Audition de Panagiotis Roumeliotis (15 juin 2015), ex-représentant de la Grèce au FMI de mars 2010 à décembre 2011 : « Il faut que les créanciers reconnaissent leurs responsabilités »

17 juin 2015 par Emilie Paumard

Voir également l’audition de Philippe Legrain (11 juin 2015), ex-conseiller de Barroso, au Parlement grec : « le gouvernement grec a tout intérêt à ne pas céder aux créanciers »

Présidant la discussion aux côtés du coordinateur de la Commission, Éric Toussaint, la tenante de la Vouli, Zoé Konstantopoulou a d’abord tenu à remercier chaleureusement Monsieur Roumeliotis d’avoir accepté d’apporter des précisions au dossier qu’il a déposé devant la justice grecque en 2012 et qui incriminait déjà l’attitude des créanciers dans les négociations avec la Grèce. Après avoir expliqué les difficultés qu’elle avait dû affronter à cette époque pour se procurer le document , |1| la Présidente du Parlement a rappelé les objectifs de la Commission |2| et a invité l’ancien représentant du FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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à apporter un témoignage « détaillé, clair, et concret ».

Les premiers propos de Monsieur Roumeliotis sont venus confirmer ceux rapportés par Philippe Legrain la semaine passée : |3| l’enjeu majeur que représentait pour une série de dirigeants européens le fait de protéger les grandes banques - en particulier françaises et allemandes - d’une restructuration de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
grecque en 2010. Mais, là où Legrain l’affirme, Roumeliotis le confirme, preuves à l’appui : « Il y a eu des rencontres secrètes, dans des hôtels, entre des représentants du FMI et des représentants français et allemands pour discuter de la participation des banques à une éventuelle restructuration. Ces discussions ont eu lieu avant la décision du premier memorandum et elles ont abouti au choix de ne pas restructurer ! ». La volonté de protéger les banques et leurs profits a donc bien été une opération étudiée et concertée dans le plus grand secret, loin des regards des citoyens grecs et européens qui n’auraient certainement pas adhéré au « sauvetage grec » en ayant connaissance de cette version des faits ! L’économiste, également ancien dirigeant de la Piraeus Bank, ne s’est par ailleurs pas contenté de mettre en cause les dirigeants français et allemands : « Mr Trichet – à l’époque président de la BCE BCE
Banque centrale européenne
La Banque centrale européenne est une institution européenne basée à Francfort, créée en 1998. Les pays de la zone euro lui ont transféré leurs compétences en matières monétaires et son rôle officiel est d’assurer la stabilité des prix (lutter contre l’inflation) dans la dite zone.
Ses trois organes de décision (le conseil des gouverneurs, le directoire et le conseil général) sont tous composés de gouverneurs de banques centrales des pays membres et/ou de spécialistes « reconnus ». Ses statuts la veulent « indépendante » politiquement mais elle est directement influencée par le monde financier.
- était parmi ceux qui ont mené bataille contre une restructuration en menaçant la Grèce de lui couper les liquidités Liquidité
Liquidités
Capitaux dont une économie ou une entreprise peut disposer à un instant T. Un manque de liquidités peut conduire une entreprise à la liquidation et une économie à la récession.
. En réalité, Mr Trichet bluffait pour sauver les banques françaises et allemandes ! »
a-t-il déclaré aux membres de la Commission.

Monsieur Roumeliotis l’affirme, si les banques avaient fait face à leurs responsabilités en 2010 et avaient assumé les risques pour lesquels elles s’étaient engagées, elles auraient subi des pertes importantes.

Monsieur Roumeliotis l’affirme, si les banques avaient fait face à leurs responsabilités en 2010 et avaient assumé les risques pour lesquels elles s’étaient engagées, elles auraient subi des pertes importantes. Au lieu de cela, « le report » de la restructuration leur ont permis d’engranger selon ses propres calculs, un bénéfice d’1 milliard d’euros tandis que la Grèce assumait 1,4 milliard d’euros de pertes.

Éric Toussaint a ensuite soumis à l’avis de l’ancien représentant du FMI d’autres observations soulevées par la Commission d’audit : « Entre 2000 et 2009 est-ce la dette publique ou la dette privée qui a le plus augmenté ? La réponse est : la dette privée. Les grandes banques européennes ont augmenté leurs prêts aux banques grecques car le rendement était bon. Et ce faisant elles ont créé une bulle du crédit ». La Commission d’audit considère ainsi qu’en 2010 il y avait surtout un important problème de dettes privées. Après avoir abondé dans le sens du coordinateur de la Commission, Monsieur Roumeliotis a tenu à alerter les citoyens grecs |4| sur les risques à venir concernant ces banques. Il a ainsi rappelé que suite au haircut de 2012, l’État grec a participé à la recapitalisation des banques helléniques à hauteur de 24 milliards d’euros et qu’une loi votée en 2014 – malgré le dépôt d’une motion de censure – prévoit la vente des parts détenues par l’État grec d’ici à 2017. Or, explique l’économiste, un récent rapport annonce que si l’État vendait ses parts aujourd’hui il perdrait près de 2/3 de son investissement ! La logique reste donc la même et a été exprimée très clairement par l’ancien cadre du FMI : « Nous mutualisons les pertes et nous privatisons les profits. »

Monsieur Toussaint a alors invité l’assemblée et les citoyens grecs à aller plus loin dans l’analyse en dépassant la question de la restructuration pour s’interroger sur l’utilité même du memorandum. Après avoir rappelé que la Commission d’audit dispose de documents qui prouvent, non seulement que les statistiques grecques ont été falsifiées avant la signature de l’accord (en gonflant les chiffres de la dette et du déficit), mais aussi que le FMI savait dès 2010 que l’application de ce memorandum empirerait la situation économique du pays, |5| le politologue belge interroge : « Peut-on réellement parler d’erreur quand on trouve dans des documents que ces politiques vont amener une série d’effets négatifs ? Sommes-nous encore face à des erreurs ou bien sommes-nous dans le domaine de la mauvaise foi, voire du dol ? La découverte de ces éléments invite à la réflexion : À qui profite les memoranda ? À qui profite le fait de ne pas restructurer la dette ? Est-ce qu’il n’y a pas là une volonté du FMI, de la BCE, de la Commission européenne et de certains gouvernements de réduire les salaires et les retraites dans le but d’imposer un modèle néoliberal brutal afin d’augmenter la compétitivité ? ».

Loin de démentir les propos de Monsieur Toussaint, le témoin affirmait, en référence aux projections économiques proposées par les créanciers : « Derrière ces scénarios il y a certains intérêts. L’idée est de faire passer le message à d’autres pays européens de ce qui les attend. L’Europe ne peut avancer avec une telle approche. Ce qu’ils imposent à la Grèce ils l’imposeront à toute la zone euro. »

Au vu des faits exposés par Éric Toussaint, et face aux révélations et aux déclarations de Monsieur Roumeliotis, la Présidente du Parlement se décidait à aborder la question de la responsabilité des créanciers : « Doivent-ils payer pour ces erreurs ? » interrogea-t-elle. La réponse de l’intéressé ne laisse place à aucune ambiguïté : « Oui, la responsabilité existe. Non seulement il faut qu’ils (les créanciers) reconnaissent leurs responsabilités mais il faut voir la partie de la dette pour laquelle ils sont responsables. Ils refusent de reconnaître leurs erreurs car s’ils le faisaient la Grèce pourrait demander la réparation des dégâts. »

Des dégâts que les créanciers - pourtant familiers des chiffres – ne semblent pas réellement estimer. Car lorsque Margot Salomon, éminente juriste et membre de la Commission, a demandé à l’ex-représentant du FMI, si la question des obligations Obligations
Obligation
Part d’un emprunt émis par une société ou une collectivité publique. Le détenteur de l’obligation, l’obligataire, a droit à un intérêt et au remboursement du montant souscrit. Il peut aussi, si la société est cotée, revendre son titre en bourse.
de l’État grec envers sa population en matière de droits de l’Homme était abordée au cours des négociations entre la Grèce et le FMI, la réaction de Panagiotis Roumeliotis fut accablante de clarté : « Malheureusement, dans les discussions du FMI les droits de l’Homme ne sont pas discutés, même pas en note de bas de page ».

Heureusement, le peuple grec n’attend plus de ces Institutions qu’elles établissent son bulletin de santé et a décidé de dresser par lui-même le bilan humain, économique et démocratique, des décisions catastrophiques prises à son insu dans des bureaux feutrés et des hôtels de luxe. Espérons que les efforts du peuple grec pour faire éclater la vérité lui permettront dans les prochains jours de se libérer d’une austérité maintes fois rejetée dans la rue comme dans les urnes. La remise du rapport préliminaire de la Commission pour la Vérité sur la Dette, ces 17 et 18 juin, constituera certainement une des étapes majeures pour atteindre cet objectif.


Notes

|1| Zoe Konstantopoulou était à l’époque députée de l’opposition.

|2| Voir : http://cadtm.org/Appel-pour-souteni...

|3| Voir : http://cadtm.org/Audition-de-Philip...

|4| Toutes les auditions sont retransmises en direct sur la chaîne parlementaire grecque.

|5| voir : http://cadtm.org/Eric-Toussaint-den...

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