Austérité... et si on se révoltait ?

15 février par Manuel Hermia

CC - Flickr - Newtown grafitti

Le CADTM reproduit ici le texte accompagnant le dernier CD de Manu Hermia intitulé Austerity… and what about rage ? (voir sur le site de Manu H). Manu est un de ces artistes qui n’hésitent pas à s’engager. Sa démarche et ce texte convergent avec l’action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
du CADTM et d’autres mouvements altermondialistes. Le CADTM et Manu sont en contact depuis 2006. Son album Austerity… and what about rage ? vaut la peine d’être écouté et soutenu. Le 16 octobre 2015, Manu Hermia avait invité le CADTM au concert qu’il a donné à Liège et cela avait donné lieu à une bonne expérience. Merci à Manuel Hermia (Alto, soprano, tenor sax & bansuri flute), Manolo Cabras (Double bass) et à Joâo Lobo (Drums & percussion) pour le voyage musical qu’ils nous font parcourir.

Ce titre illustre notre vie quotidienne normale s’étiolant jusqu’à disparaître en chaos, et il nous appartient alors de nous noyer dans ce chaos en l’acceptant ou d’y répondre, avec un esprit suffisamment rebelle et créatif pour reconstruire un monde en équilibre.

En ce sens, l’art du cri propre au free jazz, symbolique de la résistance aux formes normalisées, esquisse le passage nécessaire à la création d’idées neuves. Au même titre que le bébé doit crier en sortant du cocon maternel afin de signifier son passage et sa volonté de survivre dans le monde extérieur, l’esprit libre se doit de crier lorsqu’un changement s’impose comme une nécessité, parce que son environnement s’étiole et que le monde autour de lui semble trouver cela normal et acceptable. Retenons ceci : il n’y a pas de changement sans sentiment de révolte et sans remise en question, et le cri n’est dès lors rien d’autre que l’expression d’une révolte nécessaire pour ouvrir le passage éventuel vers autre chose. Un cri de rage, certes, mais d’une rage dont la puissance soit créative et pas juste destructive, et dont la présence soit transitoire, ne durant que le temps nécessaire et laissant ensuite la place à la raison, à l’intelligence, à la reconstruction. Il s’agit donc de détruire les mauvaises structures du passé, dans le seul but de construire des sociétés meilleures pour l’avenir. Au cours de ce processus de changement et de transition, l’esprit libre se doit de rester lucide, mais s’il doit veiller à ne jamais nourrir sa rage de façon excessive, il doit aussi prendre garde à ne pas la laisser se dissoudre dans la fuite que constituerait l’acceptation d’une fatalité qui n’en est pas une…

Aujourd’hui, en Europe comme en bien des endroits de ce monde ; il me semble que l’heure est à la rage. Tant la crise que la politique d’austérité qui en découle ont été présentées comme des fatalités, comme si l’homme n’y pouvait rien. Le système capitaliste est ainsi fait, nous dit-on, il génère des crises… Et on devrait se contenter de cet état de fait ? Et ceux qui cherchent à préserver ce système, et qui en sont évidemment les bénéficiaires, ne nous proposent rien d’autre que de mener un strict serrage des ceintures de tout un chacun…

L’heure est au cri, tant pour alerter les endormis que pour signifier aux responsables qu’il est temps de changer de système de valeurs

Une fatalité le capitalisme ? Ou juste un système d’organisation de l’économie qui arrive au bout de sa logique, et qui telle une baudruche gonflée à bloc se doit d’éclater ?

Une fatalité l’austérité ? Comme s’il n’y avait pas d’autres façons de réagir ? Comme si faire accepter l’austérité consistait à faire accepter la priorité de la survie du système capitaliste lui-même, puisque c’est lui que l’on sauve ici, plutôt que le bien-être général de la société, mais via un autre système dès lors…

Non, pas de fatalité. C’est pourquoi l’heure est au cri, tant pour alerter les endormis, que pour signifier aux responsables qu’il est temps de changer de système de valeurs.

C’est donc avec conviction que, en tant que musicien de jazz, j’emprunte certaines formes à mes prédécesseurs noirs américains, maîtres historiques de cette forme d’art. On a souvent entendu que le free jazz était un style musical idéologiquement rattaché au combat des seuls Noirs américains, et c’est vrai. Mais cela le cantonnerait dans le seul cadre historique de l’Amérique des années 60 et 70. Comme dit Archie Shepp « Le jazz est une des contributions sociales et esthétiques, les plus signifiantes pour l’Amérique... Il est pour la libération de tous les peuples. C’est cela la nature du jazz. Sans aller chercher très loin. Pourquoi ? Parce que le jazz est une musique née elle-même de l’oppression, née de l’asservissement de mon peuple. » (Downbeat, 66, Chicago, 1965 p.20)

De mon côté, je sens un attrait pour cette essence rebelle du free jazz, pour sa capacité à ne pas accepter, sur le fond ni sur la forme, ce qui est déjà normalisé, récupéré et établi, et je sens également un appel à le sortir du cadre historique qui l’a vu naître, pour le restituer dans le cadre plus large du monde tel que nous le connaissons aujourd’hui. Un monde où l’oppression n’est plus celle d’une race sur d’autres races, mais bien d’un pouvoir économique sur les peuples.

…( YESSS jusqu’ici )

Comme disent magnifiquement Philippe Carles et Jean-Louis Comolli dans leur très beau livre « Free Jazz Black Power » : « Apparu d’abord comme phénomène purement musical - c’est-à-dire dont la détermination par la politique n’était pas visible - le free jazz a très vite, sous la poussée des forces politiques autour de lui et en lui, été réfléchi par ceux qui le faisaient et par ceux qui l’entendaient comme ayant non seulement une fonction sociale que le vieux jazz avait aussi à sa façon, mais un statut et une fonction politiques dans le champs culturel. » (cit p72 )

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En ce sens oui, le free jazz constitue un acte artistique et politique tout à la fois. Il offre le moyen de porter cette voix fraiche, ce cri nécessaire, et cette fonction politique. Mais personne n’invente le cri, car il est fondamentalement le même. Le cadre est juste plus large. L’Histoire a avancé de quelques décennies. Aujourd’hui il s’agit juste de se faire le porte-voix d’une conscience citoyenne, humaniste et écologique qui veut réagir face à un pouvoir politique complice et inerte, et à un pouvoir économique omnipotent, destructeur des sociétés des hommes, des bonheurs de familles et des peuples, et de l’environnement.

Austerity...

L’austérité... Nous nous sommes tous familiarisés à ce mot depuis la crise de 2008-2009, une crise que nous identifions comme avant tout européenne. D’une crise de plus du système capitaliste, d’une convulsion symptomatique de l’essence d’un système basé sur une croissance permanente impossible à soutenir autrement que théoriquement.

Quant à la politique d’austérité, elle constitue la réaction que le capitalisme lui-même propose à cette crise. Après avoir augmenté les dépenses publiques dans un premier temps, les pouvoirs étatiques ont été invités par le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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à adopter des politiques de contraction de ces dépenses. C’est cela la politique de l’Austérité. Mais contrairement aux idées reçues, cette politique dépasse de loin l’Europe. Une étude faite à partir de 314 rapports du FMI portant sur 174 pays démontre que : « En termes de population, l’austérité affectera 5,8 milliards de personnes, soit 80 % de la population mondiale en 2013 ; et augmentera jusqu’à atteindre 6,3 milliards, soit 90 % des personnes à travers le monde d’ici 2015. »

En ce qui concerne les mesures d’austérité, l’examen des rapports pays du FMI publiés depuis 2010 indique que les gouvernements envisagent diverses stratégies d’ajustement. Il s’agit notamment de :

Le néocapitalisme mondialisé est un ogre économique qui se vit en tant que système au-dessus des États

La même étude conclut : « Les coûts d’ajustement sont ainsi imposés à des populations qui, depuis le début de la crise, doivent faire face à des emplois de moins en moins nombreux et de moins en moins bien rémunérés, une augmentation des coûts de la nourriture et de l’énergie, et un accès réduit aux services essentiels. En bref, des millions de ménages continuent de supporter les coûts d’une « reprise » qui les a largement exclus. »
(Incroyable, le FMI, dont le but premier est censé être de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation de capitaux, se pose en policier des États.)

Une société des hommes se dote d’un pouvoir politique qui a pour vertu de trouver les moyens d’assurer la survie de tous avant tout, et ensuite la meilleure vie possible pour le plus grand nombre. Et le système économique adopté est censé être l’outil de ces choix politiques.
Le néocapitalisme mondialisé est à ce jour un ogre économique qui se vit en tant que système au-dessus des États, et donc au-dessus de toutes les politiques décidées par eux.
La conclusion, aussi simple qu’affligeante, est que l’économie n’est plus au service du bien-être général, mais avant tout au service du profit. Un profit énorme, qui ne ruisselle plus sur l’ensemble de la société, mais qui se borne à irriguer les jardins des plus nantis.

Dans ce cadre, la politique de l’austérité n’est pas à vivre comme une fatalité. Elle est l’expression d’une soumission des États à ce pouvoir économique. De l’acceptation de ces choix effectués par le FMI par des penseurs au service des puissants, et à l’encontre des hommes, des femmes et des enfants de ce monde, tous peuples confondus.

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What about rage ?

Cette crise historique que nous traversons n’est sans doute que le début du démantèlement programmé des acquis sociaux du 20e siècle, et de façon plus générale, du rôle central de l’État (et donc du pouvoir politique), pour mieux céder la place au pouvoir économique.

En tant qu’être humain, que citoyen et qu’artiste, je me sens éminemment concerné par ce qui se déroule sous mes yeux.

En tant que musicien de jazz, cela me porte à ne pas accepter ces règles préétablies poussant les érudits conditionnés autant que les ignorants à une acceptation soumise. Les crises économiques ne sont pas des catastrophes naturelles. Elles sont les symptômes d’un système, comme les crises de foie sont le symptôme de l’alcoolisme. Il y a un choix qui les précède ; le choix du système de société que nous acceptons. L’austérité n’est pas une catastrophe naturelle, elle est la réponse des puissants aux États et aux peuples, elle est l’invitation à se courber devant le dominant, à accepter l’inacceptable, à se rabaisser à un retour aux états de besoin et de survie alors que l’économie mondiale n’a jamais été aussi productive. Elle constitue l’invitation à nous soumettre en acceptant insidieusement que oui, la survie du système d’économie capitaliste est plus important que la survie et la bonne vie de tous les individus de ce monde.

So, what about rage ?

Manuel Hermia : saxophones, flutes
Manolo Cabras : contrebasse
Joao Lobo : batterie


Source : Manu Hermia