L’Afrique des ONG

Banque Mondiale et ONG fragilisent les Etats

16 juillet 2008 par François Charles


Réaction à la chronique de Philippe Ryfman parue dans le « Monde de
l’économie » du 01 Juillet 2008 intitulée « Les ONG au secours des Etats
fragiles »
.

On a pu mesurer combien les élites africaines et les amis de l’Afrique,
tellement stupéfaits à l’écoute du discours tenu par un président de la
république française en exercice qui, prétendant s’adresser, de l’université Cheik Anta Diop à Dakar [1], à la « jeunesse du continent », n’égrenait que lieux communs à connotation raciste et contresens historiques éculés, étaient demeurés un temps silencieux, comme paralysés, étourdis par l’énormité du propos. [2]

De la même manière, à la lecture de la chronique de Mr Philippe Ryfman dans le Monde, nous expliquant le rôle indispensable des ONG dans l’avenir des pays africains, on se frotte les yeux, on croit avoir mal lu, mal interprété et pourtant, non. Du titre, d’ailleurs très explicite, à la dernière ligne, pour justifier une ingérence encore accrue via les ONG, nous n’avons affaire qu’à un empilage de contre vérités et d’informations tronquées devenues, à force de rabâchage, de véritables lieux communs.

Des propos du président Sarkozy à Dakar à la chronique de Mr Ryfman on retiendra surtout une posture commune, désormais récurrente, qui consiste à renvoyer aux victimes leur responsabilité, dans leur propre histoire d’abord : « Ce sont des africains qui ont vendu aux négriers d’autres africains, etc…) » (Mr Sarkozy) et dans leur situation actuelle ensuite : « Le sort des sociétés et des états dits fragiles, minés par la mauvaise gouvernance, la corruption, les guerres civiles et internationales, les crises économiques ou les catastrophes naturelles.... » (Mr Ryfman). On notera au passage comment, pour faire bonne mesure, Mr Ryfman aura ajouté à sa liste les catastrophes naturelles …

En fait, dans le même temps où le président Sarkozy, falsifiant l’histoire,
s’évertue à exonérer l’empire colonial de son entreprise de traite et de
déportation, Mr Ryfman justifie et réclame, pour « l’aide au développement, structurant désormais les programmes financés par les principaux bailleurs publics », l’ingérence des pays riches et de leurs principales institutions (Banque Mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
, FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

Cliquez pour plus.
, OMC OMC
Organisation mondiale du commerce
Créée le 1er janvier 1995 en remplacement du GATT. Son rôle est d’assurer qu’aucun de ses membres ne se livre à un quelconque protectionnisme, afin d’accélérer la libéralisation mondiale des échanges commerciaux et favoriser les stratégies des multinationales. Elle est dotée d’un tribunal international (l’Organe de règlement des différends) jugeant les éventuelles violations de son texte fondateur de Marrakech.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays – une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ».

Site : www.wto.org
…) sans jamais d’ailleurs, les nommer une seule fois.

Si le raisonnement kouchnérien qui, partant des constats de « fragilité »,
de « mal gouvernance », de « corruption », de « faillite démocratique » …. consiste à affirmer la nécessité de l’ingérence politico/économique n’est pas nouveau, en revanche, la mise en avant du rôle des ONG dans ce processus l’est davantage.

Peu importe, par ailleurs à nos champions en ingérence que la corruption
soit produite par des corrupteurs, que les crises économiques soient
d’importation, que la faillite démocratique soit le plat préféré de la
Françafrique, que la malgouvernance prospère sous la protection
bienveillante des états ex-coloniaux… peu importe tout cela, pourvu qu’on ait le prétexte.

En attendant, culpabilisant les africains, les rendant comptables de la
corruption de leurs gouvernants, promus et maintenus pour la plupart par la grâce de la françafrique ; les considérant également coresponsables des régimes dictatoriaux, clairement mis en place et soutenus par la France et
l’Europe (Tchad, Gabon…) ; passant allègrement sur le rôle manifeste des institutions internationales dans la misère économique et politique imposée au continent depuis des décennies ; taisant les exigences exorbitantes et incongrues des pays « donateurs » [3] en matière de privatisations massives dans la santé, l’enseignement, la protection sociale… se construit un discours néocolonial qui cherche désormais à faire passer par les ONG la pilule amère du « tout libéral » meurtrier.

L’intérêt de la Banque Mondiale pour les ONG n’est pas récent, loin de là.
Déjà, les 21 et 22 Octobre 1997, s’était tenue à Washington une rencontre internationale entre la Banque Mondiale et 50 ONG pour savoir « si et comment les ONG et la Banque Mondiale peuvent collaborer pour faciliter l’effort de privatisation et programmer ensemble une manière de les réaliser dans un partenariat plus étroit » [4] Encore plus avant, en 1992, dans le cas où les rapports entre les ONG et les gouvernements s’avèreraient gênés, on peut lire la recommandation suivante : « la Banque est auto-risée à refuser l’octroi de crédits à ces pays » [5]. On retrouve fréquemment d’ailleurs ce type de menaces dans de multiples documents de la BM, internes ou publics, anciens et récents.

Enfin, Dans son rapport A/53/170 de juillet 1998 sur « les règlements
pratiques pour l’implication des ONG dans toutes les activités du système
des Nations Unies », on apprend que, à cette date, 1550 ONG ont déjà reçu la qualité de conseillers du Conseil économique et social de l’ONU et que 63 représentations nationales de la Banque Mondiale sont, quant à elles, encadrées par un personnel s’occupant exclusivement des ONG. Le secrétaire général conclut ainsi : « L’activité des éléments non étatiques a acquis une dimension importante dans la vie publique partout dans le monde. La tentative de réforme et de restructuration des Nations Unies coïncide avec l’apparition d’un nouveau système international de collaboration, qui répond aux forces de la mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
qui emportent notre monde ».
On appréciera
la clarté glacée du propos. En 2001, la Banque Mondiale reconnaissait que les ONG étaient d’ores et déjà présentes dans plus de 80% des actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
engagées par elle, tant au titre d’évaluations que de leur mise en œuvre. CQFD.

Ainsi donc, n’en déplaise à Mr Ryfman, qui omet tant de faits importants et d’informations précieuses, les ONG gérant les fonds de la Banque Mondiale pour le compte de celle-ci, au contraire d’aider les pays « dits fragiles », poursuivent le travail de sape de la Banque Mondiale contre leur souveraineté, dans la droite ligne des tristement célèbres PAS (plans d’ajustement structurels), concoctés par le FMI en échange des sommes allouées.

Par ailleurs, pour ajouter au pire, s’agissant de gérer des prêts et non des dons, comme le laissent à penser tous ceux qui n’ont de cesse d’évoquer « des pays donateurs », ces ONG, par leur action et par leurs propres dépenses de fonctionnement, participent à l’approfondissement de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
, véritable pierre au cou des peuples d’Afrique, comme de tous les autres PED, puisque, au bout du bout, ce sont les africains qui remboursent.

S’il fut un temps où la plupart des ONG dénonçait la dette et demandait son annulation, dire de cette exigence qu’elle ne paraît plus aujourd’hui
revêtir la même actualité serait un doux euphémisme ... (**)

Ainsi, au nom de « la transparence, de la lutte contre la corruption et de
la proximité avec la société civile… », s’agissant de l’Afrique, les ONG
sont très clairement devenues l’instrument d’une nouvelle escalade contre la souveraineté nationale des pays ciblés et d’un démantèlement économique et social sans précédent à l’échelle de tout le continent.

Montpellier le 08/07/08




** Pour de plus amples informations sur la dette, ses origines, son
fonctionnement et ses effets, on peut consulter le site du CADTM
www.cadtm.org

François Charles est président du Campus Europa à Montpellier. Partenaire de l’institut supérieur de Management de Cotonou (IIM) et de l’Université BK en Afrique de l’Ouest.

http://www.legrandsoir.info/spip.php?article6908

Notes

[1On peut trouver le texte intégral du « discours de Dakar » tel que reproduit par le quotidien sénégalais Le soleil (édition du 27/07/2007) sur le site www.afrikara.com

[2Lire « l’Afrique répond à Sarkosy, contre le discours de Dakar ». 2008. Editions Philippe Rey

[3Les institutions internationales aiment à laisser planer le doute sur la
nature des sommes allouées aux pays pauvres. Aucune ambiguïté : Il s’agit toujours de prêts, soumis à remboursements, avec intérêts qui, pour certains pays les ont conduit à rembourser plusieurs fois…la dette !

[4Groupe de la Banque Mondiale. « Dialogue avec les ONG pour la
privatisation ».Washington 1997

[5Gouvernance et développement, Banque Mondiale, p.29. 1992