimé et ne supprime toujours pas l’importance de l’espace politique et social des nations pour les luttes – et d’ailleurs aussi pour défendre les intérêts du capital et des FMN.

Mais les interdépendances et destructurations des tissus productifs produites par le capitalisme financier et globalisé signifient par contre que les luttes anticapitalistes sont moins que jamais efficaces au seul niveau national.


43 – Les ingrédients idéologiques de la guerre sociale.

Encore fallait-il forger un nouvel ennemi à dimension mondialisée, susceptible de remplacer le « mal suprême » - communiste qui avait légitimé le soutien aux « djihadistes » d’Afghanistan après l’intervention soviétique de 1979. La décennie 1980 modifie l’échiquier mondial et fait basculer Ben Laden contre les Etats-Unis. Et le 11 septembre 2001 va donner force à la rhétorique de la « guerre des civilisations » en aidant à construire un ennemi non délimité, « terroriste islamiste ». Mais l’intervention américaine en Irak en 2003 va fournir un redoutable terreau nourrissant le « djihadisme guerrier ». L’islamophobie croissante et mondialisée théorise un continuum « islamiste » supposé mener au « terrorisme » - autant de qualificatifs à géométrie variable et arbitraire pratiquant des amalgames et rendant opaque la nature réelle des conflits. Vouloir les analyser ou contester l’efficacité des politiques menées est suspecté de « complaisance » pour Daesh. Des terrorismes d’Etat prétendent combattre le terrorisme ciblent impunément des peuples revendiquant leur auto-détermination – depuis les Tchétchènes jusqu’aux Kurdes en passant par les Palestiniens de Gaza. Et dans la France de 2015 l’état d’urgence est pratiqué contre les musulman.es « visibles » ou suspectés de cacher un agenda « islamiste ». La thèse de « l’invasion de l’Europe par l’islam » est le fer de lance du site « Riposte laïque » alors que le Front national se présente comme « défenseur » de la laïcité, des femmes, des juifs, des homos … contre l’islamisme.

Le racisme sous ses formes anciennes et nouvelles - « culturelles » et opaques - est à la fois un outil et un effet de cette guerre sociale mondialisée. Son rejet doit être au cœur des résistances articulées du local au planétaire.


5) La crise de 2009 a marqué un tournant majeur – mais lequel ?


51- L’ordo-libéralisme.

D’un côté, elle a exprimé l’échec des réponses néo-libérales et impérialistes apportées à la double crise de profit et de l’ordre mondial des années 1970. Mais l’interventionnisme massif des Etats dominants et de leurs Banques centrales (BC) n’a pas débouché sur un New Deal New Deal Le terme New Deal (nouvelle donne) est utilisé pour la première fois, devant la Convention du Parti démocrate à Chicago en juillet 1932. Il désignera l’expérience tentée, dès 1933, par le président Franklin Roosevelt pour mettre fin à la profonde crise économique que les Etats-Unis traversaient depuis 1929. L’expression New Deal recouvre un ensemble de mesures allant de l’aide aux secteurs économiques les plus touchés par la crise jusqu’à des réformes sociales. Dès 1938, une nouvelle récession intervient et marque les limites du New Deal. La relance se fera sous les auspices de la Seconde Guerre mondiale. Roosevelt n’a pas développé un programme cohérent qui serait similaire au programme des Travaillistes britanniques de 1945. vert. Il a sauvé les banques et “le système” en radicalisant les offensives pour réaliser jusqu’au bout le programme de la contre-révolution néo-libérale.

La crise a été “exploitée” pour consolider des institutions non élues “ (comme le FMI et les BC). Les « règles » de la libre concurrence et de l’austérité budgétaire – associée à la baisse de la fiscalité pour les riches et le capital – doivent être « constitutionnalisée » : être ôtées du libre débat public.

Chaos et crises n’ont pas disparu au sens où – outre la crise climatique persistante - le sauvetage des banques et les relances opérées par les BC n’ont fait que propager une masse incontrôlable de « capitaux fictifs » continuant à alimenter de nouvelles bulles financières, pendant qu’a explosé l’endettement de nombreux Etats. Les prochaines crises qui se manifestent déjà se heurteront à de plus grandes difficultés.

Mais la financiarisation, les inégalités et la précarité n’expriment pas une « crise » pour ce capitalisme : elles sont son « mode d’existence » : ce capitalisme globalisé a épuisé les promesses de bien-être, de stabilité que d’autres phases ont pu rendre crédibles. Les droits qui, sous pression de la “guerre froide” et d’autres rapports de force, ont été reconnus et inscrits dans les constitutions de nombreux pays ou dans la Déclaration universelle des droits humains, voire encore dans la Charte de droits de l’Union européenne, doivent désormais être subordonnés au droit suprême de la concurrence.

Un tel but est organiquement contradictoire avec tout résidu de démocratie : la volonté d’inscrire dans les constitutions les “règles d’or” de l’austérité signifient un “ordo-libéralisme” qui doit – comme en Grèce - imposer silence aux exigences de démocratie, de justice et de dignité des êtres humains.


52- Quelles réponses stratégiques ?

Ce capitalisme régente les relations humaines du local au planétaire, en s’appuyant à la fois sur la logique de la concurrence, sur une hégémonie idéologique et sur de puissantes institutions à différentes échelles territoriales. Il faut s’y opposer sur tous ces terrains.

- Sans ancrage local et national on se perd dans les institutions en s’éloignant des populations ;

- mais le seul ancrage local/national est impuissant.

Plusieurs cibles transnationales peuvent servir de levier entre le local/national et le global :

1°) Il est urgent de construire un “espace politique européen” porteur d’un renversement démocratique, égalitaire, et écologique des logiques et institutions actuelles , appuyant les résistances nationales sur des objectifs européens et internationalistes |1|.

2°) Des enjeux concrets et fondamentaux de société sont transnationaux. Les batailles mondialisées sont des conditions de victoires des résistances nationales et européennes, avec deux atouts : internet et la jeunesse (qui, comme chacun sait, est une « génération internet », aime voyager et parler divers langues). Cf. les mobilisations multiples ;

- pour “Changer la société, pas le climat”

- contre la domination du droit de la concurrence dans les institutions de l’ONU (OMS, comme Unesco ou OIT OIT
Organisation internationale du travail
Créée en 1919 par le traité de Versailles, l’Organisation internationale du travail (OIT, siège à Genève) est devenue, en 1946, la première institution spécialisée des Nations unies. L’OIT réunit les représentants des gouvernements, des employeurs et des travailleurs, dans le but de recommander des normes internationales minimales et de rédiger des conventions internationales touchant le domaine du travail. L’OIT comprend une conférence générale annuelle, un conseil d’administration composé de 56 membres (28 représentants des gouvernements, 14 des employeurs et 14 des travailleurs) et le Bureau international du travail (BIT) qui assure le secrétariat de la conférence et du conseil. Le pouvoir du BIT (Bureau International du Travail) est très limité : il consiste à publier un rapport annuel et regroupe surtout des économistes et des statisticiens. Leurs rapports défendent depuis quelques années l’idée que le chômage provient d’un manque de croissance (de 5% dans les années 60 a 2% aujourd’hui), lui-même suscité par une baisse de la demande. Son remède est celui d’un consensus mondial sur un modèle vertueux de croissance économique, ainsi que sur des réflexions stratégiques au niveau national (du type hollandais par exemple). L’OIT affirme qu’il est naïf d’expliquer le chômage par le manque de flexibilité et que les changements technologiques n’impliquent pas une adaptation automatiquement par le bas en matière de salaires et de protection sociale.
) sur la santé, la culture …

- en défense de la « souveraineté alimentaire » contre les règles de l’OMC

- pour une nouvelle architecture de droits européens et mondiaux s’imposant aux FMN

- contre les “dettes illégitimes, illégales et odieuses” .

3°) Contre tous les rapports de domination et d’exclusion, des formes d’auto-organisation sur les lieux de travail doivent pouvoir être consolidées par des formes d’auto-organisation “territoriales” : elles visent à modifier les rapports de force, à reconstituer des tissus sociaux de solidarité dans la production et la distribution de « communs », à unir des populations variées souvent précaires ou privées d’emplois – notamment femmes, jeunes, immigrés et populations “racialisées” servant de boucs émissaires - préfigurant d’autres rapports humains possibles.

Catherine Samary- France
http://csamary.free.fr