Comité pour l'Annulation de la Dette du Tiers Monde
CADTM

Austérité ou défaut ?

30 décembre 2011 par Jean-Denis Gauthier

« The more we examine the actual course of affairs, the more we are amazed at the unnecessary suffering that had been inflicted upon the people » — Arnold Toynbee, Cours sur la révolution industrielle en Angleterre (1884)

« …ils en ont exclu le grand nombre auquel ils n’ont abandonné que le nécessaire, et plutôt moins que le nécessaire, pour subsister » — François de Bernard, L’emblème démocratique (1998)

De même que les sept plans imposés aux Argentins, les trois plans d’austérité imposés à la population grecque n’ont pas empêché leurs architectes d’en venir au défaut de paiement. La décision, de principe, prise le 27 octobre 2011 de réduire de moitié les créances Créances CRÉANCES : Somme d’argent qu’une personne (le créancier) a le droit d’exiger d’une autre personne (le débiteur). privées sur la Grèce n’est rien d’autre. La question en vient donc à se poser de l’efficacité et de la nécessité de ces plans.

Il est ici proposé de comparer les conséquences macro-économiques de l’austérité et du défaut de paiement en tant que décisions politiques dans le contexte de crise financière et de désendettement. En janvier 2010, le McKinsey Global Institute a publié un rapport qui étudie ces conséquences, ainsi que celles de deux autres stratégies : l’hyperinflation et la relance par l’endettement |1|.

Les observations de cette étude serviront de repères. Les conséquences macro-économiques de ces stratégies opposées seront examinées en Pologne et en Hongrie (1991), en Argentine (2002), en Lettonie (2008) et en Grèce (2009).

L’austérité : recette-miracle ?

Sur 45 épisodes de désendettement depuis la Grande Dépression, le rapport McKinsey en recense 32 consécutifs de crises financières. L’austérité est le remède choisi dans la moitié des cas. L’action des institutions financières internationales (IFI) n’est pas étrangère à cette fortune de l’austérité. Celle imposée aujourd’hui dans la zone euro présente les mêmes traits que les plans d’ajustement structurels (PAS) imposés aux pays du Sud par les IFI après la crise de la dette en 1982.

Le succès croissant de ce remède en prouve-t-il l’efficacité ? Le rapport McKinsey observe qu’au cours du désendettement (2-3 années), le PIB PIB Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. . On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre. décroit de 4,8 points en cas de défaut alors qu’il stagne en cas d’austérité. Il observe également qu’au cours de la phase de reprise (4-5 années), la croissance moyenne est plus marquée en cas de défaut (+ 5,7) qu’en cas d’austérité (+ 4,8). Enfin, il aboutit à la conclusion que la tendance à long terme (10 années) de la croissance est après défaut de 1,6 point supérieure à celle après austérité.

Ces observations n’établissent pas l’avantage de l’austérité sur le défaut de paiement. Nous allons les confronter à un premier épisode de crise financière publique, celui qu’ont connu la Hongrie et la Pologne en 1990-1991.

Allègement de dette et croissance

Il ne s’agit pas à proprement parler de défaut de paiement, mais de restructuration de la dette. En 1990, alors que les deux pays étaient en récession dite de « transition », les dettes extérieures publiques de la Hongrie (21,3 Mds USD) et de la Pologne (49,3 Mds) représentaient 65 et 79% de leurs PIB. La Pologne avait fait défaut en 1981, sa dette était rééchelonnée, elle était sous conditionnalité du FMI FMI Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 187 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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et son gouvernement lui administrait la « thérapie de choc » censée la convertir à l’économie de marché, et qui s’est terminée par une chute de 20% du PIB.

La Hongrie, dont l’économie était plus « ouverte » (le secteur privé représentait 70% du PIB) et dépendait plus des investissements extérieurs (elle recevait 12 fois plus de capitaux extérieurs que la Pologne), venait d’éviter la cessation de paiement grâce à un prêt de la Banque des Règlements Internationaux (BRI). Elle décida d’honorer ses engagements.

Dès 1990, la Pologne demanda une réduction massive de sa dette extérieure aux Club de Paris (créanciers publics) et de Londres (créanciers privés). Elle obtint du Club de Paris (1992) une réduction de moitié des encours de sa dette, assortie de moratoires, et de la moitié des intérêts, y compris des intérêts dus et non-réglés depuis 1981 ; le Club de Londres (1994) lui consentit une réduction de 42,5% des encours.

L’évolution du PIB et du revenu brut par habitant dans les deux pays sur la période 1992-1997 fut la suivante (les données sur le revenu par habitant en Pologne ante 1990 ne sont pas disponibles) :

On constate que si les deux pays ont subi une récession d’ampleur comparable en 1990 et 1991, la Pologne s’en est mieux remise que la Hongrie. L’économie polonaise retrouve une croissance nette dès le deuxième trimestre 1992, alors que la Hongrie ne sort de la récession qu’en 1994. Y a-t-il une corrélation positive entre l’allègement de la dette et la résilience économique ? Etant donné les délais de réalisation de cet allègement (1992,1994), en faire l’unique facteur de cette résilience serait imprudent.

Le gouvernement libéral polonais perd le pouvoir en septembre 1993 au profit d’une coalition social-démocrate-agrariens. Celle-ci va gouverner jusqu’en février 1997. Elle a donné la priorité l’augmentation du niveau de vie et à l’investissement productif (+20% sur 1995-1997). Le déficit budgétaire a été contenu à 3% du PIB. Les réformes libérales ont été abandonnées. En contrepartie, la balance Balance BALANCE : “Fotografía” a final de año de los activos* (lo que la empresa posee) y pasivos* (lo que la empresa debe) de una sociedad. Dicho de otra forma, los activos* del balance aportan información acerca de la utilización de los fondos recabados por la sociedad. Los pasivos del balance informan sobre el origen de los fondos captados. courante s’est dégradée de 4,2 à –3% du PIB et l’inflation est restée élevée.

En septembre 1997, les libéraux sont revenus au pouvoir, ont durci la politique monétaire et refait de l’austérité budgétaire et salariale. L’inflation a reculé, mais les capitaux spéculatifs ont afflué, la masse monétaire gonflé, la monnaie s’est appréciée, le PIB, la production industrielle et les exportations ont reculé, et le chômage, qui baissait depuis 1994, est reparti à la hausse, bouclant ainsi le vertueux cycle libéral.

En regard des observations du rapport McKinsey, la récession est plus sévère que la moyenne, mais, dans le cas de la Pologne, on ne saurait l’imputer à la demande de réduction de la dette. En revanche, le rythme de la reprise est conforme à la moyenne observée par le rapport après défaut.

Un défaut efficace : l’Argentine

Le 23 décembre 2001, après quatre années de récession et sept plans d’austérité, le gouvernement argentin a proclamé unilatéralement la suspension du service de quelques 130 Mds USD (sur 195) de dette publique à compter du 1er janvier suivant.

Le 5 décembre précédent, le FMI, qui avait prêté 20 Mds au cours de l’année, et la Banque Interaméricaine du Développement (BID) ont bloqué 2,4 Mds de crédits au motif que le plan « déficit zéro » adopté en juillet n’avait pas été exécuté.

Ce défaut passe encore pour le plus important de l’histoire financière. Il arrive qu’on en fasse la cause d’une « crise sans précédent » 1) |2| et d’une exclusion durable des financements internationaux. Il n’en est rien.

Le 24 janvier 2003, un accord provisoire est passé entre l’Argentine et le FMI, qui porte sur l’octroi d’un crédit de 2,9 Mds et le rééchelonnement de 6,6 Mds d’encours. Le 30 septembre suivant, un accord définitif porte sur un prêt de 12,5 Mds.

Le 1er janvier 2002, le gouvernement a mis fin à une décennie de parité fixe dollar-peso et dévalué ce dernier de moitié. Le 22 septembre, il a lancé un plan de restructuration visant une réduction de 75% de la dette en défaut. Qu’en est-il de cette « crise sans précédent » causée par le défaut ?

En 2001, le PIB en prix courants et en pesos a chuté de 5,4%. L’observation de son évolution trimestrielle montre qu’il a poursuivi sa chute au premier trimestre 2002 (-8,3%) et qu’il s’est redressé au deuxième (+9,4%). En 2002, il a progressé de 16,3% par rapport à 2001. Il a poursuivi sa progression jusqu’en 2009 au rythme moyen annuel de 17,6%.

Le calcul du PIB en dollars courants et en parité de pouvoir d’achat montre un tableau moins relevé, mais il n’a guère de sens pour les Argentins sortis de la zone dollar.

L’orientation positive de l’ensemble de l’économie après défaut est indiscutable. Une explication classique (et psychologique) peut être suggérée. L’équivalence ricardienne pose que lorsque l’endettement public croît, les agents épargnent — à revenu inchangé, ils réduisent leur consommation — en prévision de l’augmentation de la fiscalité qu’exigera le remboursement de la dette. Le défaut effaçant cette perspective, ils peuvent consommer ou investir.

Aux adeptes de la double pensée qui d’une même voix prônent la rigueur et s’inquiètent de la croissance, l’Argentine fournit un remède à leur schizophrénie : le défaut est un facteur de croissance éprouvé.

Le chemin n’est cependant pas une promenade. Après le défaut, la rigueur salariale est restée en vigueur dans le secteur public argentin. Les dépenses d’éducation ont été divisées par trois et n’ont retrouvé leur niveau de 2001 qu’en 2007. La croissance des exportations s’est faite au prix de dégâts écologiques considérables. L’Argentine est le pays où les inégalités de revenu se sont le plus creusées au cours de la dernière décennie.

En outre, la restructuration de la dette par laquelle le défaut a été soldé n’est pas exempte de menaces pour les finances publiques |3|.

Le défaut argentin ne répond pas aux observations du rapport McKinsey. La récession n’est pas la conséquence du défaut, mais sa cause. La récession post-défaut se réduit à un trimestre. La cadence de la reprise est plus vigoureuse. La prudence commande toutefois de ne pas généraliser cet exemple.

Le défaut n’évite pas l’austérité, mais résout le problème de l’endettement.
L’austérité fait-elle aussi bien ?

L’austérité toute nue : désastre en Lettonie

Si la dette publique est le prétexte à la mode de l’austérité, il n’en fut pas de même en Lettonie. La dette publique y représentait 7.4% (en baisse de 32%) du PIB fin 2008, lorsqu’un plan d’austérité, que le premier ministre eut l’impudence de déconseiller aux autres, fut imposé à la population. L’absence du prétexte révèle la vérité de l’austérité.

La Lettonie est entrée dans l’Union Européenne (UE) le 1er mai 2004. Depuis cette date, les banques suédoises l’ont inondée de crédits au point que, fin 2008, 73,5% de leurs créances externes étaient détenues sur les pays baltes et que la dette privée lettonne représentait 160% du PIB |4|. L’endettement des ménages y est passé de 21,7% de leur revenu disponible en 2003 à 70,8% en 2008.

L’économie lettonne dépendait donc entièrement de capitaux étrangers dont le flux s’est inversé. Le PIB a reculé de 4,2% après avoir augmenté de 10% en 2007. D’aucuns attribueront cette croissance à la liberté de circulation des capitaux. Attribueront-ils cette récession à cette même liberté ?

Le gouvernement a fait appel à la désormais célèbre Troïka Troïka Troïka : FMI, Commission européenne et Banque centrale européenne qui, ensemble, imposent au travers des prêts des mesures d’austérité aux pays en difficulté. , qui lui a accordé un crédit de 7,5 milliards à condition qu’il exécute le plan d’austérité standard : baisse des salaires (jusqu’à 80%) et des revenus sociaux, fermeture d’écoles et d’hôpitaux, suppression de collectivités territoriales, hausse de la TVA de 18 à 22%.

Le lats (la monnaie lettonne) étant épinglé à l’euro, le FMI a conseillé sa dévaluation pour stimuler les exportations. Les banques suédoises préféraient que l’on dévalue les ressources des Lettons. Ce fut fait. L’austérité fut poussée à l’absurde lorsqu’on envisagea d’interdire la manipulation nocturne des produits de la pêche pour supprimer les fonctionnaires chargés des contrôles, ce qui aurait pénalisé une activité exportatrice.

Le résultat ? Une récession de 18% en deux années, un chômage en hausse de 7,5 à 17,5% (19,3% en 2010), une dette publique en hausse de 277% (42,6% du PIB en 2011).

Prenant la Lettonie en exemple, le président de la Commission européenne a soutenu que l’austérité « ne signifie pas nécessairement la récession » |5|, et son œil à Riga a salué comme un exploit une croissance prévue à 3,3% en 2011 et un chômage à 17,7%.

Un quotidien conservateur letton a jugé cette austérité inutile. Il est allé jusqu’à considérer que « Si nous avions simplement fait grève et que nous ne nous étions pas occupés des requêtes du FMI, on nous aurait fait cadeau de la moitié de nos dettes » |6|. Mais l’essentiel a été assuré : Les banques n’ont rien perdu.

En regard des observations du rapport McKinsey, on constate que le PIB ne stagne pas, mais chute, et que, loin de concourir au désendettement, l’austérité est cause d’endettement public.

Vérification grecque

Alors que l’endettement du secteur privé est en Lettonie, comme en Irlande, au Portugal, en Espagne ou en Grande-Bretagne, à l’origine de l’austérité, c’est celui du secteur public qui est en cause en Grèce. L’endettement du secteur privé y est en effet plus faible que dans ces pays. Le propos n’est pas ici d’épiloguer sur cette particularité, sinon pour noter qu’elle est devenue le prétexte de l’austérité dans les autres pays de la zone euro (Allemagne, Belgique, France, Italie), mais encore d’y observer les effets de l’austérité et de juger de sa pertinence.

Comme en Lettonie, l’austérité réussit en Grèce l’exploit de causer la récession et d’aggraver l’endettement.

Depuis janvier 2009, le PIB décroît en moyenne de 4,30% par trimestre et de 7,33% sur les quatre derniers mois. La dette du gouvernement central, qui inclut le plan de « sauvetage » de la Troïka, croît en même moyenne de 3,07% et de 2,81% dans les mêmes périodes.

Ainsi, après trois années d’austérité, le désendettement n’est toujours amorcé et la récession s’aggrave. Et les chantres de la rigueur budgétaire envisagent froidement que ça continue en 2012 et au-delà.

Voici les dernières données publiées par l’Autorité Statistiques Hellénique (EL.STAT) :

Produit intérieur brut (novembre 2011)-5,0%
Production industrielle hors construction -12,3%
Prix industriels (oct. 2010-2011) 8,1%
Construction en volume (août 2010-2011) -11,6%
Commerce de détail (sept. 2010-2011) -4,1%
Indice des prix à la consommation 2,9%
Taux de chômage (3ème trimestre 2011) 17,7%

Le chômage a doublé depuis que la Troïka a imposé ses conceptions au gouvernement grec :

On peut comparer cette évolution à celle du chômage en Argentine avant et après le défaut :

Le chômage croît avec l’austérité et décroît après défaut. Mais cette simple observation n’est pas accessible à ceux qui ne raisonnent pas sur les faits, mais sur ce qui doit servir leurs intérêts ou ceux qu’ils défendent.

Loin d’être un remède au désendettement, l’austérité organise la faillite et la misère de ceux qui s’y soumettent.

« Mais, ô bon Dieu, que peut être cela ? Comment dirons-nous que cela s’appelle ? Quel malheur est celui-là ? Ou quel vice ou plutôt quel malheureux vice, voir un nombre infini, non pas obéir, mais servir, non pas être gouvernés, mais tyrannisés ? » — Etienne de La Boétie, Discours de la Servitude volontaire (1574)

Sources :
- World dataBank < Development Indicators & Global Development Finance
http://databank.worldbank.org/ddp/home

- Instituto Nacional de Estadistica y Censos (INDEC)
http://www.indec.mecon.ar/

- Hellenic Republic Ministry of Finance < Public Debt Bulletins
- http://www.minfin.gr/portal/en/resource
- Latvijas Statistika > Statistics Database
- http://www.csb.gov.lv/en/dati/statistics-database-30501.html
- Hellenic Statistical Authority (EL.STAT)
http://www.statistics.gr/portal/page/portal/

Notes

|1| Debt and deleveraging. The Global Credit Bubble and its Economic Consequences http://www.mckinsey.com/Search.aspx...

|2| La Documentation Française/Dossiers/Argentine/Vers une sortie de crise http://www.ladocumentationfrancaise...

|3| Eduardo Lucita, A partir de l’expérience argentineCADTM 08/09/2011

|4| Daniel Munevar, La dette publique en Europe de l’Est CADTM 29/07/2011

|5| http://www.skynet.be/actu-sports/ac... 19/10/2011

|6| Neatkarīgā Rīta Avīze 04/10/2011http://www.eurotopics.net/fr/home/p...

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