Belgique-Congo : L’absence et ses masques

21 octobre par Aymar N. Bisoka


Musée de Tervuren, Belgique (CC - Wikimedia)

 L’absence et ses masques. Les commissions parlementaires belges sur la colonisation et le problème de dignité

« Les masques ne sont pas les pièces les plus emblématiques de ce musée. Les belges les ont presque tous pillés durant la colonisation pour orner leurs musées. Voilà pourquoi nos musées sont presque vides […]. Ce qui nous reste de grandiose se trouve dehors dans le jardin. Il s’agit de gigantesques fresques qui représentent des esclaves noirs en train de construire une voie ferrée sous la surveillance des colons blancs. On y voit aussi d’imposantes statues de bronze de Stanley et de Léopold II, ces deux blancs par lesquels le malheur a commencé ».

Voilà comment Justin introduit souvent, de manière quasi-machinale mais toujours solennellement, la visite du minuscule musée du Mont Ngaliema à Kinshasa. Au fur et à mesure qu’on avance pour admirer la cinquantaine d’œuvres d’art reparties dans les deux pièces exiguës qui composent le musée, on se heurte effectivement à un contraste. D’abord l’absence et le vide créés par la violence coloniale. Il n’y a pas grand-chose dans le musée. Selon Justin, il faut aller au musée de Tervuren à Bruxelles pour avoir accès aux masques. Ensuite, la violence qu’expriment ces fresques et ces statuts qui surplombent le jardin. Elles sont si impressionnantes qu’on pourrait croire qu’elles avaient été conçues pour cacher l’absence de masques congolais que déplore Justin.

Comme dans le musée du Mont Ngaliema, on retrouve le même mode opératoire colonial dans l’actuelle Commission parlementaire belge sur son passé colonial, créée en 2020 : l’absence de la victime cachée par la domination du bourreau-justicier. Le viol de la dignité. Car, si « à plusieurs égards, la rencontre entre l’Afrique et l’Occident » a été vécue « sous la figure du viol », la rupture politique liée à la décolonisation n’a jamais pu laisser place à la fois à la reconnaissance de la culpabilité, à la réparation et au soin de la victime. Aujourd’hui, ce viol se traduit par le fait que c’est l’ancien bourreau qui prend l’initiative du discours sur son propre crime. C’est lui qui qualifie l’initiative (de Commission vérité et de réconciliation) et en définit les termes (ce qu’il sera question de débattre) et les modalités (comment procéder, à qui donner la parole et à qui revient la décision). C’est lui qui définit, dans son propre langage, les modalités du soin et de réparation.

On est là face à une énigme à penser et que ni la légitimité de l’expertise historique, ni la politique mémorielle et moins encore le discours journalistique, ne peuvent nous aider à saisir : comment est-ce possible que le bourreau d’hier prenne l’initiative de la justice, la vérité et la réconciliation ? Le soin et la réparation sont-ils possibles dans un tel contexte ? Comment le penser du point de vue de la victime, de sa dignité ? Absurde, pourrait-on dire au premier abord. Mais tout devient soudainement cohérent lorsqu’on comprend deux choses : d’une part le répertoire paternaliste dans lequel opère cette initiative et d’autre part l’héritage colonial lié aux précédentes commissions sur la question coloniale en Belgique. L’histoire de ces commissions rappelle tristement que tout discours peut se limiter à sa seule dimension instrumentale et produire le contraire des idéaux qu’elle prône. C’est à partir de cette perspective pragmatique et radicale que la nouvelle commission devrait être éprouvée.

Les statues et les fresques coloniaux de Ngaliema représentent la grammaire coloniale du bourreau-justicier qui reproduit l’absence de la victime dans des commissions qui lui sont pourtant dédiées. Sa grammaire doit être considérée comme une stratégie de gouverner le spectre de la race en Belgique et a pour effet l’élimination de toute possibilité de parole et d’existence à la victime. Elle anesthésie toute possibilité de soin et de réparation sérieuse. Mais face à cette absence, trône le devoir de lutte pour la dignité pour la victime.

 Gouverner le spectre de la race

« […] la condition noire actuelle est définie par l’indignité. La dignité est ce que le Blanc essaie d’abolir lorsqu’il exerce sa violence sur le Noir. Mais c’est aussi ce dont le Blanc se prive lui-même lorsqu’il exerce sa violence sur le Noir. Enfin, c’est ce que le Noir réaffirme collectivement lorsqu’il s’engage contre la domination blanche. […]. La dignité, de ce fait, devient la capacité de l’opprimé à tenir debout, entre la vie et la mort, que lui imposent les oppresseurs ».

C’est en ces termes que le philosophe français Norman Ajari propose de penser la question coloniale et son héritage contemporain – c’est-à-dire ce à quoi va s’occuper la Commission parlementaire belge sur la colonisation. Pour Norman Ajari, la colonisation et son héritage sont fondés sur l’indignité. Être indigne, c’est se voir refuser, non pas les droits humains avant tout, mais le statut même d’humain. Or, ce qui n’est pas humain c’est ce dont les humains, les blancs en l’occurrence, peuvent alors disposer à leur gré. Les noirs. Mais à la différence d’une chose pure, le noir a un statut d’entre-deux. Il est cette chose à laquelle on miroite de transformer en homme, un enfant qu’on promet d’élever, un barbare à civiliser, un animal à humaniser, un mort à ramener à la vie, une victime à laquelle le bourreau promet de rendre justice. Entre temps, le noir ne compte pas en lui-même.

Ainsi, comme pour les masques de Ngaliema, le mode opératoire de la violence coloniale est de rendre le noir absent et d’agir à sa place et contre lui finalement. Le statut du blanc n’importe pas, qu’il soit colon ou non, héritier du discours colonial ou non. Face au nègre-déshumanisé, l’éthique est inopérante. En effet, c’est seulement lorsque la victime n’est pas un humain que le bourreau peut se permettre de devenir justicier. C’est seulement lorsqu’il est pris dans un narcissisme et une toute-puissance névrotique qu’il peut convoquer des commissions pour statuer sur son propre crime. Or, c’est en cela que l’humanité du bourreau se retrouve fracturée, au même moment que celle de sa victime.

Voilà en quoi les commissions sur la question coloniale qui se sont succédées depuis près d’un siècle en Belgique posent un sérieux problème : dans leurs principes et modalités, elles produisent la même absence et la même indignité pour les victimes.

Premièrement, on retrouve cette situation dans la Commission d’enquête sur les exactions commises dans l’EIC. Faisant suite à la pression internationale et à la lutte autour des intérêts économiques, cette commission est créée le 23 juillet 1904 à la suite de « l’affaire des mains coupées » qui éclate au début du XXe siècle grâce à des campagnes qui dénoncent des exactions commises par les agents de l’EIC et les compagnies privées à l’égard des congolais. Dix millions de morts ! Face à la pression, le roi Léopold II n’a pas d’autres choix que de mettre en place cette commission.

L’accusé est aussi le justicier. Il oriente alors la mission de la commission à son gré. La condition de possibilité de ses crimes ne l’intéresse pas. Sinon il donnerait raison à ceux qui à l’époque luttent contre la colonisation, les noirs en premier. Il refuse donc d’admettre que toute cette violence coloniale est liée au refus des noirs de se soumettre ; à la lutte pour la liberté et la dignité. Il décide que la commission devrait « rechercher si, dans certaines parties du territoire, des actes de mauvais traitement étaient commis à l’égard des indigènes, soit par des particuliers, soit par des agents de l’État [et] de signaler éventuellement les améliorations utiles » au nègre. Les témoins pertinents sont des belges, imbibés de l’idéologie coloniale. Quelques noirs aussi, accessoirement et soigneusement choisis, doivent répondre à des questions précises et orientées. Et le verdict de la commission n’est pas moins colonial et indigne que ce qui en a été à la base : le gouvernement belge et le roi ne sont pas responsables des violences. L’EIC devient Congo Belge. Le nègre demeure colonisé. Absence. Après tout, comment s’imaginer que la Belgique se passe de la colonisation tant qu’elle le peut, cette violence raciale qui fait alors sa prospérité ?

Deuxièmement, on assiste au même schéma dans la Commission d’enquête dite Lumumba mise en place le 23 mars 2000 suite à un scandale : la parution du livre « L’assassinat de Lumumba » de Ludo De Witte révèle la responsabilité des autorités belges dans l’assassinat du héros des congolais et de l’Afrique. La Belgique n’a pas de choix. Elle doit instituer une commission « pour faire la lumière sur l’affaire ». L’institution est utile pour l’opinion publique belge, pour les règlements de compte belgo-belges mais aussi pour tenter de se rapprocher du président congolais, Désiré Kabila, qui se réclame alors proche de Lumumba. Mais l’initiative restera aussi unilatérale et le verdict aussi indigne qu’un siècle plus tôt : le royaume n’y est pour rien. Mais face à l’évidence des faits, il faut trouver quelque chose : une « responsabilité morale » de « certains ministres et autres acteurs » belges. Et depuis, tout ce que la famille de Lumumba a reçu de ce pays qui a contribué à la mort de ce dernier, c’est une « autorisation », par un juge d’inscription belge, de libérer les reliques du héros congolais. La justice belge s’est dite enfin prête d’en décider, ironie du sort ! L’affront du bourreau a ainsi demeuré impuni et la dignité du colonisé à nouveau outragée.

Troisièmement, ce sont les manifestations antiracistes suite à la mort de George Floyd, tué fin mai 2020 par des policiers blancs aux États-Unis, qui ont mené à une nouvelle commission parlementaire belge. Plusieurs statues du roi Léopold II ont été prises pour cible, vandalisées ou déboulonnées en Belgique comme pour dire que ce petit royaume était aussi concerné par le racisme ; qu’elle ne parvenait pas à se défaire de son passé souvent ignoré sinon falsifié. Suite à cette pression, à l’occasion de la soixantième année de l’indépendance de la RDC, le roi des belges a exprimé ses « plus profonds regrets pour les blessures » infligées aux congolais durant la colonisation. Et le 17 juillet 2020, le Parlement a décidé de faire « la paix avec son passé colonial » en mettant en place une commission spéciale pour mener « l’enquête et le débat sociétal à ce sujet […], rassembler des experts pour mettre en place une commission de vérité et réconciliation. ».

A partir de cette commission, le colon d’hier cherche désespérément à s’humaniser, en contrôlant tout le processus qui pourrait mener à un aveu complet, et en déshonorant à nouveau sa victime dans le même geste. Pour qu’une telle initiative soit possible, il faut qu’il y ait en œuvre la combinaison d’un hyper narcissisme et une toute puissance névrotique. Le bourreau pense alors pouvoir tout connaitre unilatéralement. La victime n’existe pas en dehors de l’espace périphérique qui lui est accordé par le bourreau. Elle n’a pas de parole en dehors du langage du bourreau, ni de temporalité en dehors de celle fixée par ce dernier. Comme le montre Nadia Fadil pour la question musulmane en Belgique, un retour historique et critique montre que cette commission est une stratégie de gouvernance de la question raciale.

 Face à la grammaire du bourreau-justicier

« Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir parce que nous étions des nègres. Nous qui avons souffert dans notre corps et dans notre tête de l’esprit colonialiste, nous vous disons : tout cela est désormais fini. »

Voilà l’une des phrases que Lumumba prononce dans son mémorable discours le 30 juin 1960, jour de l’indépendance de la RDC, et que la Belgique ne lui pardonnera jamais jusqu’à son assassinat. Lumumba est alors considéré comme l’ennemie à abattre simplement car il estime erroné de comprendre l’événement decolonial comme une simple alternance politique à l’amiable dont le colon veut en faire. Pour lui, la colonisation a avant tout représenté un moment de souillure de la dignité des noirs pour lesquels Ubuntu, Agaciro, Bushamuka, Bufasoni, Bushingantahe, ne signifiaient plus rien après tant de violences et d’humiliations. Chacun à sa manière, ces mots intraduisibles chantaient jadis la dignité et structuraient la vision du monde, le système de valeur et le cadre normatif dans les Grands Lacs. Avec la colonisation, ils ont perdu leur sens : les rois avaient été humiliés par des petits fonctionnaires coloniaux, les femmes violées, les pères de familles mutilés, la terre et la vache sacrées souillées. Et enfin, les masques avaient été pillés. Les esprits n’y habitaient plus. La « force vitale » a ainsi été retirée de la vie qui avait désormais des allures de la mort.

Le pouvoir colonial a ainsi été une « nécropolitique » qui, « dans un acte de réversion permanente, prenait la mort pour la vie et la vie pour la mort ». En colonie, vivre « ce n’est pas encore construire un monde commun. Vivre, ce n’est que survivre, c’est ne pas mourir. Exister, c’est maintenir la vie ». Individu dissocié, assigné à une race, « détaché de son essence » et habitant « cette séparation comme son véritable être », le racisé a été amené à haïr « celui qu’il est et cherche à être celui qu’il n’est pas ». C’est une telle expérience de « lutte permanente contre une mort atmosphérique » qui s’est prolongée en situation post-coloniale pour les personnes racisées et que le point de vue du dominant ne peut parvenir à capter.

Le roi des belges a donc raison de rappeler « des souffrances et des humiliations » et les « actes de violence et de cruauté […] qui pèsent encore ». Mais ces actes sont indicibles pour le colon. La Belgique ne saurait jamais dire cet indicible. Et moins encore dans son langage, à partir de son point de vue. L’indicible n’est peut-être pas à dire par la Belgique mais à reconnaitre. Et il ne s’agit pas encore une fois de s’inscrire dans un schéma paternaliste en proposant de « reconnaitre la souffrance de l’autre » comme l’a estimé la première ministre belge. Au contraire, il s’agit de reconnaitre son propre forfait, ce qui ne nécessite pas une commission. L’indicible de la colonisation vit dans la chair du colonisé, dans ses plaies et ses cicatrices. Il le dit déjà tous les jours par ses larmes, sa plume, sa musique, sa danse, son activisme, sa ténacité et son art qui appelle à la dignité, gage de l’humanité du colon.

A l’époque coloniale, la dignité du colonisé a consisté dans sa capacité à rester débout alors que son monde s’était écroulé autour de lui. Aujourd’hui, cette dignité consiste dans le refus de parler le langage du bourreau et l’exigence éthique d’en démasquer les manœuvres et les contradictions. Comme l’ont expérimenté les personnes colonisées et racisées, ce langage du bourreau s’est toujours inscrit dans la modalité monade, cette « raison hellène » consubstantielle de la « raison nègre » et de la « raison cupide ». C’est à travers cette modalité « hellène-nègre-cupide » que la Belgique est passée des mains coupées aux crimes et humiliations coloniaux ; de l’assassinat de Lumumba aux affronts subis par sa famille et par les afro-descendants. C’est la même modalité qui rend possible l’illusion de l’efficacité de l’expertise des commissions à la place de l’expérience des personnes concernées. Or, en réalité, ces commissions sont une métaphore du pouvoir qui, au lieu de soigner et de réparer le tort causé, gère un processus qui engendre l’impunité, l’indignité et le « devenir-nègre ».

Dans ce nègre, il y a ce « quelque chose d’indomptable, de foncièrement inapprivoisable, que la domination – peu en importe les formes – ne peut ni éliminer, ni contenir, ni réprimer totalement ». Mais, bien que débout sur ses pieds, ce nègre « infantilisé, acculturé, déshumanisé » porte toujours en lui un corps blessé qui lutte, qui exige son droit au soin et à la réparation. « Réparer signifie, étymologiquement, dans la culture occidentale, retourner à l’état originel, donc nier la blessure. Dans les sociétés traditionnelles, africaines, asiatiques, et même anté-modernes occidentales, réparer signifiait montrer que l’on a trait ». Un tel travail ne peut qu’être conçu et initié par les victimes qui comprennent vraiment ce qu’a été la colonisation. Ce qu’elle continue d’être dans leur quotidien.




Aymar N. Bisoka

est Professeur d’anthropologie décoloniale, Université de Mons