Combien « nous » coûterait un défaut grec ? Réponse (à débattre) : dette qui roule (bien) n’amasse pas mousse !

16 mars 2015 par Jean Gadrey


Il y a eu, et il y a encore, des débats contradictoires sur cette question : que signifierait pour l’Etat francais, un défaut total de la Grèce (je ne pense pas que ce soit l’hypothèse la plus probable, mais c’est une autre question) ? Des chiffres alarmistes circulent (600 à 750 euros par personne), pendant que d’autres économistes (sérieux) prétendent que cela ne coûterait presque rien ni à l’Etat ni aux « contribuables », ce qui semble curieux a priori. Nettement moins a posteriori, on le verra.

Les évaluations les plus alarmistes sont simples, voire simplistes : on prend le total de ce que l’Etat grec doit directement à la France, soit environ 10 milliards d’euros, on y ajoute les 30 milliards apportés par la France en garantie au Fonds européen de solidarité financière (FESF, devenu MES, lequel a emprunté sur les marchés financiers Marchés financiers
Marché financier
Marché des capitaux à long terme. Il comprend un marché primaire, celui des émissions et un marché secondaire, celui de la revente. À côté des marchés réglementés, on trouve les marchés de gré à gré qui ne sont pas tenus de satisfaire à des conditions minimales.
pour prêter à la Grèce) et on divise les 40 milliards soit par le nombre de contribuables soit par le nombre d’adultes, soit par le nombre d’habitants. Dans le dernier cas (calculs du Figaro du 23 janvier) cela ferait un peu plus de 600 euros par Français.

Première observation : si ce calcul était fondé (on verra qu’il ne l’est pas), cela ne voudrait absolument pas dire que cette somme éventuelle devrait être réglée sur le champ. Ce serait bien la première fois que l’Etat français, confronté à une grosse perte, lèverait illico un impôt pour la combler en totalité ! Les « plans de sauvetage » des banques, les pertes d’AREVA et de toute la filière nucléaire, les « trous » de la Sécu, et plus généralement les déficits publics, doivent-ils donner lieu à des calculs semblables ?

Voyons un peu : pour annuler en une fois toute la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
publique française, soit un peu plus de 2000 milliards d’euros, avec une population actuelle de 66,3 millions, il faudrait prévoir un montant d’environ 30.000 euros par habitant, ou près de 40.000 euros par adulte (plus de 18 ans) ! C’est manifestement stupide, ce qui n’empêche pas certains pourfendeurs de toute dette publique d’agiter cet épouvantail, en oubliant comme par hasard les dettes privées, dont celles des banques.

Objection : quand bien même les contribuables n’auraient pas à rembourser cette dette en une fois, il faudra bien qu’ils le fassent en plusieurs fois, toute dette doit bien être payée, non ? Et bien non, tout dépend des politiques publiques : dans certains cas, si les intérêts sont trop élevés parce qu’on a laissé la finance prendre le pouvoir, si le « service de la dette Service de la dette Remboursements des intérêts et du capital emprunté.  » enfle, si aucune mesure de justice fiscale n’est prise, si on ne récupère pas les dizaines de milliards annuels d’évasion et de fraude fiscales, si l’Etat investit dans des mégaprojets qui s’avèrent être des gouffres à fonds publics, alors oui, pour « les contribuables », l’addition sera salée et ils seront mis à contribution, année après année, pour un montant total cumulé qui pourra excéder largement les 30.000 euros par personne. Il arrivera même qu’ils versent tout cet argent et plus sans que la dette diminue ! C’est en gros ce qui est en train de se passer…

En revanche, cette « dette par Français », qui n’a d’ailleurs aucune raison d’être réduite à zéro si l’Etat doit investir dans des projets d’avenir, peut, au fil des ans, voir son montant retrouver un niveau « soutenable » si on mène des politiques économiques, fiscales et monétaires… en tout point opposées à celles du scénario précédent. Dans ce cas, il faut cesser d’invoquer « les contribuables » en général, car la grande majorité d’entre eux se porteraient mieux à l’avenir qu’aujourd’hui avec un endettement public raisonnable soutenu par une fiscalité juste et assorti de taux d’intérêt Taux d'intérêt Quand A prête de l’argent à B, B rembourse le montant prêté par A (le capital), mais aussi une somme supplémentaire appelée intérêt, afin que A ait intérêt à effectuer cette opération financière. Le taux d’intérêt plus ou moins élevé sert à déterminer l’importance des intérêts.
Prenons un exemple très simple. Si A emprunte 100 millions de dollars sur 10 ans à un taux d’intérêt fixe de 5 %, il va rembourser la première année un dixième du capital emprunté initialement (10 millions de dollars) et 5 % du capital dû, soit 5 millions de dollars, donc en tout 15 millions de dollars. La seconde année, il rembourse encore un dixième du capital initial, mais les 5 % ne portent plus que sur 90 millions de dollars restants dus, soit 4,5 millions de dollars, donc en tout 14,5 millions de dollars. Et ainsi de suite jusqu’à la dixième année où il rembourse les derniers 10 millions de dollars, et 5 % de ces 10 millions de dollars restants, soit 0,5 millions de dollars, donc en tout 10,5 millions de dollars. Sur 10 ans, le remboursement total s’élèvera à 127,5 millions de dollars. En général, le remboursement du capital ne se fait pas en tranches égales. Les premières années, le remboursement porte surtout sur les intérêts, et la part du capital remboursé croît au fil des ans. Ainsi, en cas d’arrêt des remboursements, le capital restant dû est plus élevé…
Le taux d’intérêt nominal est le taux auquel l’emprunt est contracté. Le taux d’intérêt réel est le taux nominal diminué du taux d’inflation.
durablement faibles.

QUE DISENT CEUX QUI MINIMISENT LE « COUT POUR LA FRANCE » D’UN DEFAUT GREC ?

Revenons alors à la Grèce. Quel est le raisonnement des économistes (dont je fais partie) critiques des discours alarmistes ? Et d’abord, qui sont-ils ? On y trouve certes les économistes atterrés, ceux d’Attac, de la Fondation Copernic, mais aussi des économistes moins « marqués » à gauche, par exemple le journaliste de la Tribune Ivan Best dans cet article qui a fait du bruit, ou Olivier Passet, Directeur des synthèses à Xerfi, dont je recommande cette courte vidéo :« Allons-nous vraiment payer pour les Grecs ? ».

Ce qu’ils disent est un peu moins simple (ou simpliste), mais finalement très accessible :

1) en réalité, aussi bien les dix milliards de prêts directs à l’Etat grec que les 30 milliards de garantie au fonds européen ont déjà été intégrés au calcul de la dette française actuelle. A court terme, un éventuel défaut grec NE CHANGERAIT DONC RIEN A LA DETTE PUBLIQUE DE LA FRANCE. Il aurait juste comme conséquence de faire perdre aux finances publiques les remboursements des intérêts, soit au taux actuel environ 15 euros par Français et par an.

2) Contrairement à un particulier déjà très endetté qui ne peut plus trouver aucun organisme pour lui prêter à nouveau de quoi rembourser ses prochaines échéances de dettes, un Etat trouve toujours, à de très rares exceptions près, des solutions pour réemprunter de quoi payer ses échéances : lorsqu’un emprunt vient à échéance, la France, comme tous les autres pays, le rembourse en empruntant de nouveau. Ces solutions peuvent être bonnes ou mauvaises (des taux d’intérêts exorbitants), mais cet Etat n’est pas jeté à la rue par des huissiers. On dit alors que l’Etat fait « rouler sa dette » ou qu’il « roule sa dette indéfiniment », traduction approximative de l’anglais « roll over its maturing debt indefinitely » (voir par exemple cette explication sensée).

QUE CONCLURE ?

Ces arguments sont très solides à court terme. Mais au-delà ? Peut-on compter pour rien le fait que 40 milliards ne seraient jamais remboursés, même si cela ne représente que 2 % de la dette française, et même s’il s’agit de remboursements étalés dans le temps ?

On en revient au raisonnement sur l’évolution de la dette publique française, ou de tout autre pays. Ou bien les décisions politiques que j’ai mentionnées permettent de la réduire et d’en faire une « bonne dette », soutenable, d’intérêt général, et alors dans dix ou quinze ans tout le monde aura oublié les 40 milliards en question, tout autant que « le trou de la Sécu » et bien d’autres trous. Dans ce premier cas, dette qui roule (bien) n’amasse pas mousse.

Ou bien les marchés financiers continuent de faire la loi, finissent par faire grimper les taux d’intérêts sur la dette française (aujourd’hui très faibles, mais pour combien de temps ?), pendant que les politiques d’austérité et d’injustice fiscale se prolongent, et alors dans dix ou quinze ans… tout le monde aura oublié les 40 milliards vu que la dette aura grimpé de dix ou vingt fois plus pour des raisons étrangères à la Grèce ! Dans ce second cas, dette qui roule amasse beaucoup de mauvaise mousse.

Voir également mon billet « Une idée carrément fausse sur la Grèce : ils se sont endettés, qu’ils payent ! », ainsi que ce billet antérieur et leurs commentaires respectifs.