Comme en 1936…

Chut, la Catalogne révoltée saigne et l’Europe fait semblant de ne rien voir !

21 octobre par Yorgos Mitralias


Ce n’est sûrement pas un hasard si Kurdes et Catalans sont deux peuples solidaires avec des traditions de soutien mutuel et de luttes communes. Mais, ce n’est peut-être pas aussi un hasard que Kurdes et Catalans soient ces jours-ci la cible des agressions brutales des Saintes Alliances de notre temps. Sort commun et énième tragédie commune, mais aussi commune la colère populaire et la détermination de poursuivre la lutte ! …

Cependant, force est de constater que si leurs sacrifices et leurs luttes sont communes, il y a quand même une chose qui les sépare : les médias et les chancelleries de par le monde ne réagissent pas de la même façon face aux heurs et aux malheurs de deux peuples [1]. C’est ainsi que tandis que l’abandon des Kurdes de Syrie par Trump et son massacre par l’armée d’Erdogan émeut, fait descendre dans la rue des milliers de manifestants, mobilise la diplomatie internationale et est couverte par les médias, la répression sauvage du peuple catalan par l’État espagnol provoque seulement le silence assourdissant des médias et l’indifférence cynique des gouvernants. Et ceci pour quelques raisons très simples : parce que la Catalogne se trouve au cœur de l’Europe et la révolte de son peuple offre à ses peuples et à tous ses opprimés un exemple à suivre manifestement trop dangereux. Et sûrement, parce que la répression du peuple catalan constitue un devoir d’importance capitale pour les tyrans néolibéraux et autres réactionnaires et obscurantistes du monde entier !

Alors, qu’est qu’ils ne nous disent pas de l’avalanche des événements qui secouent ces jours-ci la Catalogne ? Tout d’abord, ils ne nous disent pas que la présidente du parlement catalan Carme Forcadel, le vice-président du gouvernement Oriol Junqueras et la moitié des ministres d’un gouvernement de Catalogne très démocratiquement élu, ainsi que les dirigeants des organisations de masse ANC et Omnium, emprisonnés depuis deux ans, ont finalement été condamnés par la Cour Suprême de Madrid à des peines allant de 9 à 13 ans d’emprisonnement. Ou au total à 104 ans de prison ! Et tout ça uniquement parce qu’ils ont fait usage du droit à l’autodétermination de leur peuple, c’est-à-dire de son droit inaliénable de décider – seul et par un vote démocratique – de son avenir ! …

Ensuite, ils nous ont interdit d’apprendre et de voir qu’à l’annonce de cette condamnation barbare, des centaines de milliers de Catalans ont envahi les rues de toutes les villes du pays, protestant pacifiquement et qu’ils ont subi les agressions répétées tant de la police catalane (Mossos) que de la tristement célèbre Guardia Civil de Madrid. Ils ne nous ont pas dit un mot et ne nous ont pas montré par exemple les 40 000 manifestants (selon la police communale de Barcelone) assiégeant 12 heures durant la Délégation du gouvernement de Madrid tout en subissant les attaques continues de la police. Ou l’énorme foule de citoyens occupant l’aéroport de Barcelone et se battant contre la police pendant des heures. Ou les dizaines de milliers d’autres manifestants assiégeant le QG de la police au centre de Barcelone, tandis que la même chose se répétait à d’autre villes catalanes (Tarragone, Lleida, Gerone…). Ou les centaines de manifestants bloquant et coupant des jours durant les autoroutes comme les avenues de ses villes, et paralysant les communications ferroviaires. Et aussi, ils nous ont interdit d’apprendre qu’aux deux premiers jours des manifestations, il y a eu au moins 250 blessés et plus de 100 arrestations, que les Universités et les écoles ont été paralysés, la jeunesse étant massivement dans les rues et à la tête des mobilisations. Que – au moins le mardi 15 octobre – le centre de Barcelone a été bloqué par plusieurs barricades. Que le mercredi 16 octobre, cinq marches de dizaines de milliers (!) de Catalans sont parties de chaque coin du pays pour confluer deux jours plus tard à Barcelone. Que la « Confédération des syndicats alternatifs et de base » Intersindical a appelé vendredi 18 octobre à une Grève Générale, qui allait d’ailleurs avoir un succès sans précédent. Qu’il y aura d’autre procès des dizaines de politiciens, artistes, intellectuels, travailleurs et syndicalistes catalans dans les semaines et mois suivants. Que la condamnation des dirigeants catalans a coïncidé avec l’anniversaire de l’exécution en 1940 de Lluis Companys, du dernier président socialiste de la République Catalane, lequel avait été livré par la Gestapo à ses bourreaux franquistes qui l’ont exécuté après l’avoir torturé pendant un mois. Et aussi, que Pablo Casado, président du parti Populaire qui gouvernait l’Espagne jusqu’il y a un an, avait « averti » publiquement dans le passé le président élu de Catalogne Carles Puigdemont que, tôt ou tard, il va subir le sort de... Companys.

Nos bons médias nous ont interdit de connaître et de voir tout ça tout simplement parce qu’ils obéissent aux ordres de leurs patrons et de leurs gouvernants. Et comme ils ne nous ont pas laissé connaître ces informations “élémentaires”, à plus forte raison ils nous ont caché les informations plus substantielles, c’est-à-dire celles qui font la vraie histoire. Comme par exemple que la police catalane qui réprime sans pitié les manifestants obéit à l’honorable M. Buch, ministre de l’Intérieur du...gouvernement catalan lequel est supposé défendre le même droit à l’autodétermination défendu par ces manifestants réprimés ! Et que c’est exactement pour cette raison, que les centaines de milliers de manifestants exigent la démission immédiate de Buch et de son gouvernement ! Ou que ce gouvernement catalan s’empresse de condamner publiquement les “manifestants violents”, ce qui fait le bonheur des partis et du gouvernement de Madrid, lesquels jubilent pour “l’éclatement du camp indépendantiste des Catalans”...

Si tout ça vous rappelle des histoires du lointain 1936 catalan (et espagnol), et bien oui, vous ne vous trompez pas. Aujourd’hui comme alors, la réalité classiste de la société mobilisée et de plus en plus radicale, tend à clarifier le paysage politique, dissolvant le brouillard de l’unité interclassiste et mettant à rude épreuve les diverses “alliances démocratiques” et autres “camps indépendantistes”. Et c’est précisément pour cette raison que nous voyons maintenant, comme alors, les indépendantistes catalans “modérés” et leur gouvernement ne pas hésiter de se tourner contre leur propre société révoltée, du moment qu’ils constatent affolés qu’ils sont en train de perdre le contrôle des mouvements populaires, et par conséquent, celui des événements.

Nous voici donc au cœur de la question catalane et de la cause principale qui explique pourquoi nous assistons à cette conspiration du silence sans précédent. Tout ça arrive parce que la très grande majorité du peuple catalan qui manifeste, est désormais organisée ou soutient les CDR [2], ces “Comités de Défense de la République” tant unitaires et radicales lesquels, soutenus activement par ANC et Omnium et leurs membres qui se comptent par dizaines de milliers, dénoncent les atermoiements du gouvernement catalan qui semble se contenter d’une autonomie améliorée, et exigent l’immédiate et unilatérale déclaration de l’indépendance de la Catalogne et la proclamation de la République Catalane. Mais ce n’est pas tout. Les CDR et les organisations, partis et mouvements qui les soutiennent (ANC, Omnium, CUP…), luttent contre le néolibéralisme, pour l’élargissement des droits et des libertés démocratiques et pour des frontières ouvertes aux migrants, pour l’abandon des combustibles fossiles et du nucléaire, en faveur des droits des femmes et contre le patriarcat, pour auto-organisation de la population là où il travaille et vit. Et évidemment, ce n’est pas un hasard que les médias de Madrid exigent jour après jour que les CDR soient mis hors la loi, en argumentant avec une (petite) dose d’exagération que les CDR œuvrent pour remplir la Catalogne de... soviets !

On termine donnant la parole aux organisations et aux mouvements du peuple catalan en révolte, car ils nous demandent à faire très attention à ce qui se passe en Catalogne. Pourquoi ? Parce que ce que les épigones de Franco de tout poil qui gouvernent l’État espagnol sont en train de faire c’est de transformer la Catalogne en laboratoire européen de leurs plans antidémocratiques et autoritaires, qu’ils partagent d’ailleurs avec la plupart des directions et des gouvernements de l’Union européenne. Et le sévère avertissement qu’ils nous adressent est le suivant : S’ils vont au bout de leurs projets, c’est-à-dire s’ils arrivent à faire passer – sans qu’il y aient des puissantes réactions populaires – la condamnation des dirigeants catalans sous des accusations qui mettent directement en question les droits et les libertés les plus élémentaires, comme la liberté d’expression ou de manifestation, alors la généralisation dans toute l’Europe de la criminalisation et de la répression de ces droits et des libertés démocratiques sera une simple question de temps ! Exactement comme en 1936-1937, la victoire de Franco et de ses alliés fascistes et nazis avait ouvert un boulevard aux dictatures d’extrême droite en Europe et avait conduit à l’éclatement de la Deuxième boucherie mondiale !

À nous donc de tout faire pour que l’histoire ne se répète pas comme une tragédie encore plus grande…


18/10/2019 - Traduit du grec



Notes

[1De ce point de vue, est très éloquente la “performance” du journal télévisé de 20h de France 2, le 14 octobre passé, c’est à dire le jour même où l’annonce des peines des dirigeants catalans a fait descendre dans les rues des centaines de milliers de manifestants. Ce journal télévisé a non seulement ignoré totalement tous ces événements de très grande importance internationale, mais il a fait quelque chose encore plus révoltante : il a présenté, de manière clairement provocatrice, comme son quatrième titre , un reportage ayant comme sujet... « Comment l’Espagne soigne ses seniors » ! Nous rappelons que la France a une frontière commune avec la Catalogne et sur son sol vit une minorité catalane laquelle manifeste d’ailleurs de plus en plus sa solidarité avec ses frères du sud. En tout cas, le fait est que les médias français (chaînes de télévision et grands quotidiens inclus) semblent avoir... résolu la question catalane de la façon la plus inattendue : Depuis des années, ils ne soufflent mot sur ce qui se passe de l’autre cote des Pyrénées ! C’est comme si la Catalogne n’existait pas pour eux…

[2Sur les CDR consultez aussi nos articles précédents : http://www.cadtm.org/Catalogne-Feroce-repression-des et aussi http://www.cadtm.org/Catalogne-Les-Comites-de-Defense

Yorgos Mitralias

Journaliste, Giorgos Mitralias est l’un des fondateurs et animateurs du Comité grec contre la dette, membre du réseau international CADTM et de la Campagne Grecque pour l’Audit de la Dette. Membre de la Commission pour la vérité sur la dette grecque et initiateur de l’appel de soutien à cette Commission.