Asie du Sud – Uni·e·s contre la dette et toutes les oppressions !

8e Atelier régional du CADTM Asie du Sud - 18 et 19 février 2020 à Colombo (Sri Lanka)

17 février par CADTM Asie


Photo des participants du 7e atelier CADTM Asie du Sud qui s’est déroulé du 6 au 8 avril 2018 à Colombo au Sri Lanka

L’Asie du Sud, une région qui a été un modèle de croissance néolibérale et d’émergence d’une classe moyenne, est de retour dans l’actualité pour de mauvaises raisons. L’indice de pauvreté multidimensionnelle (IPM) 2018 du PNUD et de l’Oxford Poverty and Human Development Initiative (OPHI) révèle des taux de pauvreté plus élevés dans la région de l’Asie du Sud que les estimations officielles des États concernés. Il est évident que la croissance économique dans la région n’a pas profité à tout le monde, en particulier aux pauvres. Les chiffres des inégalités économiques indiquent une importante polarisation qui ne cesse de s’accroître. La part disproportionnée de l’Asie du Sud dans la répartition de la population mondiale vivant sous le seuil de pauvreté contraste avec le nombre important de milliardaires que cette région produit aujourd’hui.

 Aperçu de la dette dans la région

Inde

Avec le ralentissement de la croissance économique, les économies d’Asie du Sud sont confrontées à une augmentation de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
publique. Dans la plus grande économie de la région, l’Inde, la dette souveraine n’est peut-être pas un problème actuellement mais la dette grandissante des entreprises privées est une source de grave préoccupation. Selon un récent rapport de McKinsey, une grande partie de la dette des entreprises indiennes est devenue une catégorie d’investissement risquée au cours de la dernière décennie. La dette des entreprises indiennes s’élève à 56 % du produit intérieur brut PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
(PIB). À première vue, les entreprises semblent se désendetter : après avoir fortement augmenté, le ratio dette/PIB est en baisse depuis 2016. Mais ce ratio ne reflète pas entièrement les tensions réelles auxquelles les entreprises sont confrontées. Lorsque l’on examine le ratio dette/actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
– un indicateur plus spécifique aux entreprises –, on constate que l’endettement des entreprises indiennes a augmenté, et qu’il est également élevé par rapport à celui des entreprises des autres pays de la région. Les bilans des banques n’ont pas été complètement assainis : les prêts non performants restent élevés et les banques restent fortement exposées aux sociétés financières non bancaires, qui sont devenues les principales entreprises pratiquant des prêts de manière agressive, mais qui ont depuis lors été confrontées à des problèmes de financement [1].

La hausse de la dette des ménages est un autre sujet de préoccupation majeur. Selon le « Manuel de statistiques de l’économie indienne » de la Banque Centrale Banque centrale La banque centrale d’un pays gère la politique monétaire et détient le monopole de l’émission de la monnaie nationale. C’est auprès d’elle que les banques commerciales sont contraintes de s’approvisionner en monnaie, selon un prix d’approvisionnement déterminé par les taux directeurs de la banque centrale. de l’Inde (RBI, Reserve Bank of India), les prêts aux individus accordés par les banques ont augmenté de 89 % entre 2013 et 2018, pour atteindre 19 100 milliards de roupies indiennes (près de 280 milliards de dollars). Or, la consommation privée n’a augmenté que de 53 % et le crédit non alimentaire global a augmenté de 39 %, un chiffre encore plus modeste. Les emprunts pour le logement ont augmenté de 82 %, ceux pour les biens de consommation de 54 % et ceux pour les véhicules de 78 %. Le plus frappant est l’augmentation de 154 % des « autres prêts aux individus », tandis que l’encours des cartes de crédit a augmenté de 176 % [2].


Pakistan

La deuxième plus grande économie de la région, le Pakistan, est prise au piège de la dette depuis une dizaine d’années. Selon les derniers rapports de The Dawn, la dette publique du Pakistan (y compris les garanties Garanties Acte procurant à un créancier une sûreté en complément de l’engagement du débiteur. On distingue les garanties réelles (droit de rétention, nantissement, gage, hypothèque, privilège) et les garanties personnelles (cautionnement, aval, lettre d’intention, garantie autonome). et les emprunts auprès du Fonds monétaire international FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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) a diminué, passant de 88 % à 84,7 % du PIB [3]. En 2020, les défis économiques d’Islamabad seront aggravés par plusieurs facteurs. L’un d’eux est la faillite des entreprises d’État. La dette de ces entreprises – qui comprennent la compagnie aérienne nationale et celle des chemins de fer du Pakistan – a augmenté de près de 250 % entre 2013 et 2018, et elles ont continué à emprunter massivement en 2019. En outre, en 2020, le Pakistan mettra en œuvre la deuxième phase du couloir économique Chine-Pakistan (CPEC) https://www.cadtm.org/Le-Pakistan-tombe-t-il-dans-le-piege-de-la-dette-chinoise. Islamabad devra gérer avec soin l’expansion du CPEC – un projet d’infrastructure gigantesque posant un sérieux risque d’endettement [4].

Bien qu’il y ait une absence de données fiables sur la dette des ménages au Pakistan, plusieurs études indiquent que celle-ci constitue un réel problème. Dans un récent document de travail intitulé « La dette des ménages au Pakistan : Conflit, emprunt et endettement structurel », Sajid Amin et ses co-auteurs notent que même « la littérature sur l’endettement des ménages au Pakistan est très peu abondante, bien que les emprunts des ménages soient courants dans le pays » [5]. Leurs analyses montrent qu’« en moyenne un cinquième des ménages pakistanais sont endettés », alors que dans le district de Swat, touché par le conflit entre les Talibans et le gouvernement, environ 52 % des ménages sont endettés. Ces estimations sont basées sur les tendances observées au cours des quinze dernières années en utilisant les données de l’enquête économique sur les ménages (Household Integrated Economic Survey, HIES) et de l’enquête pour l’année 2010 sur un panel représentatif des ménages pakistanais (Pakistan Panel Household Survey, PPHS) [6]. Les problèmes signalés par les auteurs ne semblent être que la partie émergée de l’iceberg.


Bangladesh

Grâce à une croissance robuste du PIB à laquelle contribue largement la population précaire (qui forme une large partie de la population travailleuse), la dette souveraine du Bangladesh semble pour l’instant sous contrôle. Cependant, ce pays laboratoire du microcrédit est ravagé par l’endettement des ménages. Sur une population de 160 millions d’habitants, 29 millions ont reçu des microcrédits en 2015, pour un montant moyen de 200 euros. Le taux d’intérêt Taux d'intérêt Quand A prête de l’argent à B, B rembourse le montant prêté par A (le capital), mais aussi une somme supplémentaire appelée intérêt, afin que A ait intérêt à effectuer cette opération financière. Le taux d’intérêt plus ou moins élevé sert à déterminer l’importance des intérêts.
Prenons un exemple très simple. Si A emprunte 100 millions de dollars sur 10 ans à un taux d’intérêt fixe de 5 %, il va rembourser la première année un dixième du capital emprunté initialement (10 millions de dollars) et 5 % du capital dû, soit 5millions de dollars, donc en tout 15millions de dollars. La seconde année, il rembourse encore un dixième du capital initial, mais les 5 % ne portent plus que sur 90 millions de dollars restants dus, soit 4,5 millions de dollars, donc en tout 14,5 millions de dollars. Et ainsi de suite jusqu’à la dixième année où il rembourse les derniers 10 millions de dollars, et 5 % de ces 10 millions de dollars restants, soit 0,5 millions de dollars, donc en tout 10,5 millions de dollars. Sur 10 ans, le remboursement total s’élèvera à 127,5 millions de dollars. En général, le remboursement du capital ne se fait pas en tranches égales. Les premières années, le remboursement porte surtout sur les intérêts, et la part du capital remboursé croît au fil des ans. Ainsi, en cas d’arrêt des remboursements, le capital restant dû est plus élevé…
Le taux d’intérêt nominal est le taux auquel l’emprunt est contracté. Le taux d’intérêt réel est le taux nominal diminué du taux d’inflation.
effectif varie entre 35 et 50 % (si l’on inclut les commissions) [7].


Sri Lanka

Le microcrédit a également été un élément dévastateur au Sri Lanka. Des rapports indiquent des taux d’intérêt annuels effectifs allant de 40 % à 220 %. La prolifération de ces prêts a créé un piège de la dette, où de nouveaux prêts ont été contractés auprès d’autres agences de microfinance ou auprès de sources informelles pour rembourser des prêts antérieurs https://www.cadtm.org/Asie-du-Sud-Nouveaux-creanciers-et. Après d’importants mouvements de protestation des victimes, une annulation partielle et unique des prêts dans douze districts touchés par la sécheresse et un plafonnement du taux d’intérêt national sur la microfinance à 35 % ont été annoncés. Cependant, ce taux reste très élevé.

La dette publique de ce pays insulaire est également une autre source de préoccupation majeure. Selon les observateurs, « la dette nationale à laquelle le pays devra faire face en 2020 s’élèvera à deux mille milliards de roupies. Cette malédiction est portée par chaque nouveau-né, endetté dès la naissance pour plus de deux cent mille roupies (environ 1 000 euros). C’est effrayant et stupéfiant quand on se rappelle que cette dette portée par les nouveau-nés ne s’élevait qu’à 13 000 roupies au milieu des années 1970. La dette souveraine, composée de la dette interne et de la dette externe, est une véritable épine dans le pied qui a poussé tous les gouvernements successifs à signer frénétiquement mêmes les accords les plus fous et des mesures économiques qui ont poussé le pays dans une impasse » [8].


Népal

Le Népal est confronté à une situation similaire, avec une dette extérieure en augmentation en raison des énormes projets d’infrastructure que le pays entreprend. Une source de préoccupation est l’augmentation des prêts chinois pour des projets d’infrastructure extravagants et risqués qui peuvent conduire le pays dans un piège de la dette. Cette appréhension est tout aussi valable pour d’autres pays d’Asie du Sud comme le Pakistan et le Sri Lanka.

 Dettes privées illégitimes

La question des dettes privées illégitimes est une préoccupation croissante dans la région. Les exemples abondent dans presque tous les pays d’Asie du Sud. Le microcrédit au Sri Lanka ou au Bangladesh, l’endettement des paysans en Inde et dans de nombreux autres pays, d’autres formes de servitude pour dettes comme celle des ouvriers des briqueteries au Pakistan, en Inde, au Bangladesh et ailleurs sont autant d’exemples d’une exploitation omniprésente où les prêts sont accordés dans des conditions si difficiles que leur remboursement est impossible. Cela se traduit par la saisie (de logements, de terres, d’outils de travail) et/ou l’obligation faite aux victimes de rembourser des prêts pendant des années, des décennies et des générations. Juan Pablo Bohoslavsky, l’expert indépendant des Nations unies sur les effets de la dette extérieure sur les droits humains, a déclaré sans détour après sa visite de neuf jours au Sri Lanka en 2018 : « J’ai constaté que, s’il y avait un grand nombre d’emprunteurs, les femmes des régions pauvres et touchées par la guerre étaient particulièrement ciblées par les prêteurs de la microfinance. Ces institutions font payer des taux d’intérêt allant jusqu’à 220 % pour leurs prêts et appliquent des intérêts composés. Ce mécanisme a été conçu pour permettre aux prêteurs de réaliser d’énormes profits et pour faire peser un très lourd fardeau sur les épaules des emprunteuses, en grande partie pauvres ». Il a également ajouté qu’ « il est courant de voir des femmes ayant trois ou quatre prêts en cours auprès de différents prêteurs en même temps, alors que d’autres empruntent davantage pour éviter de faire défaut sur les prêts qu’elles ont déjà. Les agents de recouvrement se rendent chez les emprunteurs pour recouvrer les échéances dues, parfois quotidiennement. Certains restent au domicile de la famille pendant des heures jusqu’à ce qu’ils soient remboursés ».

« Les femmes sont parfois exposées à des violences psychologiques et physiques de la part de ces collectionneurs et il a été porté à mon attention que, dans certains cas, ils faisaient pression sur elles pour qu’elles échangent des « faveurs sexuelles » contre des versements en souffrance. J’ai également eu connaissance de cas d’emprunteurs qui ont tenté de vendre leurs reins pour de l’argent afin de rembourser des prêts ».

Néanmoins, il existe une forte résistance au Sri Lanka et dans d’autres régions contre le fardeau de la dette privée illégitime. Dans le cas du Sri Lanka, la population a enregistré des victoires partielles depuis 2018. À la suite des protestations des femmes endettées du Nord, le gouvernement a annoncé une annulation de la dette de 12 districts touchés par la sécheresse. Au total, 45 139 prêts ont été annulés dans le cadre de cette politique [9]. Cependant, il s’agit d’une mesure minimale pour résoudre un problème profond et généralisé. Nous avons un long chemin à parcourir car il n’y a pas de solution miracle à cette catastrophe. Des conditions similaires abondent au Bangladesh, au Pakistan, au Népal, en Inde, etc.

 8e atelier régional du CADTM Asie du Sud

C’est dans ce contexte que se tiendra le 8e atelier régional du CADTM en Asie du Sud. Cette réunion aura lieu à Colombo, au Sri Lanka, les 18 et 19 février 2020. Elle a pour but de discuter des situations susmentionnées et de tracer la voie d’une lutte commune pour faire face à la dette illégitime Dette illégitime Comment on détermine une dette illégitime ?

4 moyens d’analyse

* La destination des fonds :
l’utilisation ne profite pas à la population, bénéficie à une personne ou un groupe.
* Les circonstances du contrat :
rapport de force en faveur du créditeur, débiteur mal ou pas informé, peuple pas d’accord.
* Les termes du contrat :
termes abusifs, taux usuraires...
* La conduite des créanciers :
connaissance des créanciers de l’illégitimité du prêt.
, aux prêts agressifs et aux autres formes de coercition qui asservissent les populations de la région (voir le programme ci-dessous). L’atelier tentera également de relier les luttes régionales aux luttes mondiales afin de changer le système oppressif que nous sommes obligés de supporter.

Cet atelier fait suite au précédent, également tenu à Colombo en avril 2018, où quarante délégué·e·s, dont la plupart étaient des représentant·e·s de mouvements sociaux (mouvements paysans, féminisme, syndicalisme, etc.), se sont réunis pour un programme de trois jours. Voir le rapport sur le programme précédent par Nathan Legrand, « Asie du Sud : Nouveaux créanciers et nouvelles formes de péonage pour dette », celui d’Éric Toussaint, « Bilan des activités du CADTM au Sri Lanka et en Inde du 6 au 19 avril 2018 », ainsi que la Déclaration de Colombo.

Des participant·e·s du Bangladesh, de l’Inde, du Pakistan, ainsi que du Secrétariat international partagé du CADTM (CADTM Belgique et ATTAC-CADTM Maroc) se joindront aux participant·e·s sri lankais·es pour cette rencontre de deux jours. Nous rendrons compte de nos discussions et des résultats de nos activités sur le site web du CADTM.

 Programme provisoire

18 février 2020 :

  • Situation politique et économique mondiale, y compris la dette.
  • Situations nationales – Bangladesh, Inde, Népal, Pakistan, Maroc et Sri Lanka.
  • La dette des grandes entreprises en Asie du Sud.
  • Les nouveaux créanciers dans la région (AIIB, NDB, prêts chinois).

19 février 2020 :

  • Microcrédit
  • Autres dettes privées illégitimes – dettes des paysans, dettes des ouvriers des briquetteries au Pakistan, dettes des étudiants, etc.
  • La dette comme outil d’oppression des femmes.
  • Institutions financières internationales et régionales (NDB, AIIB, etc.)
  • Perspectives et actions futures.



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